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Noémie Naguet de Saint Vulfran, la femme qui murmure à l'oreille de La science, CQFD

juin 13, 2024


En 2016, Noémie était une parfaite inconnue et huit ans plus tard, rien n’a changé ! Pourtant, des millions de personnes écoutent son travail et 60 000 sont abonnés à son compte Twitter. Son carnet d’adresses ferait pâlir tous les petits puits de science de France et de Navarre, car elle converse quotidiennement avec les plus grands scientifiques.
Le mystère qui l'entoure alimente les spéculations les plus folles : elle serait une simple touche de clavier, la F5; ou une intelligence artificielle passionnée de sciences propageant la parole scientifique sur les ondes; voire même LA tueuse de souris. Certains prétendent l'avoir vue hanter les caves de Radio France, psalmodiant des phrases étranges : "Jusqu'à preuve du contraire" ou "Ce qu'il fallait démontrer".
Le succès de "La méthode scientifique" et de "La science CQFD" est aussi le sien. Un entretien exclusif pour découvrir Noémie Naguet de Saint Vulfran, la femme qui murmure à l'oreille de La science, CQFD.




 

 

Noémie, j'ai la chance de connaître un peu ce que tu fais, mais je pense que c'est loin d'être le cas de tous, peux-tu te présenter ?

Je travaille dans l’équipe de “La Science, CQFD”, feu “La Méthode scientifique”. J’y suis depuis le début de toute cette aventure (septembre 2016). Je ne parle pas dans le micro, mais je prépare le contenu d’une à deux émissions par semaine. Je m’occupe en parallèle tous les jours du compte twitter de l’émission (@ScienceCQFD), que j’ai créé à mon arrivée à la radio.

De gauche à droite : Olivier Bétard, Eve Etienne,
Alexandra Delbot, Celine Loozen, Noémie Naguet de Saint Vulfran,
Antoine Beauchamp et Natacha Triou
(Une seule personne travaille, Noémie...
Natacha, ce n'est pas poli de montrer du doigt !)
Source : https://twitter.com/pintofscienceFR/status/1227269726574915595/photo/1

 

Afin de vérifier si tu as ta place dans “La Science, CQFD”, une question scientifique : que penses-tu, chez la souris, de la caractérisation des populations enrichies en cellules souches hématopoïétiques dans le placenta et le sac vitellin au cours du développement embryonnaire ?

Ahah, j’en pense que depuis ma thèse, on me traite souvent de tueuse de souris ^^, mais mon objet principal d’étude, c’était les cellules souches du sang (appelées “hématopoïétiques” dans le jargon). Après la naissance, les cellules fonctionnelles qui coulent dans notre sang (globules rouges, plaquettes et globules blancs) ont une durée de vie limitée (c’est 120 jours pour un globule rouge par exemple). Leur quota doit donc être sans cesse renouvelé pour qu’on en ait toujours autant et ça, ça se fait grâce à des cellules très particulières, qui sont donc ces fameuses cellules souches du sang. Elles sont nichées dans la moelle osseuse de tous nos os, mais chez l’embryon, au moment où la circulation sanguine démarre (c.-à-d. très tôt dans le développement), il n’y a pas encore d’os, donc pas encore de moelle osseuse. Cela veut donc dire qu’il y a quand même des cellules souches du sang quelque part… Elles naissent donc ailleurs, mais où ? La question de base de ma thèse, c’était justement de déterminer à quel(s) endroit(s) elles apparaissent en premier, quel chemin migratoire elles parcourent (via la circulation sanguine), par quels organes elles passent pour, in fine, atterrir dans la moelle osseuse une fois que celle-ci est apparue, et quelles molécules de surface elles acquièrent petit à petit pour finalement les rendre pleinement fonctionnelles. Voilà pour le pitch ! Pour les pistes : il se trouve que le sac vitellin, et surtout le placenta, sont deux bons candidats de lieu d’émergence. C’est donc là-dessus que j’ai bossé et comme tout jeune chercheur, je n’ai pas toutes les réponses, mais j’ai mis ma petite goutte d’eau dans l’océan :). Mais qu’on se rassure, ça fait plus de 10 ans que j’ai soutenu, j’ai déjà essayé depuis de relire des passages de ce pavé dont j’ai laborieusement accouché, et je ne comprends pas tout ce que j’ai écrit ! C’est vraiment représentatif à mon sens de cette période “de grâce” de la vie, qui correspond à ces années pendant lesquelles on fait des études et où notre cerveau est perpétuellement en train d’engranger de l’information. On passe alors par ce pic d’intelligence où nos connexions neuronales foisonnent et carburent H24. Mais depuis, c’est le déclin ^^. Maintenant, je tente de placer “cellule souche hématopoïétique” au Time's Up, en souvenir 😅

La thèse de Noémie en 2012
Même le résumé est cryptique !!!


 

 

Comment passe-t-on d'une thèse en biologie à “La Science, CQFD” ?

Ah ça… Ma thèse s’est humainement très mal passée. C’était clairement un enfer, j’ai vraiment subi chaque instant et je n’ai tenu que parce que je savais que ça allait avoir une fin. Je le dénonce aujourd’hui, car ça arrive vraiment plus souvent qu’on ne le croit. Je le savais déjà avant, mais j’en ai pris pleinement conscience au moment où j’ai préparé cette émission (Thèse, le début de la fin ?), et après avoir découvert ce livre (Comment l'université broie les jeunes chercheurs - Adèle B. Combes, 2022). Je passe sur les détails sinon cette interview ferait 30 pages, mais le plus beau jour de ma vie a été le jour de ma soutenance. J’étais enfin en face de personnes (le jury) qui s’intéressaient vraiment au travail que j’avais fourni durant toutes ces années, et ce, de manière bienveillante. J’ai pris conscience d’un tout autre univers l’espace de ces quelques heures et le souvenir que j’ai de cette discussion est littéralement “incroyable”, en bien. Jamais je n’aurai pensé que les résultats que j’avais obtenus auraient pu donner lieu à tant de questionnements sympathiques. Il n’en reste pas moins qu’en sortant de doctorat, et comme beaucoup de jeunes docteurs, j’avais le syndrome de l’imposteur et cette impression de ne rien savoir faire d’autre que disséquer des placentas de souris (ça, c’était pleinement maîtrisé en revanche…). Je n’avais aucune envie de continuer dans la recherche. J’ai donc enchaîné avec un an d’étude au CNAM en cours du soir pour avoir un diplôme en communication. Finalement, comme j’avais un diplôme scientifique et un diplôme de communication, j’ai voulu mixer les deux.

