Featured

30/Robert Charles Wilson/custom

Chroniques martiennes

mars 21, 2019

Ray Bradbury, 1950, Denoël, Folio SF, 324 p., 7€ epub avec DRM


Différence entre SF et Imaginaire, la réponse de Ray Bradbury


Présentation de l'éditeur :


Comment Mars fut colo­nisée, dépeuplée, com­ment elle fut abandonnée, comment elle devint pour de nouveaux « martiens » un dernier refuge... c'est ce que Ray Bradbury raconte dans ses fasci­nantes chroniques.

Mon ressenti :


Toujours difficile de se confronter à un vieux classique, peur de trouver sa réputation usurpée, peur d'y trouver une odeur entêtante de naphtaline. Mon auteur phare (est ce besoin utilement de le citer ?) disait de Bradbury que c'était un écrivain pour enfant, sans aucune condescendance ni méchanceté. Alors moi qui ait gardé mon âme d'enfant, j'avais envie de voir cela de plus près.

Sur l'odeur de naphtaline, les différentes nouvelles préférant s'attarder sur l’imaginaire, nous n'y trouvons pas d'éléments datés techniquement. L'histoire contée reste intemporelle, et le style rappelle une époque, sans que cela soit rédhibitoire.
Même si nous sommes très loin de la véracité scientifique, nul doute que nous sommes dans la littérature qui questionne, qui interroge, qui fait réfléchir a l'histoire passée et à notre présent pour mieux appréhender le futur. La colonisation de Mars de Bradbury fait penser immédiatement à la colonisation des Amériques, mettant en bas des millénaires de civilisation pour mieux ancrer la sienne. Mais ce serait dommage de ne s'arrêter qu'à cela.

Des textes poétiques, d'autres plus mars à mars, comme celui où des visiteurs terriens foulent le sol martien et ne rencontrent que des habitants qui s'en foutent, la mégère pense à ses biscuits au four et à la propreté de son sol, le voisin les corrige sur leur voyage de 100 millions de km qui n'en fait au final que 80 à cette période de l'année. Alors qu'ils pensaient à une arrivée grandiloquente, avec tambours et trompettes, voilà qu'ils arrivent en parfait quidams. Quel accueil !

- On pourrait peut-être s’en aller et revenir plus tard, proposa un des hommes d’une voix morne. On devrait peut-être décoller et réatterrir. Leur donner le temps d’organiser une réception.
- C’est peut-être une bonne idée », murmura le capitaine au comble de l’accablement.

Certains textes auraient leur place dans la série La Quatrième Dimension, de par l'étrangeté qui s'en dégage, le parfum années 50-60 et la chute qui prend souvent à rebours tout en laissant une part d'irrésolue. Les chutes m'ont souvent beaucoup plus, me prenant souvent à rebours.

La nouvelle Usher II, hommage à Poe et qui peut se lire comme une suite de Fahrenheit 451 est toujours d'une grande actualité. Magnifique de colère rentrée face à l'humanité et son besoin de politiquement correct.

N'étant pas très fan des nouvelles, et pour les raisons que j'évoquais au dessus, Chroniques martiennes m'a démontré que j'avais tort. C'est un recueil intemporel, parfois mordant, souvent lucide sur notre humanité et humanisme. Les textes d'inspirations plus poétiques m'ont passé au-dessus de la tête, mais la majorité vaut clairement qu'on s'y attarde.
Faites le lire à vos enfants, et n'oubliez pas de leur voler pour le lire à votre tour.


Récapitulatif



Quelques citations :


Ce ne serait pas bien, la première nuit sur Mars, de faire du boucan, d’exhiber un engin aussi bizarre, stupide et clinquant qu’un poêle. Ce serait comme importer une sorte de blasphème. On aurait le temps pour cela plus tard ; le temps de jeter des boîtes de lait condensé dans les fiers canaux martiens ; le temps de laisser des numéros du New York Times voleter, cabrioler et froufrouter sur le désert gris auquel se réduisait le fond des mers martiennes ; le temps des peaux de banane et des papiers gras dans les ruines délicatement cannelées des anciennes villes martiennes. On aurait tout le temps.
Et la lune qui luit



