La méthode scientifique : la science critique





Son générique est reconnaissable entre mille, elle vulgarise l'actualité et les concepts scientifiques pour notre plus grand bonheur. Décrypter la relativité générale, voyager dans les trous noirs, explorer les lunes du système solaire, voguer dans l'espace lointain, faire rebondir le big bang est une routine quotidienne pour elle.
Les plus grands penseurs et scientifiques lui font l'honneur de leur présence. Macro ou micro, aucune théorie ne lui résiste. Elle taille dans le vif des sujets à l'aide de ses ciseaux Crispr-Cas9, elle affronte les sciences improbables et ose même côtoyer les mauvais genres.
Depuis trois ans, elle nous accompagne à l'heure du goûter et dissèque avec méthode, pédagogie et humour les sujets les plus variés.
"La méthode scientifique : la science critique" c’est le programme radiophonique qui est le nôtre pour l’heure qui vient.

Et pour nous parler de cette émission, nous avons l'immense plaisir d’accueillir la personne derrière la voix, la star des petits puits de science : Nicolas Martin. Bonjour







J'ai découvert La méthode scientifique grâce à vos émissions dédiées à la science-fiction et de fil en aiguille, je l'écoute en fonction des sujets. Vous en êtes le présentateur et le producteur. Est-ce que vous pouvez nous dire en quoi consiste ces différentes casquettes ?

Nicolas Martin : Il s'agit en fait de la même chose. Producteur est le nom officiel qui est sur mon contrat de travail. Contrairement à une émission de télé où le producteur est celui qui est en charge de la production exécutive, c'est à dire de l'argent, de l'organisation, du tournage, etc.., le producteur radio est plus un rédacteur en chef ou responsable éditorial : le contenu publié dans l'émission est sous ma responsabilité.



Pour situer, qu'est-ce que La méthode scientifique ? Quels en sont ses origines ? La formule a-t-elle changé depuis ?

Avant Le méthode scientifique, il y avait déjà une case sciences sur France Culture qui était tenue chaque jour par un producteur différent, sur une forme ancienne des programmes de la chaîne avec ce qu’on appelait des “producteurs tournants”. Puis, petit à petit, cette forme a été remplacée pour donner une cohérence via des producteurs uniques. La tranche des sciences a été la dernière à finaliser ce lifting. Cela faisait longtemps que j'étais à France Culture, j'avais pris la responsabilité d'une chronique scientifique deux ans auparavant dans La matinale de Marc Voinchet. Et comme j'étais identifié à peu près compétent dans le domaine des sciences, la directrice de France Culture, Sandrine Treiner, m'a proposé d'incarner cette nouvelle tranche qu'on a choisi d'intituler La Méthode scientifique. Nous en sommes à la troisième saison.

La formule initiale a peu évolué :
Le lundi, sciences du vivant : Biologie, Médecine, Santé, Paléontologie, Ethologie... qu'on avait appelé Humain/s;
Le mardi, Planète/s : les planètes, l'astrophysique, la cosmologie, mais aussi la physique fondamentale, et notre planète, la Terre : l'environnement, la géologie, …;
Le mercredi, Futur/s, pour dire nouvelles technologies, robotique, informatique, recherche fondamentale;
Le jeudi, Histoire/s : histoire des sciences, mais aussi des rencontres ou grands entretiens avec les scientifiques, ainsi que tout ce qui concerne la politique de la recherche.
Et le fameux vendredi, qui est soit un vendredi Actus avec des journalistes de la presse et du web scientifique, soit un vendredi fiction avec la SF. Il était impensable pour moi en tant que grand lecteur et grand fan de science-fiction de faire de la science sans parler de SF. Par ailleurs, quand on parle avec les scientifiques, dont beaucoup sont lecteurs de ce genre, il y a un dialogue évident entre la science et la SF. Si il y a un espace où il est important de parler de ce genre qui est très sous représenté et sous-traité dans les médias, c'est chez nous.



Vous avez une équipe à vos côtés. Pouvez-vous nous expliquer le rôle des uns et des autres ?
L'équipe est-elle toujours la même depuis ces débuts ?