En termes d’expérience professionnelle, j’ai eu plusieurs vies avant la radio. Déjà pendant ma thèse, je m’étais pas mal investie dans l’association des doctorants de ma fac, en particulier dans le festival “Les chercheurs font leur cinéma”, que j’ai porté deux ans et qui existe toujours. Post-thèse, j’ai fait quelques ateliers d’initiation aux sciences dans les maternelles et primaires. Je suis ensuite passée par le Palais de la Découverte, où j’ai pu rencontrer le public en tant que médiatrice : je faisais des conférences et des visites guidées aux groupes scolaires et visiteurs du musée sur différentes thématiques scientifiques (en biologie !). J’ai bossé au CNRS ensuite où là, j’avais carte blanche pour faire de l’événementiel et faire valoir le travail des laboratoires auprès du grand public, mais aussi dans les hôpitaux et les prisons (deux endroits où les gens ne peuvent pas sortir, donc j’apportais la science à eux). J’ai aussi pas mal participé à la renaissance de “C’est pas Sorcier” sur le web avec Fred. C’est la plateforme numérique lespritsorcier.org, où figure toujours la rubrique, “Zap’in sciences” (https://lespritsorcier.org/zapin-sciences/), avec de petites vidéos hebdomadaires que j’ai préparées et écrites à l’époque. Puis, j’ai eu vent grâce à une amie de thèse (merci Muriel si tu lis ça un jour !) qu’une émission scientifique se montait à la radio. J’ai donc démissionné de partout et j’ai pris le train au démarrage !
 
 

 


À force de voir passer tant de scientifiques, regrettes-tu parfois, un instant, d'avoir bifurqué ?

Pas un seul instant. Il faut bien sûr des chercheurs ! Mais ce n’est vraiment pas pour moi. Je préfère de loin transmettre les sciences que participer à les concevoir. Je trouve ça bien plus riche, moins routinier, moins frustrant, moins compétitif, plus concret, plus humain. Bref, tout est mieux, de mon point de vue en tout cas, en vivant les choses depuis l’extérieur. Mon cerveau est très content d’apprendre, et je suis très contente de participer à produire une émission qui permet d’instruire les auditeurs avec ce que j’ai compris. J’aime cette émulation quotidienne, qui va donc dans les deux sens et c’est ça qui est super : j’ingurgite de l’information tous les jours, et j’aime à me dire que je participe à rendre les gens un peu moins bêtes aussi (dans le bon sens du terme !).

J’ai envie de dire que l’aventure de La Méthode scientifique c’est vraiment l’Aventure incroyable de ma vie avec un grand A, tant d’un point de vue professionnel qu’humain. Un de ces trucs que tu ne vis qu’une fois, parce que tu es là au bon moment au bon endroit, que tu te sens vraiment à ta place. Un de ces rares trucs dont tu te souviens toute ta vie avec grande nostalgie.

 


Premier jour à Radio France

Tu es arrivée en 2016 dans l'équipe, comment ont évolué tes fonctions, ta place dans l'équipe ?

Quand je suis arrivée à France Culture, je me demandais vraiment pourquoi on m’avait embauchée, encore un peu traumatisée de ma thèse probablement ^^, j’avais peur de me lancer dans la préparation d’émissions qui ne portaient pas sur un sujet de biologie, en me disant que je n’y arriverais pas. Mais finalement… j’y suis allée. Et aujourd’hui, je préfère justement préparer des émissions qui ne sont pas sur la biologie :). J’ai découvert les autres disciplines, je crois que je préfère d’ailleurs l’astronomie… je ne comprenais rien à l’univers, pour moi le Big-Bang et la naissance de la Terre c’était la même chose. On en était à peu près là ^^, mais en fait, le fonctionnement des étoiles, des trous noirs, les missions spatiales en cours et à venir, le prochain retour sur la Lune, etc. : tout est vraiment incroyable. Dans un autre registre, je me suis aussi surprise récemment à adorer défricher un sujet de physique quantique… comme quoi, tout arrive ! Mais rassure-toi, pareil que pour ma thèse, quand je relis une fiche deux semaines après l’avoir écrite, je ne comprends plus rien du tout ^^.

En termes de compétence de préparation, bien sûr on a tous évolué, et ce n’est pas dommage ! Honnêtement, c’est le jour et la nuit. D’ailleurs, les fois où on reprend nos préparations d’émissions de 2016 et qu’on les relit dans l’optique de s’en inspirer pour préparer une émission plus actuelle … et ben… on ne reprend absolument rien du tout 😂 et on est vraiment unanimes sur le fait qu’on se demande tous comment Nicolas Martin a fait pour faire une émission d’une heure avec… aussi peu d’informations !

 

La science, c'est bien, mais la SF, c'est mieux ! L'émission a toujours fait une place à l'imaginaire. En lis-tu ? Est-ce toi qui prépares les dossiers ? Est-ce toi qui a préparé celle sur Robert Charles Wilson, mon auteur préféré ?

Oui c’est moi ;) J’adore, mais vraiment j’adore, préparer les émissions de SF. Je ne sais pas pourquoi hein parce que je n’ai quasiment jamais rien vu ni lu, mais j’aime beaucoup les préparer. Maintenant, je connais tout un tas de noms d’auteurs, de livres, de films et de séries à regarder. Et il n’y a probablement pas assez d’une vie entière pour s’en sortir !

En route pour les Utopiales 2019
   

 

Sur ton CV, je vois que tu intitules ton poste dans l'émission "distributrice de connaissances". Je trouve cela joli, peux-tu nous expliquer le fondement de cet intitulé ?


Bien vu ;) Ça vient du temps où je m’interrogeais sur moi et où je cherchais ce que j’aimais faire (enfin, rassurons-nous, je me cherche toujours, mais aujourd’hui un peu moins qu’hier !). C’était pendant ma thèse, peut-être même dès la 1ère année. Je savais bien que je ne voulais pas continuer là-dedans. Et la fac proposait une formation qui m’a beaucoup aidé, une espèce de gros brainstorming personnel, sur ce que chacun aimait faire ou ne pas faire, les caractéristiques du métier “parfait”, les différents chemins possibles post-thèses en fonction des affinités de chacun, etc. Une sorte de réflexion solo en somme, mais aussi collective, sur un temps long (quelques jours) et sur de nombreux aspects. À la sortie de cette formation, chacun est reparti avec un intitulé de “métier”, une direction à prendre a priori pour la vie future. Et moi, c’était celui-là. C’est une assez jolie histoire rétrospectivement, parce qu’il se trouve que ça correspond vraiment exactement à ce que je fais aujourd’hui.

 

L'année dernière, nous avons eu la chance de t'entendre lors de quelques reportages de l'émission. Il ne me semble pas que l'expérience ait duré longtemps, pourquoi ? Tu préfères rester dans l'ombre ?

Oui, j’ai fait ça quelques fois l’an dernier ! J’ai pu le faire parce que Céline Loozen, qui est loin de passer sa vie à Saclay (tu pourras l’interroger là-dessus !), s’était absentée quelques semaines. Une partie des reportages à enregistrer s’est donc reportée sur moi pendant cette période. Et j’ai pu me prêter à l’exercice.

