Denis Colombi : Le Socio-Combattant de l'Imaginaire

 



Dans l'arène, Denis Colombi ne combat pas seulement avec des théories et des concepts de la sociologie, mais aussi avec des robots géants. C'est un peu le Bruce Lee de la sociologie, mais au lieu de coups de poing, il assène des arguments tranchants et des concepts explosifs ! Imagine Pierre Bourdieu avec une armure de Mécha, prêt à déployer ses analyses sociologiques en écrasant littéralement les idées préconçues.
Dans Au cœur des Méchas, publié aux très bonnes éditions 1115, Denis Colombi nous entraîne dans les rouages inégalitaires du capitalisme où la science-fiction et la sociologie dansent un tango futuriste. Une métaphore de la sociologie comme champ de bataille des idées ? Alors prépare-toi à rencontrer un véritable kaiju de l'imaginaire sociologique ! Un homme qui prouve qu'on peut être à la fois un intellectuel respecté... et un geek.



Ta novella de science-fiction Au cœur de Méchas vient de sortir aux éditions 1115, tu peux nous en toucher un mot ?

Alors, le point de départ est relativement simple : la Terre est régulièrement attaquée par des monstres géants venus de l’espace, les Titanides, et pour se défendre les humains ont construit des robots géants, les Méchas, pour leur taper dessus. Sauf qu’à la différence de ce qui se passe dans la plupart des histoires de ce type (selon votre âge, vous penserez à Goldorak, Evangelion ou Pacific Rim – ou les trois à la fois), ces derniers n’embarquent pas qu’un ou deux pilotes héroïques mais tout un équipage, du personnel de navigation jusqu’aux mécaniciens responsables des machines… La narratrice, justement, est une ancienne mécano, qui a passé sa carrière à faire des réparations dangereuses en plein combat. Au moment où on la rencontre, elle se contente d’assister de loin aux combats entre Méchas et Titanides. Elle va nous raconter comment et pourquoi elle en est venue à abandonner son poste, ce qui va nous conduire à découvrir l’envers du décor des Méchas.

 


Qu'as-tu voulu dire dans ce texte ?

Que les robots géants, c’est TROP COOL. Et que justement, on devrait se méfier de ce qui a l’air trop cool. Parce que cela peut nous conduire, par exemple, à oublier que, pour que ces choses trop cools existent, il faut que beaucoup de gens travaillent dans des conditions qui ne sont pas si cools que ça. C’est difficile de faire une histoire avec des robots ou des monstres géants sans que ceux-ci ne deviennent une métaphore de quelque chose : dans Pacific Rim, les Kaijus représentent le changement climatique et les Jaegers notre capacité à le contrer si nous acceptons de travailler ensemble ; dans Evangelion, les Anges sont une représentation des problèmes du monde des adultes et les Eva une métaphore de l’adolescence (tout le monde ne sera pas d’accord sur cette interprétation, mais bon, c’est la mienne). Dans mon texte, tout ça est sans doute une métaphore du capitalisme (ou de ce que vous voulez, c’est vous qui voyez).

 

Au cœur des Méchas m'a fait penser au roman Le vieil homme et la guerre de John Scalzi. Même ton léger, sujet proche, un talent de conteur,  ainsi qu'un sous texte social. L'as tu lu ? Que penses tu du parallèle ?

Merci pour l’appréciation positive ! Difficile de répondre puisque, justement, je n’ai pas lu Le vieil homme et la guerre – mais je le rajoute illico sur ma liste de lecture. Pour ce que j’en sais, il se rattache à la science-fiction militaire. Ce n’est pas un genre que j’ai beaucoup lu mais je m’y suis mis quand même au moment où j’écrivais mon texte, notamment avec le Starship Troopers/Etoiles, garde-à-vous ! de Heinlein (dont je ne connaissais que l’adaptation de Paul Verhoeven) et La guerre éternelle de Joe Haldeman. Je vais sans doute continuer à explorer dans ce sens-là parce que, à défaut d’avoir un goût particulier pour les histoires de guerre, j’aime les grosses organisations hiérarchiques et un brin absurde dans lesquelles les personnages doivent se débattre, et que l’armée fournit quand même un très beau cadre pour ça.

 

Les deux anthologies où nous pouvons trouver d'autres textes de l’auteur.