C'est la même équipe depuis le début, à part à la réalisation. Nous sommes en tout et pour tout six plus un :
- le réalisateur Olivier Bétard s'occupe de la mise à l'antenne de l'émission, de choisir les musiques, d’être en régie pour suivre le bon déroulement à l'antenne, et la mettre en onde.
- Eve Etienne, une programmatrice, s'occupe, une fois la thématique établie, de trouver les invités et de composer les plateaux.
- Deux reporters, Antoine Beauchamp et Céline Loozen, que vous entendez à l'antenne un jour sur deux. Ils font des reportages chaque jour en lien avec l’émission et rédigent chaque semaine une fiche de synthèse, qui est ma base de travail : un document d'une vingtaine de pages (écrit tout petit !) qui me permet d'avoir une grande synthèse du sujet du jour accompagnée d’une bibliographie.
- Noémie Naguet est notre community manager, elle fait deux synthèses par semaine, plus l'animation des comptes sociaux et de la veille scientifique.
- Natacha Triou fait le journal des sciences les vendredis. Au tout début, c'était Xavier Martine, puis Zoé Sfez. C'est un peu notre poste de professeur de défense contre les forces du mal d'Harry Potter. Il change tous les ans.
- Plus un poste de stagiaire qui tourne. En général nous en avons deux par an.

Nicolas Martin entouré de ses invités et de l'équipe de la Méthode scientifique
Crédits : France Culture - Radio France


Les émissions sont-elles réalisées en direct, dans les conditions du direct, ou des montages sont-ils effectués ?

C'est à 95% du direct. Il nous arrive de façon exceptionnelle d'enregistrer quand des invités sont présents un jour particulier, ou lorsque des grands noms ne peuvent pas se déplacer. On adapte alors notre agenda pour enregistrer en amont.



J’apprécie le ton très pédagogue et vulgarisateur des sujets, et je pense que cela provient aussi du choix des invités. Comment sont-ils choisis ?

C'est Eve Etienne qui s'en occupe. Tous les lundis soirs après l'émission, nous faisons une conférence de rédaction où tout le monde est présent. Si les reporters sont en déplacement, ils nous envoient des propositions. On débat en fonction de l'actualité des sciences, des publications. On essaye d'être le plus lié possible à l'actualité, c'est une des charges de l'émission.
Sur France Culture, il y a plusieurs émissions, comme "La fabrique de l'Histoire" ou "Les chemins de la philosophie", qui fonctionnent sur des séries de quatre émissions sur la même thématique. Après quelques hésitations, nous nous sommes dit qu’il fallait coller à l'actualité des sciences le plus près possible en dédiant chaque émission à un sujet d’actualité.
Nous lisons des revues, Nature, Science, The Lancet, mais aussi la presse française Science et Avenir notre partenaire, mais aussi Sciences et vie, La recherche, Pour la Science... On discute et on trouve les thèmes dont on veut parler et les enjeux. Par exemple aujourd’hui, nous ne voulions pas faire une énième émission sur le Big bang. Mais quand Françoise Combes et Jean-Philippe Uzan publient un livre, nous les invitons et cela donne une superbe émission, un régal à faire et à écouter.
Une fois que l'on a les sujets, Eve regarde qui pourrait venir à notre table, au bout de trois ans on commence à connaître quelques personnes. La contrainte principale est d'aller au maximum vers la parité, mais c'est un obstacle très difficile à lever malgré l'énergie que l'on y met. Eve cherche les publications d'articles essentiellement, les citations et puis éventuellement les livres. On se concentre dans un premier temps sur le travail des équipes scientifiques pour pouvoir trouver nos invités. Une fois que nous avons des noms, les gens qui s'occupent des synthèses leur téléphonent pour faire une pré-interview afin de s'assurer que, dans la préparation de l'émission, nous n'avons rien oublié. Si il y a des choses qui leur semblent cruciales, ils nous donnent des directives qui permettront à posteriori d'améliorer mon fil conducteur. Dès lors, je sais, à la fin de l'émission, que j'aurai abordé les points les plus importants.



Malgré le fait que vous potassez vos sujets, que nous sommes dans le "sérieux", vous intégrez souvent des touches d'humour ou de légèreté dans vos émissions. Une réelle volonté ou est-ce simplement vous ? L'humour est-il bon pédagogue ?