Comment ça marche ? On commence par programmer un thème d’émission à venir, et là, branle-bas de combat, car il faut ensuite : trouver un chercheur pertinent à contacter, qui a une manip pertinente à montrer, attendre son retour, espérer que ça colle parce que sinon on doit trouver un plan B, prendre RDV avec cette personne, préparer le reportage et son déroulé, et y aller pour l’enregistrer. Ensuite il faut revenir à la radio et monter le son (tout l’art de l’enregistrement consiste à ne prendre “que” 20 mn max de son, car le reportage final ne doit pas dépasser 6 mn environ).

Honnêtement dans ce process, les parties qui m'intéressent et que j’adore faire, c’est à partir de “préparer le reportage”. Ça, c’est vraiment chouette. Mais toutes les étapes en amont me collent de l’eczéma et un stress pas possible ! Parce qu’il n’y a jamais qu’un seul reportage à caler en plus. Les échéances sont là. Le timing est super serré vu qu’on est dans une quotidienne. Alors pour répondre à ta question : non, ce n’est pas que j’aime absolument rester dans l’ombre. C’est que 1 : si je continuais à faire des reportages, ce serait en plus de mon travail actuel, et ça commencerait à faire vraiment beaucoup. Et 2 : même si j’avais le temps, je ne pourrai pas faire ça toute l’année, ça me stresse beaucoup trop ! Mais Céline le fait magnifiquement bien, l’occasion pour toi de lui demander ses secrets peut-être :)

En compagnie de Céline Loozen


Nicolas Martin a sorti récemment un livre “La naissance du savoir”. Toi qui as interviewé de nombreux scientifiques, as-tu une hypothèse sur la réponse ?
Je ne suis pas certaine d’avoir une réponse à cette question en 3 lignes. La preuve : Nicolas en a fait un livre entier ! Une hypothèse sur la naissance me semble donc assez ambitieuse en un paragraphe. En revanche sur l’acquisition du savoir, ce que je peux dire simplement c’est que tout comme on sait que “la chance ne sourit qu’aux esprits préparés”, je pense que la connaissance ne rejoint que les esprits curieux. C’est le cas de tous les membres de cette équipe, et c’est surtout le cas de tous nos auditeurs, qu’on ne remerciera jamais assez, car c’est pour eux qu’on fait tout ça (et un peu pour nous aussi ^^) !

 


60.000 abonnés sur Twitter, cela ressemble à un beau succès. Les réseaux sociaux sont souvent critiqués, mais j'ai l'impression que nous pouvons y trouver aussi beaucoup de choses positives. Qu'en penses-tu ?

C’est gentil ! C’est sûr qu’au départ, personne ne pensait que ça allait aussi bien fonctionner. Je me rappelle que j’avais même insisté pour qu’on crée un compte, en essayant de persuader l’équipe que c’était une bonne idée. Apparemment, j’avais raison ;) Ça a demandé un peu de briefing interne, parce que depuis le début et pour chaque émission, je demande à ce qu’on ajoute des tweets déjà tout faits sur les préparations, comme ça je n’ai plus qu’à faire copier/coller au moment du live tweet . Et même si je ne sais pas combien de personnes lisent effectivement ce qu’on poste, les gens nous suivent donc ça me semble être un bon indice d’intérêt… D’autant que l’idée des threads qui sont faits chaque jour est venue de la sphère twitter elle-même (les premières années, je faisais seulement des tweets isolés). Certains s’amusent même à nous faire des bingo de l’émission et d’autres des concours du meilleur titre ;)

Concernant ce qu’on peut trouver sur Twitter (je sais qu’il faut dire X, mais personne n’arrive à s’y faire !), j’avoue que je ne m’en sers pas pour autre chose que pour me tenir au courant de ce qui se passe dans le domaine scientifique. Et pourvu que l’on suive les bonnes personnes, on a de bonnes informations et on découvre même de bons univers. De ce point de vue là, et en faisant abstraction de toutes les mauvaises choses qu’on peut y trouver par ailleurs, oui Twitter est chouette ;)

Bingo créé par un auditeur de l'émission

 


Depuis l'arrivée d'Elon Musk à la tête de Twitter, nous assistons à des vagues régulières d'exil de ses membres. Comment se dessine l'avenir du compte de La science CQFD ?

Honnêtement, je ne sais pas. Mais ce qui est sûr, c’est que, tant qu’il n’y aura pas un autre endroit où aller, qui soit aussi bien suivi par ceux qui nous suivent aujourd’hui sur Twitter, il n’y a aucune raison qu’on bouge. Cependant, on a quand même bien noté que l’ambiance n’est plus la même… ne serait-ce qu’en remarquant qu’au lieu de prendre environ 1000 abonnés par mois, on vient d’en prendre le même nombre en un an…

 


À l'écoute de “La Science, CQFD”, l'auditeur est surpris par l'aisance des entretiens. Cette simplicité cache un travail en amont auquel tu participes activement. Il y a deux ans, tu disais préparer deux dossiers par semaine. Est-ce toujours le cas et peux-tu nous dire le but de cette préparation ?

Oui, c’est toujours ça. On essaie de tourner ceci dit, pour que ce ne soit pas toujours la même personne qui ait deux fiches à faire par semaine. On a certaines périodes de rushs malgré tout, pendant lesquelles on ne peut pas alterner. Pendant les deux premiers mois de l’année, j’ai tourné à 2 fiches par semaine toutes les semaines par exemple, ce qui fait du 48h environ pour préparer une fiche. Ce n’est pas beaucoup… Certaines thématiques peuvent se préparer plutôt rapidement, mais honnêtement, les trous blancs en 48h par exemple, c’était assez chaud ^^

Le but ultime de cette préparation est de donner suffisamment de billes à Natacha pour qu’elle puisse converser une heure avec deux invités qui, eux, travaillent depuis 10-20-30 ans sur le sujet du jour, alors qu’elle-même n’y connaissait quasiment rien le matin même. Peut-être qu’elle se servira de tout, peut-être que non. En tout cas, si l’illusion est là, que les invités sont contents et qu’en plus, elle ressort contente et enrichie par la discussion qui a eu lieu, alors on a tout gagné.


 

Comment décidez-vous des thématiques que vous allez aborder ?

Ça se fait une fois par semaine, le lundi en général. En gros, on débriefe de ce qu’on a lu, des articles scientifiques (vulgarisés ou non) qu’on a vu passer, des événements qui arrivent bientôt, des sorties de livres ou films à venir, et on en discute pour savoir si tel sujet peut tenir une heure ou pas ; s’il ne peut pas tenir une heure et qu’il est quand même intéressant, on discute de comment élargir le thème pour que ça puisse tenir une heure malgré tout. En tout cas, pour chaque choix de sujet, on s’appuie sur une actualité relativement récente que l’un d’entre nous a vu passer.