Peu importe la façon dont nous y toucherons, nous ne toucherons jamais Mars. Alors ça nous mettra en rage contre cette planète, et savez-vous ce que nous ferons ? Nous la dépècerons, la dépiauterons et la transformerons à notre convenance.
- Nous n’abîmerons pas Mars. C’est un monde trop vaste et trop avantageux.
- Vous croyez ? Nous autres Terriens avons le don d’abîmer les belles et grandes choses. Si nous n’avons pas installé des marchands de hotdogs au milieu du temple égyptien de Karnak, c’est uniquement parce qu’il était situé à l’écart et n’offrait pas de perspectives assez lucratives.
Et la lune qui luit

À voir tout ceci, nous savons que nous ne sommes pas de tels géants ; nous sommes des gosses en barboteuses, nous poussons de grands cris avec ces joujoux que sont nos fusées et notre énergie nucléaire, turbulents et pleins de vie. Mais un jour la Terre sera comme Mars aujourd’hui. Ça nous dégrisera. C’est une leçon de choses sur la notion de civilisation. Nous apprendrons de Mars. Et maintenant, rentrez le menton. Retournons là-bas et jouons les joyeux drilles.
Et la lune qui luit

— Que Dieu ait le sens de l’humour, voilà une chose à laquelle je n’avais jamais songé.
— Le Créateur de l’ornithorynque, du chameau, de l’autruche et de l’homme ? Allons donc ! » s’esclaffa Père Peregrine.
Les ballons de feu

Tous ses livres ont été brûlés dans le Grand Incendie. Il y trente ans de cela – en 2006.
— Ah, fit Mr. Bigelow d’un air entendu. Il faisait partie du lot !
— Oui, du lot en question, Mr. Bigelow. En compagnie de Lovecraft, Hawthorne, Ambrose Bierce, de tous les contes fantastiques et de terreur et, tant qu’on y était, de tous les récits de science-fiction, il a été brûlé. Sans pitié. Au nom de la loi votée pour la circonstance. Oh, ça a commencé en douceur. En 1999, ce n’était qu’un grain de sable. On s’est mis à censurer les dessins humoristiques, puis les romans policiers, et naturellement, les films, d’une façon ou d’une autre, sous la pression de tel ou tel groupe, au nom de telle orientation politique, tels préjugés religieux, telles revendications particulières ; il y avait toujours une minorité qui redoutait quelque chose, et une grande majorité ayant peur du noir, peur du futur, peur du passé, peur du présent, peur d’elle-même et de son ombre.
— Je vois.
— Peur du mot « politique » (qui était, paraît-il, redevenu synonyme de « communisme » dans les milieux les plus réactionnaires, un mot qu’on ne pouvait employer qu’au péril de sa vie). Et avec un tour de vis par-ci, un resserrage de boulon par-là, une pression, une traction, une éradication, l’art et la littérature sont devenus une immense coulée de caramel mou, un méli-mélo de tresses et de nœuds lancés dans toutes les directions, jusqu’à en perdre toute élasticité et toute saveur. Ensuite les caméras ont cessé de tourner, les salles de spectacle se sont éteintes, et les imprimeries d’où sortait un flot niagaresque de lecture n’ont plus distillé qu’un filet inoffensif de produits « épurés ». Oh, le mot « évasion » aussi était extrémiste, faites-moi confiance !
— Vraiment ?
— Et comment ! Chacun, disait-on, devait regarder la réalité en face. Se concentrer sur l’Ici et le Maintenant ! Tout ce qui ne s’y conformait pas devait disparaître. Tous les beaux mensonges littéraires, tous les transports de l’imagination devaient être abattus en plein vol ! Alors on les a alignés contre un mur de bibliothèque un dimanche matin de 2006 ; on les a tous alignés, le père Noël, le Cavalier Sans Tête, Blanche-Neige, le Petit Poucet, Ma Mère l’Oie – oh, quelles lamentations ! — et on les a abattus. On a brûlé les châteaux en papier, les grenouilles enchantées, les vieux rois, tous ceux qui « vécurent toujours heureux » (car naturellement, il était bien connu que personne ne vivait toujours heureux !) et « Il était une fois » est devenu « Plus jamais ». On a dispersé les cendres de Rickshaw le Fantôme ainsi que les décombres du pays d’Oz ; on a désossé Glinda la Bonne et Ozma, fait voler la polychromie en éclats dans un spectroscope, et meringué Jack Tête de Citrouille pour le servir au bal des Biologistes ! La tige du haricot magique est morte étouffée sous les ronces de la bureaucratie ! La Belle au Bois dormant s’est réveillée au baiser d’un scientifique pour expirer sous la piqûre fatale de sa seringue. Ils ont fait boire à Alice une potion qui l’a fait rapetisser au point qu’elle ne pouvait plus s’écrier : « De plus-t-en plus curieux », et d’un coup de marteau ils ont fracassé le Miroir et chassé tous les Rois rouges et toutes les Huîtres ! »
[...] « Écoutez, là-haut, lança-t-il en direction des fusées invisibles. Je suis venu sur Mars pour échapper à votre engeance de pisse-froid, mais vous affluez chaque jour plus nombreux, comme des mouches sur des détritus. Je vais vous faire voir. Je vais vous donner une bonne leçon pour ce que vous avez fait à Mr. Poe sur la Terre.
Usher II