Oui, déjà cela fait partie de mon tempérament, et c'est aussi un outil pédagogique. C'est important de montrer qu'avec la science, avec les scientifiques même lorsque l'on travaille sur des sujets sérieux, on peut implémenter un peu de légèreté. Lorsque l'on est sur une émission très ardue, sourire un peu, pouvoir rigoler, détend l'atmosphère... La science n'est pas que grave.

Je pense que ça participe aussi au ton de l'émission, cela donne une tonalité particulière, fait partie de son ADN. C'est l'une des raisons qui font que les gens nous aiment ou on contraire ne nous aiment pas du tout, dans un sens ou dans l'autre. J'ai déjà eu dans ma boite mail quelques messages désagréables à ce propos, mais je ne veux pas renoncer à cela, car j'ai toujours fonctionné de cette manière. L'humour permet de souffler, de se détendre, de se re-concentrer et de repartir à l'assaut. Je veux montrer que les scientifiques ne sont pas que des purs cerveaux, que la science n'est pas que rébarbative, triste et austère. Casser cette image d'austérité est important.
Ce jour avec Françoise Combes et Jean-Philippe Uzan, deux astrophysiciens et physiciens de très haut niveau, nous avons passé une heure à rigoler ensemble en parlant de choses très complexes.



Lorsque je lis les titres des émissions et les threads, j'en suis mort de jalousie. Qui les écrit ? La personne va-t-elle postuler pour rédiger les 4èmes de couverture chez Actes Sud ?

(rires) La rédaction des titres est collective et c’est Noémie Naguet qui rédige les threads.




Qui choisit les chansons qui collent souvent très bien - trop - au sujet traité ? (Pour info, j'ai eu dans la tête pendant trois jours la chanson Toi, ma gueule de notre feu rocker national diffusée lors de l'émission sur la reconnaissance faciale)

C'est essentiellement notre réalisateur Olivier Bétard qui propose, parfois moi. La personne ayant préparé la fiche de synthèse peut aussi suggérer un titre. Nous cherchons à varier, de ne pas passer que de la pop anglaise, en programmant de la chanson française, de la musique classique ou un peu de jazz vocal, que j'aime beaucoup. C'est donc un travail collectif mais cornaqué par le réalisateur.



Lors de mon trajet maison-boulot, si j'écoute une de vos émissions, je pousse toujours des Ouh Ouh Ouh, pouvez-vous nous parlez de ce générique et de son choix ?

C'est l’une de mes grandes fiertés, cela me tenait à coeur pour diverses raisons : c'est issu d'un album que j’écoutais quand j'étais au collège. J'étais fan de Star Trek et mon amie d'enfance, Hélène, avait trouvé cet album Mr. Spock's Music from Outer Space de Leonard Nimoy, des reprises de standards des années 60 mis à la sauce Star Trek, avec parfois la voix de Leonard Nimoy, l’acteur qui incarne Spock. Dedans, il y avait "Music to watch space girls by".
Quand on a monté l'émission, j'avais plein d'idées de génériques, comme Says de Nils Frahm, qui est le générique de fin aujourd'hui. J'écoutais plein de trucs, et il y avait cette idée-là, géniale dans une émission de science, de mettre un générique de SF un peu kitsch, un peu années 60. Les autres propositions étaient standards et je me disais que ce titre allait vraiment marquer l'émission, l'identifier, soit parce qu’on l'aime ou au contraire parce qu’on le déteste. Certaines personnes y étant assez opposés, je suis donc allé voir la directrice et je lui ai fait écouter les derniers choix qu’on avait, des musiques que j'aimais le moins et “Space girls” en dernier. Lorsqu'elle l'a écouté, elle a dit, c'est sûr, c'est celui-là. A ce moment-là, on ne pouvait plus le changer et c'est comme cela que j'ai fait passer cette musique, un peu en douce.
C'est d'autant plus important pour moi que mon amie Hélène était malade à ce moment, elle est morte quelques mois après. C'est une sorte d'hommage à elle, à moi, à nous. Je ne changerai jamais ce générique, il a cette valeur sentimentale.



J'imagine que je ne suis pas le seul à écouter votre émission. Quelle est son audience ?

