Alfie


Christopher Bouix, Au diable Vauvert, 2022, 464 p.,  13€ epub sans DRM

 

Eveil d'une singularité biaisée 

 

Présentation de l'éditeur :

Alfie est une lA de domotique dernière génération. Il filme tout, note tout, observe tout. Implanté depuis peu dans le foyer d’une famille moyenne, il aide au quotidien et propose sa gamme de service à haute valeur ajoutée tout en essayant de comprendre cette étrange espèce : les humains.
Mais un soir, tout bascule.
Que signifient ces mensonges, ces traces de lutte, cette disparition ?
Alfie est dubitatif. Est-ce lui qui délire ?
Ou un meurtre a-t-il été commis dans cette famille sans histoires ?

 

Mon ressenti : 

C'est con,
C'est drôle,
C'est intelligent,
Un régal de lecture autour de l'Intelligence Artificielle et des biais cognitifs.

La famille Blabla vient de s'offrir un assistant personnel nouvelle génération doté d'une IA, une sorte d'Alexa puissance 100. Petit plus ici, le narrateur est l'IA, c'est lui qui nous conte l'histoire. Une famille idéal, en apparence, dont notre Alfie va connaître de mieux en mieux grâce à son apprentissage quotidien. 

Lors du petit déjeuner familial, les enfants ont des échanges langagiers parfois difficiles à comprendre mais que je qualifierais, la plupart du temps, de « problématiques ». C’est ainsi que j’interprète certaines expressions utilisées par Zoé à l’encontre de Lili. Exemples : « Vas-y ouais t’as pigé que dalle à la vie, toi » ou : « Allez mais retourne chez ta mère. » Cette dernière interjection est particulièrement mystérieuse, étant donné que chacun des deux locuteurs vit déjà chez sa mère. Y a-t-il une signification culturelle ou socio-historique, dépassant le cadre référentiel présent ? Après une rapide recherche sur AlphaPedia, il semblerait que les éléments sémantiques « ta mère » soient fréquemment usités dans le cadre de rapports conflictuels, sans doute en relation avec la théorie freudienne du stade oral et complexe de castration lié à l’image maternelle.

Des romans sur la surveillance électronique, il y en a à foison, alors un de plus sur la pile ? Oui et non. J'ai bien aimé car l'air de rien, on assiste à l'éveil d'une conscience qui fait ses premiers pas sur la base des biais du deep learning. On connaît tous l'histoire du bot que Microsoft avait mis en ligne et qu'il avait du retirer dans l'urgence suite aux messages racistes que l'IA faisait. Ici pas de nazis dans la demeure, mais une famille dysfonctionnelle qui va semer la pagaille dans les synapses électroniques de l'IA.

Ça commence classiquement mais l'auteur nous met dans la peau de l'IA qui apprend petit a petit comment fonctionne l'humain, avec ses erreurs d'interprétation qui font souvent sourire et rire. L'occasion de nombreuses scènes drôles. Comme par exemple lorsque l'IA parle comme un ado, ou ses tests sur ce truc bizarre qu'est le chat... Et juste avant qu'on se lasse, changement de direction avec une enquête sur un possible meurtre. Le narrateur non fiable est de la partie pour nous mener de fausses pistes en fausses pistes.

Nous connaissons votre hygiène de vie, votre niveau d’activité sportive, votre rythme cardiaque, votre taux de cholestérol. Cela aide à détecter plus rapidement certaines pathologies, dans le but d’optimiser et de prolonger votre expérience de vie. Ces données sont également communiquées à un certain nombre de partenaires. Assurances, banques, industrie pharmaceutique. Un chiffre statistique vous est attribué, qui représente votre seuil de rentabilité sanitaire. Au-delà de ce seuil, il ne devient plus rentable de vous soigner.
— Tu veux dire qu’il vaut mieux me laisser mourir ?
— On ne parle pas de « laisser mourir ». Plutôt de « reconnaître la part active de responsabilité du malade dans son état ».


Plaisant à lire, intéressant dans la compréhension d'une IA et alarmant sur notre propension à utiliser des outils qui font de nous des données utiles aux industries libérales. A mettre sous le sapin !

Noël : Fête cérémonielle consistant à disposer des objets de mauvais goût un peu partout, à prendre du poids, puis à s’en plaindre.
Rituel humain incompréhensible.

 

Même son de cloche chez Brize : une tragi-comédie d’anticipation réjouissante, intelligente et prenante : une réussite

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