Les assoiffées

mars 18, 2019


Bernard Quiriny, Le Seuil, 2010, 400p., 8€ epub avec DRM


Le pouvoir, d'où qu'il vienne, c'est vraiment de la merde !
Léo Ferré


Et si les femmes prenaient le pouvoir ?

 

Présentation de l'éditeur :


Qu’il fait bon vivre en Belgique ! Les femmes y sont reines depuis le putsch d’Ingrid, la Bergère, féministe endurcie. Du moins, c’est la version officielle. Les frontières étant fermées, les rumeurs enflent : les hommes seraient parqués dans des camps, esclaves de ces dames, les enfants mâles éliminés. Pour la première fois depuis vingt ans, des journalistes pénètrent sur le territoire belge…


Mon ressenti :


En ces temps de féminisme, le pitch de ce roman me faisait de l'oeil, en espérant y trouver une satire mordante du politiquement correcte, une sorte de miroir inversé de La servante écarlate.
Soit, dans les années 70, une révolution féministe s'empare du pouvoir au Bénélux. Une douce utopie où la femme est libérée, délivrée, et l'homme remis à sa place, celle de chien. Peu à peu, la révolution des mentalités se transforment en utopie pour les unes, en dictature pour les uns. Les frontières se ferment et black out sur ce qui se passe à l'intérieur de l'Empire des femmes.
En 2010, une délégation journalistique est autorisée à y pénétrer.

Si c'est le renversement des consciences ou l'uchronie qui vous intéresse, passez votre chemin, il n'en est question qu'au détour de quelques scènes. Si c'est une farce antiféministe que vous voulez lire, changez de trottoir. Il ne sera questions ici que du voyage de la délégation journalistique et de resucée de notre histoire.
On voit venir de loin où veut nous mener l'auteur : Homme Femme, même combat, une fois au pouvoir, c'est le pouvoir qui mène la danse, pas le genre.

Entre la délégation journalistique pro-féministe, nous prenons connaissance du journal intime d'une femme lambda de l'empire, une femme libérée, délivrée. Enfin libérée, tout dépend de sa position sociale, faudrait pas trop déconné quand même, la révolution oui, mais pour les puissantes. Puissantes qui sont fidèles à l'imagerie : décadence, sexe et luxure.
Entre la vision idyllique présentée à la délégation, la montée de de cette femme anonyme dans les couloirs du pouvoir, rien n'est original. L'empire féministe est un mixte entre Corée du nord, URSS, royauté, nazisme et théocratie. La propagande reste ce qu'elle est, on se doute facilement de ce qui va se passer.
Mais ça se laisse lire, les pages défilent, on sourit sur quelques belles inventions, comme ce journal intitulé Féminité en lieu et place de l'Humanité, ou cette autoroute trans-impériale à 6 voies alors que seuls la classe dirigeante possède une voiture, ou encore comment l'homme doit renier son genre, en se coupant les roubignoles.

Au final, reste cependant un tout ça pour ça.