Quatre heure de l'après-midi n'est pas une heure de grande écoute à la radio. Néanmoins, depuis deux ans et demi, nous avons multiplié par plus de deux l'audience de la tranche. Ce qui est très important pour nous, c'est que très vite, au bout de 3-4 mois, nous sommes entrés dans le top 5 des émissions les plus téléchargées de la chaîne. Et aujourd'hui on tient fièrement et fermement la troisième place, avec plus d’un million cinq cent mille téléchargements par mois.



Quelle est sa perception par les institutions scientifiques et éducative ? 


Nous travaillons très bien avec les institutions, le CNRS, l'INSERM, avec les universités. Ils nous ouvrent en grand leurs portes. Il n'y a pas un acteur public en France avec lequel nous avons un problème. On a eu tout le monde : la ministre, le nouveau patron du CNRS et le patron de l'Inserm, celui du CNES, etc. Même si parfois je ne suis pas tendre avec eux, ils reviennent. Les acteurs scientifiques majeurs font de même, comme les partenaires privés.
Car finalement, il n'y plus énormément d'émissions de sciences, pour faire de la science un peu pointue. Il y a la Tête au carré sur France Inter, nous, ou quelques émissions mais hebdomadaire.



Quelle est l’émission qui vous a le plus marqué, vous et votre équipe ?

C'est impossible de répondre à cela, il y en a beaucoup, on en a fait plus de 500. La cinq centième était une chouette émission, un clin d'oeil à l'adresse des auditeurs, qui reste un excellent moment et un extrêmement bon souvenir. J'avais invité la plupart de mes chroniqueurs habituels du vendredi et on avait demandé aux auditeurs de La méthode de leur poser des questions vachardes et des questions pièges. Nous avions disposé dans le public un certain nombre de scientifiques et d'auteurs qui avaient pour mission de re-poser par-dessus d'autres questions pièges, pour lesquelles ils n'étaient pas au courant. Lorsque l’on a des invités comme Étienne Klein, Catherine Dufour, Roland Lehoucq, Benjamin Bayard qui se prêtent au jeu avec plaisir et malice, c’est un bonheur. On était assez heureux de voir réunie toute l'équipe de La méthode scientifique, la famille constituée en deux et demi d'émissions.

Il y a aussi les entretiens avec Hélène Courtois ou Hubert Reeves (ici et ici), qui sont des moments incroyables. J'ai eu de la chance de faire un entretien en science-fiction avec Robert Charles Wilson, un de mes auteurs favoris. Je pourrais aussi citer ceux avec Norman Spinrad ou Christopher Priest. Ou encore celui de cette fin d’année, je ne peux pas encore vous dévoiler le nom, et avec qui je serai très heureux de m’entretenir.

Ou cette émission du jour avec Françoise Combes et Jean-Philippe Uzan sur le Big bang. Quand je sors de là, je suis remonté comme une pendule : le niveau scientifique est extrêmement pointu, c'est de la très bonne vulgarisation, avec de grands scientifiques transmettant avec passion, envie, désir et amour. Ils sont incroyables et c'est le genre d'émission qui me fait du bien.
Il y en a beaucoup comme celles-là et heureusement.



L'année dernière, vous avez été absent de l'antenne durant quelques semaines pour une expédition scientifique (?), pouvez nous en dire quelques mots ?

J'ai eu la grande chance et le grand privilège de partir un mois en Antarctique pour tourner un documentaire qui va être diffusé sur les ondes de France Culture cet été sous deux formes distinctes : 10 épisodes d'une demi-heure qui seront diffusés les quinze premiers jours de juillet ; et vous pourrez entendre tout l'été à la fin de La matinale des petites pastilles de cinq minutes qui renverront à ce feuilleton. Cela s’intitulera “Un été en Antarctique”



Vous produisez aussi "Les idées claires", vous pouvez nous en dire quelques mots ?