Souvent, on a des sujets qu’on veut faire passer et qu’on remet sur le tapis toutes les semaines. Petite fierté personnelle : j’ai proposé régulièrement et depuis 8 ans de faire une émission Code Quantum en SF, mais même avec l’annonce du reboot en 2022 je n’avais pas réussi. Cette année, j’ai enfin eu gain de cause ! Comme quoi, la patience et l’obstination finissent toujours par payer :). Mon nouveau combat, c’est le repositionnement des médicaments. À suivre.

En tout cas, tous les thèmes qu’on choisit sont récapitulés sur un tableau à 4 lignes (pour 4 semaines) et 4 colonnes (du lundi au jeudi). On a donc tout le temps une visibilité de thèmes sur 4 semaines. Mais on est jamais à l’abri de devoir casser la programmation du jour pour le lendemain en cas d'événement exceptionnel. Par exemple cette année : la mort d’Hubert Reeves ou Peter Higgs. Dans ces cas-là, on annule au dernier moment l’émission qu’on avait prévu de faire, et on la décale à plus tard.

L'équipe en 2019, avec une pièce rapportée

 

Comment sont répartis les sujets entre vous ?

C’est vraiment au feeling, on essaie d’être juste et de nous laisser choisir ce qu’on aime faire, en laissant aux autres ce qu’on n’aime pas faire. En général, ça marche assez bien et on ne se “dévoue” que très rarement pour une émission qu’on n’aurait en fait pas envie de préparer.

 


Place maintenant à ta veille, quels sont les outils que tu utilises, ta méthode pour traiter le sujet ? Es-tu secondée par une documentaliste ?

Il y a un service de documentation à RadioFrance oui, mais personnellement je ne l’utilise que rarement. Je me rends compte que c’est difficile d’expliquer les étapes que je suis quand j’ai une émission à préparer en fait ^^ Côté veille, je m’appuie quasi entièrement sur des articles vulgarisés, des dossiers ou rapports que je trouve sur le web, ou encore des intros de thèses / mémoires sur la thématique à traiter. Parfois sur des livres qui traitent du sujet aussi. Et beaucoup sur des vidéos, conférences, TedX, interviews ou autres interventions orales qui peuvent m’expliquer le schmilblick d’une manière ou d’une autre. Ce sont d’ailleurs tous ces liens-là que je tweete pendant l’émission concernée. En ce qui concerne les émissions de SF, je m’appuie beaucoup sur des essais/mémoires, des livres et surtout sur des critiques et des pages de blogs qui me racontent tout en résumé condensé sans que j’aie besoin de lire tous les livres ou de voir forcément les films !

 


Tu prépares donc une synthèse d'une dizaine de pages. Cet exercice est déjà difficile lorsque l'on connaît le sujet, cela doit ressembler à l'ascension de l'Everest pour les thématiques inconnues ou pointues. Quelle est ta recette magique ?

Une fois que j’ai à peu près rassemblé un condensé de liens URL sur lesquels je peux m’appuyer, je commence la fiche. Nan. En fait, je crois que je fais les deux en parallèle, en même temps. Je lis des trucs, et quand ça me plaît et qu’il y a un contenu scientifique sympa, je l’ajoute.

Au fur et à mesure, certaines problématiques se dégagent. Il y a d’ailleurs une partie “Problématiques” dans cette fiche, qui reprend tout ce qu’elle contient, mais sous forme de questions écrites dans l’ordre du plan auquel on a pensé pour l’émission.

Côté organisation, hm, je ne sais pas trop comment je m’y prends en fait. Je crois que j’écris et que j’organise cette fiche vraiment comme si c’était moi qui allais devoir prendre l’antenne. À la fin, le plan de la fiche peut clairement constituer le plan d’une heure d’émission.

Une fois tout ça finit, il ne reste plus qu’à compléter avec la partie des interviews des 2 invités (parfois un seul, et parfois trois).

 


J'imagine qu'une fois ce travail fait, quelques noms commencent à se dégager, comment choisissez-vous vos invités ? Comment se passe la prise de contact ? Nicolas Martin me disait porter une attention particulière à la mixité, pas trop dur ? (dans cette interview en 2019)

Alors en fait… le choix des invités magiques, c’est un boulot à part entière et à plein temps ! Et ce n’est pas moi qui le fais (c’est Eve Etienne). Quand je commence une fiche, les invités sont déjà choisis et les RDV téléphoniques déjà pris. À chaque fois, ils sont absolument parfaitement choisis. Ça m'aide d’ailleurs beaucoup de les connaître en amont du démarrage d’une fiche, surtout pour les sujets un peu difficiles, car ça me permet de m’appuyer aussi sur leur travail pour concevoir l’émission.

Pour ce qui est de la mixité, on essaie bien sûr de s’y tenir, mais ce n’est pas toujours facile !

 


Une interview est ensuite réalisée en amont de l'émission avec les invités, quel est son but ?

Ces conversations au téléphone permettent en fait de finir de préparer l’émission. Elles ont lieu idéalement l’avant-veille du jour J. À quoi servent-elles ? Et bien par exemple, parfois il reste encore des questions sans réponse que je n’ai pas réussi à trouver de moi-même, et c’est l’occasion d’en savoir plus directement en discutant avec des spécialistes du sujet. Parfois, j’ai aussi besoin de mieux comprendre ce sur quoi travaillent plus précisément. Il arrive aussi qu’ils aient envie de dire telle ou telle chose, de faire passer certains messages ou d’insister sur tel ou tel point, et ils me le disent aussi. À noter aussi que rarement (mais ça arrive quand même), ils ne savent absolument pas vulgariser et on s’en rend compte au téléphone ; on en parle alors en équipe et on ajuste alors le plateau en fonction au mieux.

Pour en revenir à cette fameuse fiche, à la toute fin, on arrive donc plutôt à 15 pages que 10. C’est parfois dur d’en rester là, surtout quand il y a 3 invités. Ça peut monter à 17, mais on essaie de se tenir à 15 sinon, ça fait trop de pages à lire pour Natacha et elle râle (gentiment !) ^^

 


Au final, une émission d'une heure t'a pris combien de temps ? Entre le choix du sujet et sa diffusion sur les ondes, combien se sont passés de jours ?

Entre le choix du sujet et l’émission en elle-même, il se passe toujours 4 semaines. En revanche, pour la préparation d’une fiche, on est sur du 3 jours pleins en général, ce qui est assez peu mine de rien quand on pense que le sujet est totalement inconnu au départ ! Ce qui est vraiment intéressant, c’est que souvent on conçoit des émissions un peu niches, on les élabore vraiment complètement et on les “modèle” un peu comme on a envie. In fine, elles ressemblent donc à ce qu’on avait envie qu’elles soient, et c’est très gratifiant.