Si je ne me trompe pas, c'est ton troisième texte de littérature. Le Château des loups (Le calepin jaune, 2008) et L'Attente (Hélice Hélas Editeur, 2022) étaient sous le signe de la SF ?

Alors déjà, bravo pour avoir retrouvé l’existence du premier (note du chien : aucun mérite, à part connaitre l'excellent site NooSFere !), je ne l’ai moi-même pas relu depuis sa publication...  En tout cas, ce n’était pas du tout de la SF : plutôt de la fantasy tendant vers le conte de fée avec de l’humour (noir) dedans, ce qui arrive quand on lit trop de Terry Pratchett trop jeune. Le deuxième, par contre, situe son action quelques années dans notre futur : un groupe de livreurs attends que les applis leur attribuent des missions qui ne viennent pas et discutent de la possibilité de leur remplacement par des machines… Pour être honnête, c’était à l’origine un extrait d’un projet de roman qui raconterait, grosso modo, la grande crise économique du futur. J’en ai un premier jet beaucoup trop long et incohérent que je reprendrais peut-être un jour, mais j’ai au moins pu faire quelque chose de ce passage-là.

 

Ton nom est  plutôt associé aux sciences humaines, tu as en effet sorti deux essais chez Payot : Où va l’argent des pauvres ? et Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ? Ta réponse à la question : "La SF est-elle  politique ?" est donc OUI ?

Au moins « oui, elle peut l’être » – on peut aussi en faire juste pour le fun, et je n’ai pas de problème avec ça. Dans Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ?, je consacre quelques pages à la question de la SF, parce que je pense qu’elle entretient un rapport particulier au capitalisme : elle naît à peu près au même moment ; elle est évidemment marquée par les images de l’industrialisation, du progrès, de la colonisation aussi ; et, surtout, elle partage une même conception du temps, du futur comme champ des possibles – possibilités de profits ou possibilités d’évolution de l’humanité… A mon sens, la SF est la littérature du capitalisme, soit qu’elle soit mise à son service – il n’y a qu’à voir comment Elon Musk ou Jeff Bezos s’appuient sur les images de colonisation spatiale produites par la littérature – soit qu’elle serve à en faire la critique. A titre personnel, une fois laissée de côté l’obligation de neutralité du sociologue, je préfère quand même cette seconde option.

Ses essais en sociologie

Tu es prof de SES en lycée, est ce que ton expérience d'enseigner cette matière à des petits cons écervelés t'a permis de trouver un axe pédagogique pour les entraîner dans cette  matière et donc in fine d’exercer tes talents de conteur ?

Les lycéens ont beaucoup de défauts, mais pas celui d’être cons ou écervelés – un peu mous, parfois, mais qui ne l’était pas à leur âge ? C’est un public beaucoup plus exigeant qu’on pourrait le croire : certes, ils sont captifs et obligés d’être là, mais ils ont aussi plein de raisons et de moyens de faire sentir qu’ils sont captifs et obligés d’être là… Du coup, quand quelque chose ne les intéresse pas, ils le font immédiatement sentir. Donc oui, ça oblige à trouver des moyens de mettre en scène, de capter l’attention, de raconter, etc. Mais, si on en revient à Au cœur des Méchas, je dirais surtout que la façon dont les mécanos réalisent un travail essentiel mais invisible tout en subissant une forme de mépris ou d’indifférence de la part de leur propre hiérarchie… ben, disons qu’il y a peut-être effectivement un certain rapport pas tout à fait innocent avec mon expérience en tant que prof…

 

Les bouquins de vulgarisation font fureur en ce moment, en prenant appuie dans la culture cinématographique/audiovisuelle et tu es sociologue. Prêt à décortiquer pour nous les théories de Goffman, Becker, Bourdieu,  Paugam, Castel et les  Pinçon-Charlot ?

J’ai déjà un peu fait ça sur mon blog Une heure de peine, même s’il dort un peu depuis quelques années (mais je me promets à chaque livre terminé que je vais m’y remettre…). J’avais fait, par exemple, un billet sur l’économie dans une histoire de Picsou (Picsou et la morale du capitalisme), une présentation de Durkheim à partir de la question « qui est le plus fort entre Batman etSuperman ? » (Spoiler : c’est Batman), et quelques autres choses à propos de jeux vidéo ou de Magic : the Gathering, etc. Et j’ai toujours le rêve d’une introduction à la sociologie à partir des Simpsons. Qui sait ? Peut-être que s’ils se décident à faire une suite au film (Matt Groening, si tu me lis, la balle est dans ton camp)...