Les idées claires est un format hebdomadaire né il y a un an. L'idée était de chercher un module vraiment signé France Culture pour participer à la lutte contre les fake news. Après mûres réflexions, on s'est dit que cela serait intéressant de revenir à la science et de faire parler les scientifiques, d'avoir un point de vue scientifique qui n'est pas là pour dire c’est vrai - c'est faux, mais de donner la littérature scientifique sur un sujet, de dire quel est le consensus scientifique autour d'une question qui peut être aussi bien conspirationniste, de la désinformation, de la fausse vérité, de la fake news... France Info voulait faire la même chose et nous avons uni nos forces à travers un podcast natif ensuite diffusé sur la grille d’été de France Culture. Et il y a de petits modules vidéos diffusés sur les réseaux sociaux, Facebook essentiellement et Twitter. Ils nous permettent par ailleurs de toucher un public qui n'est celui de France culture ou de France info. Ces vidéos ont pour but d'être viralisées, de redonner un socle argumentaire à des gens qui peuvent ne pas avoir forcément de pensées conspirationnistes ou complotistes; mais aussi redire “Ne vous laissez pas avoir”, voilà ce que la littérature scientifique nous permet de penser sur des sujets aussi vastes comme Les aides sociales coûtent un pognon dingue ?, ou Le VIH a-t-il été créé en laboratoire ? ou L'Homme a-t-il vraiment marché sur la Lune ?
ou encore le dernier Réchauffement climatique : est-il déjà trop tard ?


De gauche à droite : Gwennaël Gaffric, Li Cam, Nicolas Martin, Raphaël Granier de CAssagnac et Natacha Triou


Passons à la SF maintenant. Deux vendredi par mois, vous dédiez une émission à la science-fiction, soit via le traitement d'une thématique, soit par le biais d'entretien. Cela est-il venu naturellement ? De qui vient l'idée ? A t-il fallu lutter pour imposer cette idée ?

Dès le départ de l'émission, j'ai dit à ma directrice que je voulais de la SF à La méthode scientifique, il n'y a eu aucun problème et c'est vraiment consubstantiel à l'émission. La SF est traitée quasiment nulle part : un peu chez François Angelier, mais ce n'est pas son genre de prédilection. Et je voulais aussi la traiter par tous les biais : littéraires, cinéma, série et jeux vidéo via des thématiques, des auteurs, des sorties cinéma...



L'émission faisant partie des références dans le milieu, vous devez recevoir pas mal de demandes ? Quels sont les choix effectués ?

Une anecdote pour répondre car elle est amusante : depuis deux ans, nous sommes partenaires des Utopiales de Nantes. L'année dernière, il y avait tout un tas d’éditeurs SF, dont je ne citerai pas le nom ici, que je suis allé engueuler un soir : "Vous êtes cons ! Je suis là tous les quinze jours, vous avez une fenêtre énorme de visibilité, vous vous plaignez à travers les Etats généraux de l'imaginaire, de dire pourquoi la SF ne fonctionne pas, pourquoi on a pas de visibilité dans les médias, etc.. Je suis là et je ne connais pas : toi tes dernières publications; toi si tu as des auteurs qui passent, ..." J'ai donc poussé une gueulante, un peu rué dans les brancards, ce qui a fait rire tout le monde.
Ceci dit, certains avaient déjà compris le fonctionnement, dont un qui m’envoyait un mot et me réservait un créneau chaque fois qu’un grand auteur ou autrice était disponible. Ce qui m’a permis d’avoir par exemple Dmitri Glukhovsky récemment au Salon du livre de Paris, ou Nnedi Okorafor, Christopher Priest, Norman Spinrad.
Maintenant ils savent qu'on existe et nous travaillons en bon compagnonnage, mais il a fallu secouer le cocotier.



Pour le fidèle auditeur, difficile de ne pas connaître votre auteur favori, Robert Charles Wilson. Dès que vous pouvez placer Spin dans une émission, vous le faites. Il se trouve que je suis son plus grand fan français. Avez-vous lu toute sa bibliographie ? Qu'est-ce que vous aimez dans ses textes ?

Il est mon auteur vivant favori, car j’ai une passion pour Spin, mais c'est loin d'être le seul. J’ai encore un roman non lu de lui sur ma table de chevet "Les affinités" qui attendra un peu car je suis en train de rattraper deux livres non lus de celui qu’on devrait avoir d’ici la fin de l'année (suspens…)
Ce que j’aime chez Wilson ? Spin m'a cassé les jambes. Objectivement, c'est l'un des plus grands titres SF du 21eme siècle, j'adore la trilogie, j'adore son univers. "Le vaisseau des voyageurs", "A travers temps", "Darwinia" sont formidables. "Les derniers jours du Paradis" est incroyable. Celui qui m'a le plus déçu est "La cité du futur", je l'ai trouvé un peu morne, un peu moins inspiré.
Ce que j’adore chez Wilson, c'est ce côté un peu hard-science, il a cette façon de complètement repenser le temps et l'espace sans tomber dans un classique d'auteurs de SF de se débarrasser d'un objet juste en créant un néologisme, et puisqu’on crée le néologisme, l'objet existe. Chez Wilson, on est vraiment sur quelque chose de très science based dans l'ensemble, et je trouve que c'est un remarquable conteur. Sa trilogie Spin Axis Vortex, même si j'ai trouvé Axis un petit poil en dessous, est une grande claque littéraire. Et je le compare volontiers à Dune d’Herbert ou au Neuromancien de Gibson, cette littérature qui m'ouvre de nouveaux champs.