 

 
Interview de l'équipe en 2021,
à propos des titres des émissions
 
Dans toute cette somme de travail, il faut savoir se détendre, qui est représenté par les titres, un des marqueurs de l'émission. Peux-tu nous décrire comment se passe ce moment de cogitation collective ?

Franchement, on rigole bien à ce moment-là, mais c’est très difficile à décrire. On part du mot du thème de l’émission, et là on tente des jeux de mots à n’en plus finir jusqu’à trouver la perle rare. On n’y arrive pas toujours, mais quand c’est le cas, elle apparaît clairement comme une évidence et on pousse tous des “ahhhhhh” et des “ohhhhhh” tous en coeur, comme une vieille bande de colocataires dégénérés que l’on est ^^. On essaie de garder ces titres un peu bancals, car c’est un peu devenu notre “marque de fabrique”. On se prend une remarque de temps en temps par la direction, car nos titres ne sont parfois que des jeux de mots sans fond ^^ On se remet donc dans les rangs, mais on sait qu’on finira malgré nous par s’en ré-éloigner !

 


Cette année, “La Science, CQFD” n'est plus diffusée sur 4 jours (message subliminal, c'est honteux). Pour éviter la révolte des petits puits de science, une nouvelle émission a vu le jour : “Sciences chrono”, tenue par Antoine Beauchamp. Quel est ton rôle dans cette aventure ?

Aucun ;) Il fait tout tout seul 💪 Au début de l’année, j’ai préparé quelques émissions, mais ça me faisait trop d’émissions à préparer par semaine au total, et tenir ce rythme sur la durée n’était pas possible pour moi.
 

Pas de travail le vendredi, deux mois de vacances en été, vous êtes de vrais fonctionnaires ! - question subsidiaire, quel est ton statut pro ? Loin de moi l'idée de croire que tu ne travailles pas durant ces moments, que fais-tu durant ces pauses radiophoniques ?

Alors, il n’y a pas d’émission le vendredi certes, mais il n’en reste pas moins qu’on travaille quand même comme un jour normal ! On est seulement 3 pour préparer 4 émissions par semaine donc en 4 jours ce serait impossible ! Et pour répondre à ta question sur le statut, je suis en CDI depuis presque 2 ans maintenant, après 6 ans d’intermittence :)

Un certain Nicolas Martin voulait te poser une question : "C'est qui ton préféré dans l'équipe maintenant que je suis parti ?"



Ahah, depuis, on a fusionné je crois ! Impossible de répondre autrement. On est devenu une sorte d’entité à 8 personnes. Ça peut être le début d’un nouveau scénario d’horreur pour Nicolas ^^ On a des running gags, des private joke que nous seuls pouvons comprendre. On finit certaines phrases des autres. On connaît par cœur les tic et les toc de chacun, et on en a même développé qu’on n’avait pas au départ (c’est l’enfer). Dès que quelqu’un dit quelque chose qui nous rappelle les paroles d’une chanson, on se met à la chanter (très faux en général). On fait des bruits bizarres assez régulièrement. Je crois que je vais m’arrêter là sinon les gens vont avoir peur. On va finir par devenir la plus longue coloc de l’histoire des colocs, si ce n’est déjà le cas ! C’est assez flippant cette histoire 😂

 

Nous avons une bonne connaissance de ton travail désormais, peux-tu nous parler des sujets, loisirs qui ont une place importante pour toi ?

L’été, il n’y a pas d’émission et on est tous loin de la radio. Pour ma part, j’essaie d’en profiter pour des moments en famille, mais aussi pour voyager un peu... L’an dernier, je suis partie en Sicile. Cet été, je vais à Bali en solo, en quête d’un peu d’émerveillement :) Et le reste de l’année je fais du yoga. À la base, c’était pour faire le pont et le poirier, mais ça c’était la théorie ! J’ai mis 6 mois à toucher mes pieds au final ^^ L’objectif initial revient donc peu à peu sur la table ;)

 


 



Un immense merci à Noémie d'avoir pris le temps de répondre à mes nombreuses questions.

 

Son compte twitter : https://twitter.com/Nnaguet

Le site de l'émission : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-science-cqfd

Le site de Sciences Chrono d'Antoine Beauchamp : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/sciences-chrono

Le site de Avec sciences d'Alexandra Delbot : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-journal-des-sciences

 

Bonus de fin
La boisson préférée de Noémie ?
Le vin rouge qui tâche 😂 ! C'est Alexandra Delbot qui le dit. Source


Worm-Zero

juin 11, 2024

 

Jean-Christophe Gapdy, Rivière blanche, 2024, 292 p., 22€ papier

 

Joueurs de jeux vidéo, ne vous laissez pas tromper par le titre : il ne s'agit pas d'un préquel à la saga Worms, mais du point final à la série des Gueules des vers.
 
 

Pitch de l'éditeur : 

Dès leur naissance, Mirus et les supra-gueules des vers se ruèrent à travers l’Univers pour courber l’espace et tordre le temps, dupliquant, çà et là, des mondes et systèmes qu’elles frôlaient. Lorsque, lentement, les civilisations naquirent, y compris celle des Humains, elles ignoraient tout de ces singularités, jusqu’au jour où elles commencèrent à s’éloigner de leurs planètes. C’est alors que chacune d’elles découvrit ces trous de vers effrayants et, surtout, le péril de WORM-ZERO…

 

Mon ressenti :

Soyons clairs, ce dernier tome est pour moi le meilleur, et clôt merveilleusement l'ensemble. Le terme "merveilleux" n'est pas exagéré ici, car l'auteur m'a véritablement ébloui en réinventant les classiques de la science-fiction à sa manière. On retrouve bien sûr des trous de ver, mais aussi des rencontres du troisième type, des univers parallèles, du voyage spatio-temporel... Le tout lié par une réflexion sur les androïdes, les cyborgs et l'intelligence artificielle.

Les précédents tomes pouvaient parfois être complexes, mais ici, JC Gapdy simplifie les choses, offrant un roman plus apaisé et avec une plume plus assurée. L'intrigue tourne autour de la découverte, dans le système solaire, de gueules de ver aux propriétés étranges, jouant avec l'espace et le temps, et créant des univers parallèles qui s'entremêlent.

Ce que j'ai le plus apprécié, c'est la rencontre avec une espèce alien qui conserve son étrangeté : il est impossible de comprendre pleinement cette altérité. J'aurais aimé en savoir plus, mais j'adore que l'auteur ait choisi de laisser libre cours à mon imagination.