 

Je veux tout savoir sur toi : Es-tu un lecteur assidu de SF ? Depuis quand ? Quels sont des auteurs/romans préférés ?

J’essaye de me souvenir d’une époque où je n’ai pas lu de SF : ça a dû arriver, mais quand ? Même parmi mes premiers souvenirs télévisuels, il y a Goldorak (que regardaient mes cousins, moi, j’étais trop petit mais j’en garde quand même des images très fortes) et surtout Ulysses 31… Mon grand-père, déjà, lisait beaucoup de SF. Je l’ai peu connu, mais nous avons hérité d’une partie de sa collection de Fiction – où je pense avoir découvert Philip K. Dick – et de ses volumes du Club du Livre d’Anticipation. Mais je crois qu’il revient surtout à ma mère de m’avoir mis entre les mains mes premiers textes d’imaginaire au sens large : Bilbo le Hobbit et, surtout, Pyramides de Terry Pratchett, qui fut le départ de ma lecture extensive et obsessionnelle de toutes les Annales du Disque-Monde. Je pense d’ailleurs que cette série est passée de la fantasy à la SF à un moment donné, même si je ne sais pas exactement où. Ah, et dans les lectures d’enfance, il faut quand même que je mentionne la bande-dessiné et notamment Le Scrameustache de Gos, dont j’ai longtemps collectionné les albums et qui me fascinait.

Pour ce qui est des auteurs et romans préférés, j’ai déjà cité Pratchett deux fois, mais il mérite bien une troisième mention. De bons présages, le bouquin qu’il a fait avec Neil Gaiman – autre auteur parmi mes préférés –, est sans doute le roman que j’ai le plus relu. En SF plus « pure », mon favori est sans doute William Gibson, notamment pour Neuromancien (sans surprise) et Interprétation des schémas. Neal Stephenson m’a aussi beaucoup marqué, tout comme le Daniel Keyes de Des fleurs pour Algernon. Nancy Kress également. Et dans les Français, je dois mentionner Sabrina Calvo, Fabrice Colin (notamment Dreamericana qui m’avait fait très forte impression), les nouvelles de Ketty Steward, de Catherine Dufour…

 


Aurons-nous encore la chance de te lire dans le genre de la SF ?

J’espère continuer à en écrire en tout cas ! J’ai différentes idées et envies sur lesquelles je travaille, dont un roman qui se passerait dans le même univers que Au cœur des Méchas. En tout cas, pour moi, c’est une sorte de suite logique après avoir écrit de la sociologie : une autre façon de réfléchir et de travailler sur les problématiques qui m’intéressent, l’économie, le travail, le capitalisme, son au-delà, les rapports de classes… Mais plus de liberté et la possibilité de raconter des histoires. Aucune raison de m’arrêter donc. Reste à savoir si ça intéressera des gens.


Un dernier mot pour la route ?

Salut ! Et encore merci pour le poisson.



 
Mon avis sur Au cœur des Méchas



Tu peux rencontrer Denis Colombi sur :

Son blog sociologique : http://uneheuredepeine.blogspot.com/
Son blog de petits dialogues fictionnels : https://zeptofictions.blogspot.com/p/presentation.html

Il tweet ici : @Uneheuredepeine
Il pialle là : https://piaille.fr/@uneheuredepeine
Il admire le ciel bleu par là-bas : https://bsky.app/profile/uneheuredepeine.bsky.social


J'avais fait du teasing sur les réseaux sociaux :

Une image représentant un sport de combat,
car Pierre Bourdieu avait dit : "La sociologie est un sport de combat"

  L'océan Pacifique,
pour le clin d'oeil à Pacific Rim



 

 



2 commentaires:

  1. Merci! C'est super intéressant et son bouquin a l'air super. Tu as décidé de l'interviewer dans la foulée de ta lecture?

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  2. Super intéressant, merci ! En plus je n’ai pas lu la novella mais la voilà rajoutée ma PAL 😁

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