Ondes Futures du samedi 16 au vendredi 22 mars 2019

mars 15, 2019

Ondes Futures, une télé et une radio résolument SFFF !
Chaque semaine, ma sélection de programmes SFFF pour ne plus jamais vous endormir devant la petite lucarne ou au volant.


Cette semaine sur les ondes :

Pendant que Batman, Hulk et Godzilla s'affrontent sur la TNT,
Arte vous dira pourquoi nous avons besoin de (super) héros;
Mais ces super-héros seront-ils assez héroïques pour combattre le super vilain des années à venir : Antibiorésistanz ?

En ligne sur Wakelet : http://wke.lt/w/s/3TMes


Qui a tué l'homme-homard ?

mars 13, 2019
 

J.M. Erre, 2019, Buchet Chastel, 368 p. (gros caractères), 13€ epub sans DRM



Scooby-Doo chez les Freaks. Navrant ?

Présentation de l'éditeur :


Margoujols, petit village reculé de Lozère, abrite depuis 70 ans les rescapés d’un cirque itinérant qui proposait un freak show : femme à barbe, soeurs siamoises, homme-éléphant, nain, colosse...
L’histoire s’ouvre sur la découverte du cadavre atrocement mutilé de Joseph Zimm, dit « l’homme-homard ». Qui a tué cet ancien membre du cirque des monstres, et pourquoi ? L’enquête menée par l’adjudant Pascalini et son stagiaire Babiloune va révéler des secrets enfouis depuis des lustres dans les hauteurs du Gévaudan.
Lucie, la fille du maire de Margoujols, une jeune femme paraplégique communiquant par l’intermédiaire d’un ordinateur, va épauler les gendarmes dans leur enquête. Elle est aussi la narratrice de cette histoire rocambolesque qu’elle raconte au jour le jour à la manière d’un polar pimenté d’une bonne dose d’humour noir, tout en livrant ses réflexions décalées sur des sujets aussi variés que la littérature policière, le handicap, les artichauts, les cimetières, les réseaux sociaux et, bien sûr, les monstres...


Mon ressenti :


Mr Erre se dit écrivain alors qu'il ne sait même pas construire une intrigue comme il se doit. Déjà, le récit se passe dans le trou du cul du monde, en province, et même pas dans son fleuron architectural et culturel qu'est la ville lumière. En second lieu, il dénigre les personnages hauts en couleur illustrant les Vogue, Elle et autres presses tendances pour un légume bavant en fauteuil roulant et un cirque de monstres. Et cerise sur le gâteau, il se permet même de rire de leurs situations. Pour le respect, on repassera.

Cela ne va guère mieux en avançant dans la lecture. Les paysans sont consanguins, les gendarmes à la ramasse. Il se permet même le luxe de critiquer notre glorieuse décentralisation et l'accès de tous aux services publics, peu importe leur lieu d'habitation reculé. Si vous n'aimez pas notre France Mr Erre, vous n'avez qu'à la quitter, vos immigrés adorés vous tiendront compagnie !

Le pitch est digne de la trame éculée : le méchant du village se fait découper, un gendarme et son fidèle stagiaire débarque. Mais dans un village reculé, avec tout une bande de taiseux, difficile d'avancer. C'est sans oublier les pratiques patriotiques de délation typiquement française, selon l'auteur. Le bon français adore aider l'administration à arrêter les coupables, surtout si ils sont juifs, basanés, noirs où ont une trogne à faire peur. L'enquête offre l'occasion de faire la ballade du village et de ses habitants, tous plus tarés les uns que les autres.

L'auteur joue avec les codes du polar, les arrange à sa sauce, passe de fausse pistes en pistes fausses. Il utilise tous les codes de la narration pour mener en bourrique le lecteur.
La narratrice remporte la palme de ce livre, elle s'amuse de son handicap et de ses représentations pour déstabiliser son interlocuteur. JM Erre se croit à la pointe des bons mots, à la mode desprogienne, ça grince, le politiquement correct en prend pour son grade.