Cerise sur le gâteau, l'auteur nous propose un petit jeu à travers les intitulés des parties, avec des allusions à d'autres romans de SF à découvrir.
Worm-Zero conclut parfaitement ce cycle atypique, mais pas de larmes à verser : JC Gapdy nous promet quelques spin-offs dans les années à venir (projets entre parenthèses, l'éditeur ayant des problèmes de santé...)

 

La distinction

mai 29, 2024

 

 Tiphaine Rivière, Delcourt, 2023, 296 p., 28€

 

Pitch de l'éditeur : 

Tiphaine Rivière s’empare avec humour du classique de Pierre Bourdieu, La Distinction, pour en proposer une relecture libre et contemporaine.
À travers une galerie de personnages évoluant autour d’une classe de lycée, elle met en scène l’analyse incisive des relations entre goûts et classes sociales développée par le sociologue et nous donne à réfléchir sur nos propres déterminismes sociaux.

 

Mon ressenti : 

Selon vous, il vaut mieux avoir lu le livre La distinction de Bourdieu ou avoir lu la BD inspirée de La distinction ?
La réponse est simple, pour briller en société, te distinguer, mieux vaut ne pas dire lire des BD. À l'extrême, limite un roman graphique...
Pourquoi ? C'est tout l'intérêt de La Distinction que de comprendre les mécanismes sociologiques de cet état de fait. Mais La distinction de Bourdieu, parue en 1979, il y a donc près de 50 ans, soit deux générations, est de la théorique et il est d'une approche assez ardue pour celles et ceux qui n'ont pas les codes de la sociologie. Donc BD pour moi ! Et je suppose pour plein d'autres personnes !
 


Tiphaine Rivière vulgarise les concepts contenus dans l'essai et permet de se les approprier. Pas de manière académique, mais en s'emparant de la théorie pour la mettre au goût du jour. Elle nous place dans les pas d'un remplaçant prof de lycée qui tente de leur faire comprendre La distinction à ses élèves qui représentent la diversité actuelle. Du rejet initial, les jeunes vont découvrir dans leur quotidien sur ce prof ne leur raconte pas que des conneries. En outre, l'autrice insère pas mal de légèreté et de notes d'humour, on s'attache aux personnages, on réfléchit à notre place dans cette société et à nos jugements sur les groupes n'appartenant pas à notre niveau social. 



Même si je n'ai pas été très fan du dessin, un noir et blanc assez binaire, j'ai aimé cependant les détails cachés dans les cases et faisant écho au discours.


Un très bon moment de lecture qui permet de se cultiver, un peu.



Bifrost n.113. Intelligence artificielle : le futur rêve-t-il toujours de moutons électriques ?

mai 23, 2024

Bifrost, Le Bélial, 2024, 192 p., 6€ epub sans DRM


Le futur rêve-t-il toujours de moutons électriques ?
Ce qui est sûr, c'est que notre présent est électrique et notre avenir incertain...



Le Charme discret de la machine de Turing, de Greg Egan
Malgré de bons résultats, Dan est licencié sans préavis, pour être remplacé par une IA, sur le champ, tandis que le crédit de la maison continue. La maîtresse de sa fille est remplacé par un programme informatique, tandis que sa femme est remplacée par un assistant de soin.
Egan prend son temps pour nous faire connaître ses personnages et leur quotidien bouleversé. Par petites touches, on explore leur entourage. Des tranches de vie assez éparses et diverses jusqu'au dénouement qui rassemble le puzzle de très belle manière. Brillant

Renaissance, de Jean-Marc Ligny
Quoi, un texte de Ligny sur les IA ?! Mais qu'à t'il fait de sa climatique fiction ? Pas d'inquiétude, nous sommes bien dans l'univers de ses derniers textes, quelques temps après la catastrophe écologique et climatique, les âges sombres. Ces derniers textes n'étaient pas très gaies, même si on décelait dans le recueil Dix histoires des âges sombres quelques nuages noirs qui s’étiolaient au loin. Ici on est quasi dans le Hope punk. Le pitch ? Un étranger explique comment il est arrivé dans ce camp nomade. Un très bon texte qui ne regarde pas d'un oeil noir les IA, c'est assez rare pour le signaler. Un vrai conteur ce Ligny

RêveVille, de Thierry Di Rollo
Une vie de rêve demande bien quelques sacrifices.
Une ville parfaite, des citoyens parfaits, le tout géré par des IA. Tout va bien, mais la disparition des ombres restent inquiétant. J'ai souvent du mal avec le style de Di Rollo, et cette nouvelle ne déroge pas à la règle. 

Rayée, d’Audrey Pleynet
Une épidémie se propage...
Premier réflexe, encore un succédané de post apocalyptique. Mais l'autrice nous concocte un univers assez original. Nous sommes en plein confinement et nous découvrons ce monde déliquescent. Pourquoi ?comment ? c'est le but de la nouvelle, je ne dévoile donc rien. Crédible et réaliste, autour du sujet de l'IA et aussi du bouc émissaire. Très bon texte.



Le cahier critique ne m'a pas donné envie de découvrir de nouveaux textes, même si Les nomades du fer me fait un peu de l'oeil. Le "parole de" donne la parole à l'illustratrice Saralisa Pegorier qui a oublié de mettre un soutien gorge à la couv' du dernier Bifrost et qui a fait couler beaucoup d'encre et surtout de noms d'oiseaux. N'aimant pas son univers, difficile de m'immerger complètement, mais il est toujours instructif de découvrir les façons de travailler des uns et des autres.



Dossier Intelligence artificielle

Après un tour d'horizon historique sur l'IA dans les écrits, qui augmentera malheureusement votre PAL. 4 références pour moi : Jack Williamson avec la novellaLes Bras croisés et le roman Les Humanoïdes;  Fredric Brown et son conte « La Réponse »; Le Problème de Turing d’Harry Harrison et Marvin Minsky; Robopocalypse de Daniel H. Wilson,  Nicolas Martin fait de même côté audiovisuel. Trois références pour moi :  les film Génération Proteus et War Games, ainsi qu'une série de livres qu'il a mis alors que ce n'était pas sa partie !!!  Le Programme conscience de Herbert et War games. Des IA machiavéliques arriveront on aujourd'hui à des IA bienveillantes ? Il semblerait...
Suit une ne interview de deux auteurs, d'un éditeur et d'un expert sur le sujet. Un croisement des points de vue bienvenue qui permet de mettre en avant les problématiques de cette technologie. Un point de vue féminin aurait été bienvenue. Ceci dit les 4 interviews sont d'accord sur un point, la question du droit d'auteur est primordial.
Frédéric Landragin nous explique la pensée et la construction de l'IA. Ou plutôt des IA celle symbolique et statistiques. Très pédagogique et didactique avec de nombreux exemples pour comprendre la théorie. Suis une sélection de romans sur la thématique qui a renforcé mon envie lire Le Programme conscience, mais aussi 2001 l'Odyssée de l'espace.
Pour conclure, un texte d'Ada Palmer qui permet de voir une vision positive du progrès technologique, pour peu que le politique au sens large s'en empare. Vision que je partage.