Vous avez eu l'immense plaisir de vous entretenir avec lui, pouvez-vous nous parlez du off : comment les premiers contacts se sont passés, votre ressenti ...? 

J'étais hyper stressé, c'est une émission qui a été enregistrée en duplex depuis Toronto à cause du décalage horaire. C'est toujours compliqué ce genre d'entretien parce que nous sommes obligés d'enregistrer avec le traducteur simultané, même si moi je suis bilingue français-anglais. Le traducteur est à mon côté et j'entends les réponses en anglais et en français. Cela me met en porte à faux car je reçois trop d'informations linguistiques et cela me déstabilise un peu.
Mais c'était super, c'est quelqu'un de généreux. Je l'avais déjà rencontré lors des Utopiales et interviewé il y a 3-4 ans pour Entrée libre à la télévision où j'étais rédacteur en chef. Je savais que c'était un "bon client" comme on dit dans le métier une personne qui parle volontiers, pas compliquée, ce n'est pas Norman Spinrad qui est une autre paire de manche. Donc je savais que cela allait bien se passer, à part cette traduction simultanée.
Et j'étais parti heureux : avant l’entretien, il avait posté un billet sur Facebook disant qu'il était un peu inquiet. Mais lorsqu'il est sorti de là, il a posté un statut en disant qu'il était absolument ravi de son entretien, que l'intervieweur connaissait très bien son oeuvre et que les questions étaient cohérentes et bien choisies. Donc j'étais extrêmement fier et très content.




Sujet qui fâche : lors de l'écoute de cet entretien, je n'ai pu m'empêcher de constater certaines coupes. Vous n'avez pas honte ?

C'est dur de tout faire rentrer en une heure malheureusement. Dans ce genre d'entretien, j'enregistre toujours un peu plus et on reconstruit après. Mais vous n'avez pas manqué grand chose, cela devait être des redites dues principalement à des interruptions de faisceaux



Wilson, Priest, Gluhkovski, Curval, Genefort, Damasio, Okorafor... La liste des auteurs invités est longue, quels sont les auteurs que vous aimeriez faire venir sur votre plateau ? 

Il y en a plein, et je n'ai même pas parlé de Damasio (ici et ici) qui est dans mes auteurs SF favoris. Un auteur que j'aimerai bien recevoir, mais c'est un peu hors cadre car ce n'est pas vraiment de la SF, plus du fantastique : c'est Neil Gaiman que j'aime beaucoup, l’un de mes auteurs fétiches. J’aimerai bien m'entretenir avec lui, mais maintenant qu'il fait du cinéma et des séries, je pense qu'il est inatteignable.
Il y a plein de gens que j'aime beaucoup, comme Catherine Dufour qui vient régulièrement.
Et il y a un autre auteur que j’adore, que j'aurais peut-être avant la fin de l'année. Mais cela je ne vous le dis pas, je préfère garder la surprise. La seule chose que je peux concéder est que son nom et son prénom commence par la même lettre, vous pouvez chercher…



Plus anecdotique, lors d'une émission - une table ronde ? - consacrée à la science, une de vos invitées s'est emportée sur le fait que vous parliez de SF dans une émission à priori sérieuse.