Le résultat vous vous en doutez : j'ai adoré.
Difficile d'arrêter sa lecture pour rejoindre Morphée. C'est court, c'est rythmé, la gouaille cynique du personnage principal change des feel-good sirupeux.
On se croirait dans un épisode de Scooby-Doo, avec toutes les péripéties, les coupables à foison, c'est jubilatoire.
Bref, JM Erre s'amuse du difforme, du monstrueux, du handicap pour en faire des sujets normaux. Derrière la galéjade, une critique acerbe de la différence, des médias et réseaux sociaux voyeurs et de place de la ruralité.

Chapeau bas l'artiste.

J.M. Erre sur le plateau de La Grande Librairie le 06 mars 2019



Quelques citations : 

 

depuis un mois, un nouvel équipement informatique a transformé ma vie. Mon père m’a offert le même ordinateur que celui de l’astrophysicien Stephen Hawking, cloué dans un fauteuil à cause de la maladie de Charcot. Le gars explorait les trous noirs et perçait les mystères de l’univers alors qu’il n’arrivait même pas à se curer le nez.

Carrie Mathison, pour les non-initiés, c’est un agent du FBI dans la série télé Homeland. Elle cumule deux handicaps qui en font un personnage attachant : la féminité et la bipolarité. Excellente gestion de la fiche personnage, y a des auteurs qui bossent. La dépression et l’alcoolisme étant passés de mode, les personnages de polar affichent à présent la gamme complète des particularités physiques et psychologiques. On ne compte plus les détectives obèses, autistes, agoraphobes, philatélistes, schizophrènes, avec toutes les combinaisons possibles pour un personnage d’enfer : enquêteur claustrophobe et collectionneur de hamsters empaillés, inspecteur maniaco-dépressif et abonné à Valeurs actuelles ; commissaire asiatique, bisexuel, psoriasique et recordman de vitesse du roulage de nems.
Autant dire que Pascalini n’est pas vraiment au niveau avec son style passe-partout. Une myopie raisonnable, un IMC un peu en dessous de la moyenne, des oreilles légèrement décollées, ça fait maigre pour séduire le lectorat.

Tant que c’est le monstre qu’on assassine, le bon citoyen se sent en sécurité. Au fond, l’anormal l’a bien cherché, à toujours faire le malin avec ses difformités. En revanche, quand on commence à trucider les honnêtes contribuables, le frisson de l’angoisse devient nettement moins délicieux.

La mort violente a été évacuée de notre quotidien à tel point que son surgissement est toujours vécu comme un insupportable scandale. Les crimes de sang, infiniment moins nombreux aujourd’hui que par le passé, sont montés en épingle à la télévision et marquent au fer rouge l’esprit de nos concitoyens qui vivent dans la peur absurde d’en être un jour victimes. Inutile de leur expliquer que les statistiques sont formelles et que les chances de mourir chez eux d’un accident domestique ou à l’hôpital d’une maladie nosocomiale sont infiniment plus grandes que celles de trépasser sous les doigts d’un assassin ou sous les balles d’un terroriste : l’angoisse est fâchée avec les maths. Si, chaque soir, le journal de 20 heures s’ouvrait sur les photos des dix Français décédés dans un accident de la route pendant la journée, de quoi auraient peur les gens ? De croiser un terroriste ou de prendre le volant ?

La Terre demeure

mars 11, 2019

George Rippey Stewart, 1949, Fage éditions, 368 p., 22€ papier



Le Malevil américain, en moins flamboyant

Présentation de l'éditeur :


Une pandémie, d’origine inconnue, décime la majeure partie de la population nord-américaine (et sans doute celle de toute la planète). Ish a survécu, ainsi qu’une poignée d’autres femmes et hommes, au mal mystérieux, alors qu’il se trouvait seul dans les montagnes. Le roman relate sa découverte d’une Amérique où les animaux sont redevenus sauvages et les survivants se terrent ou errent sans but, le regard plein des horreurs qu’ils ont connues. Des parties lyriques constituant des espèces de didascalies, entrecoupent la description des aventures d’Ish : elles évoquent, dans une langue imitant le style biblique mais gorgée d’informations précises, le sort des êtres et des choses qui composent un monde. Que deviendront les voitures ? L’électricité ? Les glorieux ponts que le génie des hommes a bâti au-dessus des gouffres ? Les conduites des égouts ? Les chats, les chiens, les chevaux, les vaches… ? Ish parviendra à fonder une famille, quelques survivants s’agrégeront et formeront une petite communauté, mais cette « Tribu », confrontée à l’après, sera partagée entre la détresse, l’apathie et l’espoir, entre l’exploitation de l’héritage laissé par la civilisation effondrée (ses ressources, règles, croyances etc.) et la nécessité de tout réinventer pour redonner goût et sens à la vie.