Nous craignons que les artistes et les écrivains ne meurent de faim ? Ils sont déjà dans la misère, en raison d’un système de copyright inopérant qui favorise avant tout les monopoles. Nous craignons que l’image des acteurs soit récoltée gratuitement par les algorithmes pour produire ces histoires de superhéros pour collégiens ? Mais en réalité, presque tous les acteurs et actrices galèrent, cumulent souvent un deuxième boulot, sans moyen de gagner leur vie alors même que leur image ou leurs paroles se répandent dans le monde numérique. La plupart des profits générés par les tubes vont aux actionnaires, non aux musiciens. C’est là qu’est la véritable menace pour la prospérité humaine — pas chez l’IA.

La rubrique science donne la parole à Laurent Vercueil qui nous parle de l'énergie psychique, de l'ésotérisme qui a permît une invention réellement scientifique et encore utilisé aujourd'hui l'EEG en faisant le lien avec l'homme truqué, qui se confond avec l'inventeur Hans Berger dont on a récemment, en 2014, appris sa non détestation du régime nazi, alors que sa biographie suggérait le contraire...

Denis Colombi : Le Socio-Combattant de l'Imaginaire

mai 14, 2024

 



Dans l'arène, Denis Colombi ne combat pas seulement avec des théories et des concepts de la sociologie, mais aussi avec des robots géants. C'est un peu le Bruce Lee de la sociologie, mais au lieu de coups de poing, il assène des arguments tranchants et des concepts explosifs ! Imagine Pierre Bourdieu avec une armure de Mécha, prêt à déployer ses analyses sociologiques en écrasant littéralement les idées préconçues.
Dans Au cœur des Méchas, publié aux très bonnes éditions 1115, Denis Colombi nous entraîne dans les rouages inégalitaires du capitalisme où la science-fiction et la sociologie dansent un tango futuriste. Une métaphore de la sociologie comme champ de bataille des idées ? Alors prépare-toi à rencontrer un véritable kaiju de l'imaginaire sociologique ! Un homme qui prouve qu'on peut être à la fois un intellectuel respecté... et un geek.



Ta novella de science-fiction Au cœur de Méchas vient de sortir aux éditions 1115, tu peux nous en toucher un mot ?

Alors, le point de départ est relativement simple : la Terre est régulièrement attaquée par des monstres géants venus de l’espace, les Titanides, et pour se défendre les humains ont construit des robots géants, les Méchas, pour leur taper dessus. Sauf qu’à la différence de ce qui se passe dans la plupart des histoires de ce type (selon votre âge, vous penserez à Goldorak, Evangelion ou Pacific Rim – ou les trois à la fois), ces derniers n’embarquent pas qu’un ou deux pilotes héroïques mais tout un équipage, du personnel de navigation jusqu’aux mécaniciens responsables des machines… La narratrice, justement, est une ancienne mécano, qui a passé sa carrière à faire des réparations dangereuses en plein combat. Au moment où on la rencontre, elle se contente d’assister de loin aux combats entre Méchas et Titanides. Elle va nous raconter comment et pourquoi elle en est venue à abandonner son poste, ce qui va nous conduire à découvrir l’envers du décor des Méchas.

 


Qu'as-tu voulu dire dans ce texte ?

Que les robots géants, c’est TROP COOL. Et que justement, on devrait se méfier de ce qui a l’air trop cool. Parce que cela peut nous conduire, par exemple, à oublier que, pour que ces choses trop cools existent, il faut que beaucoup de gens travaillent dans des conditions qui ne sont pas si cools que ça. C’est difficile de faire une histoire avec des robots ou des monstres géants sans que ceux-ci ne deviennent une métaphore de quelque chose : dans Pacific Rim, les Kaijus représentent le changement climatique et les Jaegers notre capacité à le contrer si nous acceptons de travailler ensemble ; dans Evangelion, les Anges sont une représentation des problèmes du monde des adultes et les Eva une métaphore de l’adolescence (tout le monde ne sera pas d’accord sur cette interprétation, mais bon, c’est la mienne). Dans mon texte, tout ça est sans doute une métaphore du capitalisme (ou de ce que vous voulez, c’est vous qui voyez).

 

Au cœur des Méchas m'a fait penser au roman Le vieil homme et la guerre de John Scalzi. Même ton léger, sujet proche, un talent de conteur,  ainsi qu'un sous texte social. L'as tu lu ? Que penses tu du parallèle ?

Merci pour l’appréciation positive ! Difficile de répondre puisque, justement, je n’ai pas lu Le vieil homme et la guerre – mais je le rajoute illico sur ma liste de lecture. Pour ce que j’en sais, il se rattache à la science-fiction militaire. Ce n’est pas un genre que j’ai beaucoup lu mais je m’y suis mis quand même au moment où j’écrivais mon texte, notamment avec le Starship Troopers/Etoiles, garde-à-vous ! de Heinlein (dont je ne connaissais que l’adaptation de Paul Verhoeven) et La guerre éternelle de Joe Haldeman. Je vais sans doute continuer à explorer dans ce sens-là parce que, à défaut d’avoir un goût particulier pour les histoires de guerre, j’aime les grosses organisations hiérarchiques et un brin absurde dans lesquelles les personnages doivent se débattre, et que l’armée fournit quand même un très beau cadre pour ça.

 

Les deux anthologies où nous pouvons trouver d'autres textes de l’auteur.

Si je ne me trompe pas, c'est ton troisième texte de littérature. Le Château des loups (Le calepin jaune, 2008) et L'Attente (Hélice Hélas Editeur, 2022) étaient sous le signe de la SF ?

Alors déjà, bravo pour avoir retrouvé l’existence du premier (note du chien : aucun mérite, à part connaitre l'excellent site NooSFere !), je ne l’ai moi-même pas relu depuis sa publication...  En tout cas, ce n’était pas du tout de la SF : plutôt de la fantasy tendant vers le conte de fée avec de l’humour (noir) dedans, ce qui arrive quand on lit trop de Terry Pratchett trop jeune. Le deuxième, par contre, situe son action quelques années dans notre futur : un groupe de livreurs attends que les applis leur attribuent des missions qui ne viennent pas et discutent de la possibilité de leur remplacement par des machines… Pour être honnête, c’était à l’origine un extrait d’un projet de roman qui raconterait, grosso modo, la grande crise économique du futur. J’en ai un premier jet beaucoup trop long et incohérent que je reprendrais peut-être un jour, mais j’ai au moins pu faire quelque chose de ce passage-là.

 

Ton nom est  plutôt associé aux sciences humaines, tu as en effet sorti deux essais chez Payot : Où va l’argent des pauvres ? et Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ? Ta réponse à la question : "La SF est-elle  politique ?" est donc OUI ?