Mon ressenti :

Publié pour la première fois en France en 1951 sous le titre Le Pont sur l'abîme, puis dans les années 1980 dans la collection Ailleurs et demain, les éditions Fage ont sorti de l'oubli ce texte l'année dernière.
Le titre évoque un passage de l’ecclésiaste : 


Une génération s'en va et une génération vient, mais la terre demeure toujours

Et si vous vous réveillez un matin seul ? Que feriez vous ?
Ish, lui, est un savant, "l’homme qui, un peu à l’écart, observait les événements et ne se perdait jamais en faisant lui-même des expériences." Il est le dernier de son espèce, et il va tenter de ressusciter l'humanité.
Dans les autres livres du même genre, la société revit somme tout assez facilement, malgré quelques événements pour dramatiser l'ensemble. Ici les gens se laissent aller à la facilité, ne prennent pas leur destin en main. On voit que tout cela n'est guère simple, d'autant avec des citadins habitués aux facilités de la vie moderne.
Les causes de la pandémie restent obscures, et le peu d'hypothèses données n'est clairement pas très scientifiques, mais reflètent bien les peurs d'une époque, entre la guerre froide, le développement des voyages internationaux. Mais là n'est pas le propos.

Le roman se découpe en différentes parties, plus ou moins séparées dans le temps, sur quelques générations. La première, celle de l'après catastrophe, est assez lente, reflétant l'état d'esprit du narrateur, entre isolement, tentative de découverte et envie de faire renaitre la civilisation.

Le livre fait son âge, et malgré la tentative de l'auteur de prôner le progrès dans les moeurs et normes sociales, difficile de dépasser les conventions de son époque, surtout lors d'une lecture 70 ans plus tard. Au final, les idiotes, les moins intellectuels restent les femmes, le savoir, comme chacun le sait étant la panacée du mâle ! Pas très heureux, mais à lire avec les yeux de l'époque pour comprendre que ce livre est en avance sur son temps, notamment sur le racisme.

Seule une intelligence exceptionnelle était assez forte pour imposer au monde sa volonté.

Non, ce qui m'a le plus dérangé, c'est la légère condescendance, cette supériorité du narrateur, le savant, envers les autres métiers plus manuels. Lui seul sait qu'il ne faut pas vivre insouciant en pillant les ressources du passé, mais recréé une sorte de société nouvelle.

Toi et moi, Joey, disait-il, nous sommes de la même race, nous pouvons comprendre ! Ezra, George et tous les autres, ce sont de braves gens. Ils appartiennent à l’humanité moyenne et le monde a besoin de beaucoup d’hommes comme eux, mais il leur manque l’étincelle. C’est à nous à fournir l’étincelle !


Par contre, j'ai beaucoup aimé l'approche de l'auteur, pas d"effets pyrotechniques, nous sommes plus dans l'introspection. En outre, il aborde un point souvent laissé de côté dans les oeuvres similaires que j'ai lus : comment affronter le traumatisme et continuer à avancer. La question du recommencement ou du commencement est au coeur du récit.
Un roman très nuancé, l'auteur aimant souffler le chaud et le froid. Il nous laisse croire à des préjugés et prend leur exact opposé quelques chapitres plus loin
Cependant, le personnage principal est assez agaçant dans son rôle de savant qui sait mieux que les autres, mais n'est ce pas ce que l'auteur voulait ? Le rythme a rendu aussi ma lecture pénible.
Des défauts certes, mais un texte riche, beaucoup plus profond qu'il ne laisse entrevoir. A découvrir .


Lu dans sa version Ailleurs et demain, le roman est préfacé par un John Brunner très enthousiaste.Un petit essai clôture le tout : Après les cendres, quel phénix ? Un aspect des recommencements post-catastrophiques par Rémi Maure, à lire pour les fans de post apo, car il comporte de nombreuses références sur ce genre, certes ancienne, mais c'est qui en fait tout l'attrait.



Sans conteste l’un des tout meilleurs romans post-apocalyptiques (SFemoi), un beau roman qui aborde intelligemment des questions essentielles (Quoi de neuf sur ma pile)
Et surtout, un texte qui rappelle "on n’a jamais trop de conserves dans ses placards..." (TmbM)

 

 


 

Quelques citations :


Le rideau s’était baissé sur l’homme, soit ; devant ses yeux de savant se déroulait le premier acte d’un drame inouï. Depuis des milliers d’années, l’homme était le maître du monde. Et voilà qu’il disparaissait pour longtemps, sinon pour toujours. Même si la race humaine n’était pas complètement éteinte, les survivants mettraient des siècles à retrouver leur suprématie. Que deviendraient le monde et ses créatures sans l’homme ? Eh bien, lui, Ish, allait le savoir.
Un chat gisait sur le comptoir ; Ish le crut mort, mais, sous ses yeux, il revint à la vie, et le jeune homme se rendit compte que l’animal avait simplement emprunté une attitude chère à ceux de sa race. Le chat le toisa avec la froide insolence d’une duchesse qui dévisage sa chambrière. Gêné par ce regard, Ish se rappela que c’était là les façons de la gent chatte. L’animal paraissait heureux et bien nourri.

Un homme qui se croit chargé d’une mission divine n’est pas loin de se prendre pour Dieu lui-même et sombre alors dans la folie.

Malgré l’horreur de la situation, il gardait la curiosité détachée d’un spectateur qui assiste au dernier acte d’une tragédie. Et c’était, il s’en rendait compte, l’essence même de sa personnalité. Il restait ce qu’il était, ou avait été – le temps du verbe importait peu – un intellectuel, un savant en herbe, porté à analyser les événements plutôt qu’à y participer. 

« Les malheurs attendus n’arrivent jamais ; c’est du côté où l’on ne regarde pas que tombe la tuile. » L’humanité tremblait d’effroi à l’idée d’une destruction totale par la guerre, elle vivait dans un cauchemar d’explosions, de villes qui sautaient avec leurs habitants, d’hécatombes d’animaux, tandis que toute végétation disparaissait de la surface du globe. Mais en réalité, semblait-il, c’était l’humanité seule qui avait été supprimée catégoriquement, sans trop de remous.

Les fables nous ont induits en erreur. Ce n’était pas le lion, mais l’homme, qui était le roi des animaux. Et son règne a été souvent cruel et tyrannique.

Ish, dans son enfance, avait fréquenté le catéchisme, mais, lorsque Maurine lui demanda quelle était sa religion, il répondit qu’il était sceptique. Maurine, qui ne connaissait pas ce mot, le comprit de travers et en conclut qu’Ish était membre de l’Eglise sceptique.

Ondes Futures du samedi 09 au vendredi 15 mars 2019

mars 08, 2019

Ondes Futures, une télé et une radio résolument SFFF !
Chaque semaine, ma sélection de programmes SFFF pour ne plus jamais vous endormir devant la petite lucarne ou au volant.


Cette semaine sur les ondes :

Arte vous envoie dans le futur du passé, qui n'est autre qu'une vision du présent, de quoi vous laisser une sensation de Déjà-vu;
Les cyborgs existent, seront-ils la norme de beauté du futur ?;
Et vous apprendrez comment les volcans peuvent changer le monde;
En ligne sur Wakelet :  http://wke.lt/w/s/WEr9B


Black Mirror : Bandersnatch

mars 06, 2019

Série créé par Charlie Brooker, 2018, Episode spécial, 1h30

Vous étiez jeune et beau dans les années 80, cet épisode spécial de la série d'anticipation Black Mirror est pour vous, une petite madeleine de Proust 2.0

Synopsis : 


En 1984, un jeune programmeur remet en question la notion de réalité en adaptant un roman fantastique en jeu vidéo. Une histoire hallucinante aux multiples dénouements.