Au moins « oui, elle peut l’être » – on peut aussi en faire juste pour le fun, et je n’ai pas de problème avec ça. Dans Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ?, je consacre quelques pages à la question de la SF, parce que je pense qu’elle entretient un rapport particulier au capitalisme : elle naît à peu près au même moment ; elle est évidemment marquée par les images de l’industrialisation, du progrès, de la colonisation aussi ; et, surtout, elle partage une même conception du temps, du futur comme champ des possibles – possibilités de profits ou possibilités d’évolution de l’humanité… A mon sens, la SF est la littérature du capitalisme, soit qu’elle soit mise à son service – il n’y a qu’à voir comment Elon Musk ou Jeff Bezos s’appuient sur les images de colonisation spatiale produites par la littérature – soit qu’elle serve à en faire la critique. A titre personnel, une fois laissée de côté l’obligation de neutralité du sociologue, je préfère quand même cette seconde option.

Ses essais en sociologie

Tu es prof de SES en lycée, est ce que ton expérience d'enseigner cette matière à des petits cons écervelés t'a permis de trouver un axe pédagogique pour les entraîner dans cette  matière et donc in fine d’exercer tes talents de conteur ?

Les lycéens ont beaucoup de défauts, mais pas celui d’être cons ou écervelés – un peu mous, parfois, mais qui ne l’était pas à leur âge ? C’est un public beaucoup plus exigeant qu’on pourrait le croire : certes, ils sont captifs et obligés d’être là, mais ils ont aussi plein de raisons et de moyens de faire sentir qu’ils sont captifs et obligés d’être là… Du coup, quand quelque chose ne les intéresse pas, ils le font immédiatement sentir. Donc oui, ça oblige à trouver des moyens de mettre en scène, de capter l’attention, de raconter, etc. Mais, si on en revient à Au cœur des Méchas, je dirais surtout que la façon dont les mécanos réalisent un travail essentiel mais invisible tout en subissant une forme de mépris ou d’indifférence de la part de leur propre hiérarchie… ben, disons qu’il y a peut-être effectivement un certain rapport pas tout à fait innocent avec mon expérience en tant que prof…

 

Les bouquins de vulgarisation font fureur en ce moment, en prenant appuie dans la culture cinématographique/audiovisuelle et tu es sociologue. Prêt à décortiquer pour nous les théories de Goffman, Becker, Bourdieu,  Paugam, Castel et les  Pinçon-Charlot ?

J’ai déjà un peu fait ça sur mon blog Une heure de peine, même s’il dort un peu depuis quelques années (mais je me promets à chaque livre terminé que je vais m’y remettre…). J’avais fait, par exemple, un billet sur l’économie dans une histoire de Picsou (Picsou et la morale du capitalisme), une présentation de Durkheim à partir de la question « qui est le plus fort entre Batman etSuperman ? » (Spoiler : c’est Batman), et quelques autres choses à propos de jeux vidéo ou de Magic : the Gathering, etc. Et j’ai toujours le rêve d’une introduction à la sociologie à partir des Simpsons. Qui sait ? Peut-être que s’ils se décident à faire une suite au film (Matt Groening, si tu me lis, la balle est dans ton camp)...

 

Je veux tout savoir sur toi : Es-tu un lecteur assidu de SF ? Depuis quand ? Quels sont des auteurs/romans préférés ?

J’essaye de me souvenir d’une époque où je n’ai pas lu de SF : ça a dû arriver, mais quand ? Même parmi mes premiers souvenirs télévisuels, il y a Goldorak (que regardaient mes cousins, moi, j’étais trop petit mais j’en garde quand même des images très fortes) et surtout Ulysses 31… Mon grand-père, déjà, lisait beaucoup de SF. Je l’ai peu connu, mais nous avons hérité d’une partie de sa collection de Fiction – où je pense avoir découvert Philip K. Dick – et de ses volumes du Club du Livre d’Anticipation. Mais je crois qu’il revient surtout à ma mère de m’avoir mis entre les mains mes premiers textes d’imaginaire au sens large : Bilbo le Hobbit et, surtout, Pyramides de Terry Pratchett, qui fut le départ de ma lecture extensive et obsessionnelle de toutes les Annales du Disque-Monde. Je pense d’ailleurs que cette série est passée de la fantasy à la SF à un moment donné, même si je ne sais pas exactement où. Ah, et dans les lectures d’enfance, il faut quand même que je mentionne la bande-dessiné et notamment Le Scrameustache de Gos, dont j’ai longtemps collectionné les albums et qui me fascinait.

Pour ce qui est des auteurs et romans préférés, j’ai déjà cité Pratchett deux fois, mais il mérite bien une troisième mention. De bons présages, le bouquin qu’il a fait avec Neil Gaiman – autre auteur parmi mes préférés –, est sans doute le roman que j’ai le plus relu. En SF plus « pure », mon favori est sans doute William Gibson, notamment pour Neuromancien (sans surprise) et Interprétation des schémas. Neal Stephenson m’a aussi beaucoup marqué, tout comme le Daniel Keyes de Des fleurs pour Algernon. Nancy Kress également. Et dans les Français, je dois mentionner Sabrina Calvo, Fabrice Colin (notamment Dreamericana qui m’avait fait très forte impression), les nouvelles de Ketty Steward, de Catherine Dufour…

 


Aurons-nous encore la chance de te lire dans le genre de la SF ?

J’espère continuer à en écrire en tout cas ! J’ai différentes idées et envies sur lesquelles je travaille, dont un roman qui se passerait dans le même univers que Au cœur des Méchas. En tout cas, pour moi, c’est une sorte de suite logique après avoir écrit de la sociologie : une autre façon de réfléchir et de travailler sur les problématiques qui m’intéressent, l’économie, le travail, le capitalisme, son au-delà, les rapports de classes… Mais plus de liberté et la possibilité de raconter des histoires. Aucune raison de m’arrêter donc. Reste à savoir si ça intéressera des gens.


Un dernier mot pour la route ?

Salut ! Et encore merci pour le poisson.



 
Mon avis sur Au cœur des Méchas



Tu peux rencontrer Denis Colombi sur :

Son blog sociologique : http://uneheuredepeine.blogspot.com/
Son blog de petits dialogues fictionnels : https://zeptofictions.blogspot.com/p/presentation.html

Il tweet ici : @Uneheuredepeine
Il pialle là : https://piaille.fr/@uneheuredepeine
Il admire le ciel bleu par là-bas : https://bsky.app/profile/uneheuredepeine.bsky.social


J'avais fait du teasing sur les réseaux sociaux :

Une image représentant un sport de combat,
car Pierre Bourdieu avait dit : "La sociologie est un sport de combat"

  L'océan Pacifique,
pour le clin d'oeil à Pacific Rim



 

 



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