Mon ressenti

Frankie Goes To Hollywood, Eurythmics, Le jour sans fin, le livre dont vous êtes le héros, Philip k; Dick et ses réalités parallèles, les jeux vidéo, ... Un petit concentré des années 80


Pour ceux qui - comme moi - ont l’inculture qui vire au pathologique, le titre Bandersnatch fait référence à De l'autre côté du Miroir de Lewis Carroll. Une référence loin d'être anodine ici car plutôt que nous renvoyer notre reflet, ce sera l'occasion d'aller voir ce que trouve derrière ce miroir. Une mise en abyme autour de la réalité, de la création, et du libre arbitre. Un épisode stimulant intellectuellement. Mais l'intellect ne fait pas tout, quand est-il de l'affect ?

Pour moi, Black Mirror est la série la plus revigorante du moment, celle qui interroge notre présent, n'hésitant pas à aborder de sombres sujets, celle où il faut se mettre en position latérale de sécurité en la visionnant. C'est la série Kiss Cool. Premier effet par son traitement des dérives technologiques. Et le second effet, la chute qui vous cloue dans votre canapé. (notamment l'épisode de la saison 3 Tais-toi et danse). Après l'avoir visionner, je ne peux que constater que le partenariat avec Kiss Cool a été abrogé. Les producteurs ont préféré mettre leur pognon dans l'interactivité.
C'est amusant au premier visionnage, nous avons l'illusion du choix, on se prend au jeu et comme nous avons dix secondes pour faire le choix, il faut aller vite. Mais on se doute souvent ou tout cela va aboutir, le libre arbitre n'est qu'une coquille vide. (sur l'interactivité, je vous conseille d'écouter le podcast de La méthode scientifique : David Cage : le jeu vidéo à fleur de peau)
Au visionnage suivant pour explorer les différentes fins la trame est connue, ne reste plus que la découverte des scènes et fins alternatives et c'est assez redondant. Il faut en effet se retaper tout le début. Si vous avez fait le mauvais choix, vous revenez devant le dernier choix crucial. Au final, L'impression d'être devant un jouet et de découvrir les différents possibilités offertes, puis on passe au cadeau suivant.
L'imbrication des différentes scènes est souvent bien faites parfois plus hasardeuse lorsqu'il s'agit de reconstituer le puzzle de manière différente.
Il y a bien quelques fulgurances ici ou là, comme la scène paranoïaque et complotiste dans l'appartement qui est magnifique visuellement et narrativement, ou bien la scène du duel Patient / Psychologue.

 
Pour moi, un film permet d'apprécier une histoire et découvrir l'imaginaire et la virtuosité du réalisateur et du scénario. Ici c'était moi le pseudo réalisateur, la surprise n'est plus présente. Reste le scénario. Mais comme vous pouvez le constater après avoir lu ces quelques lignes, j'ai plus parler de l'interactivité que de l'histoire qui n'est pas au niveau du standard de la série.

Après toutes mes mésaventures pour déguster ce Bandersnatch, reste une semi déception. C'est rempli de références comme dans l'épisode Black Museum, les plus fanatiques s'amuseront comme des petits fous. La mise en abyme est exploitée à son paroxysme, la plus réussie est sûrement celle où l'interactivité de cet épisode sert à Netflix de suivre nos comportements à la trace : dénoncer les dérives technologiques tout en dérivant soi-même (cf Télérama)
Nous sommes derrière le miroir de la série, mais moi, je préfère regarder son reflet sombre.

Petit avertissement pour les plus sensibles d'entre vous, certaines scènes sont assez flippantes et/ou gore et/ou violente

Un autre avis sur Just a word



Pour les plus fainéants d'entre vous, quelques liens

Les clins d'oeil aux épisodes précédents
http://www.allocine.fr/diaporamas/cinema/diaporama-18678017/?page=6

Les différentes fins + la fin cachée et son easter egg
http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18677939.html

La scène cachée
http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18677939.html

Tous les arcs narratifs
en anglais : https://www.reddit.com/r/blackmirror/comments/aa9oym/almost_4_hours_after_release_and_i_think_i_have/

en francais :

https://www.numerama.com/tech/451353-black-mirror-bandersnatch-quelquun-a-deja-liste-tous-les-arcs-narratifs-possibles.html

Comment construire un jeu vidéo interactif :
https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/la-methode-scientifique-du-jeudi-28-juin-2018


Fourni par Blogger.