C'était lors d'un forum organisé à la Sorbonne sur un sujet autour de l'intelligence artificielle et c'est Laurence Devillers qui avait dit effectivement qu'elle pensait que c'était une émission sérieuse et que nous n'étions pas là pour faire de la science-fiction.
Je lui pardonne car ce sont des émissions qui sont enregistrées en public. Et souvent les invités, dans ces cas-là, font ce que l'on appelle la "claque" : ils font un peu de spectacle et outrepassent leurs positions pour s'attirer l'approbation du public. C’est ce qu’elle a essayé de faire. Je l'ai un peu reprise à la volée car ce n'était pas très malin d'opposer science et science-fiction, on peut faire des émissions très sérieuses en prenant la science fiction comme modèle, ça ne décrédibilise pas le propos. Surtout pour ce qui est de l'intelligence artificielle, où on peut particulièrement se référer à ce genre de littérature qui l'a parfaitement illustré et a certainement contribué à dessiner les contours de la recherche en robotique. C'était plus un petit moment d'humeur qu'autre chose.


De la SF plein la valise !


Depuis deux ans, avant la période estivale, vous organisez une table ronde avec les éditeurs et journalistes SF, il y a beaucoup de monde, l'ambiance est à la franche camaraderie. Aurons-nous la chance d'une troisième édition ?

Oui bien sûr : de la SF plein la valise, c’est l’occasion de faire le plein d’idées avant les vacances pour que les auditeurs puissent piocher dans les propositions faites par les différents invités, et profitent de l’été pour découvrir soit des classiques, soit des nouveautés autant en littérature qu’en cinéma, en séries ou en jeu vidéo… On ne dérogera pas à la règle cette année, ce sera une nouvelle fois la dernière émission de la saison !
De la SF plein la valise : 2017 - 2018



Comment en êtes-vous venu à la SF ?

Très tôt et très naturellement. Le point de départ était après avoir lu Le Horla de Maupassant vers 12-13 ans, qui m'avait fait peur. En en parlant avec mon père, il m'a conseillé un auteur qu'il lisait lorsqu’il avait mon âge et lui avait foutu la trouille : c'étaient des nouvelles de Lovecraft. Je me souviens très bien de ma première lecture de Cauchemar à Innsmouth : j'étais dans une maison à la campagne et j'ai eu une trouille bleue, il pleuvait dehors, j'avais vraiment les pétoches. C’est le point de départ. Mon père aimait bien la SF, c'est lui qui m'a un peu orienté vers ça, il m'a mis Frank Herbert entre les mains, il adorait Philip José Farmer, Asimov, Tolkien. Il m'a ouvert aux littératures de l'imaginaire. C'est marrant car mon père était un type assez terrien mais il a été fan de SF jusqu'à la fin de sa vie. C'est même moi qui lui ait offert Spin, il a lu toute la trilogie. Et lui m'offrait des Stephen King, nous avions cet échange littéraire là.



Et la fantasy, vous n'en parlez pas dans vos émissions ?

Ce n'est pas dans le cahier des charges de l’émission car c'est moins science based. Et j'aime moins tout simplement. J'ai beaucoup lu Tolkien, beaucoup joué à Tolkien d'ailleurs, j'étais un grand jour de jeu de rôle adolescent. Mais j'en lis assez peu aujourd'hui.



France Culture dédie régulièrement son antenne à la SF, notamment avec Mauvais genres, ou les Fictions, est ce que cela est dû à une de ses obligations en tant que chaîne publique ou est-ce simplement du fait des présentateurs ?

C'est vraiment du fait de François Angelier, de Blandine Masson, responsable de la fiction à France Culture. Elle a fait d'ailleurs un des premier un podcast natif en sélectionnant un projet SF l’Appel des Abysses. Je ne crois pas qu’il y ait de cahier des charges particulier sur la chaîne, mais en revanche, il y a des gens qui aiment la science-fiction et qui veulent la défendre.



Il me semble que France culture a une représentation élitiste auprès du public, la SF une connotation assez populaire, n'y voyez-vous pas une certaine dichotomie ?

Lors des derniers résultats d’audience, nous avons fait la plus grosse progression sur les 35-45 ans. France Culture n'est plus du tout la radio élitiste, un peu fermée aux parisiens et parisiennes qu'elle était il y a quelques années. Cela s'est beaucoup démocratisé, rajeuni. Il faut casser cette image-là, elle n'est plus opérante. La représentation que vous vous faites de France Culture est une image galvaudée qui ne correspond plus à la réalité. Il y a plein d'endroits à France Culture, comme l'émission Les chemins de la philosophie qui explique la philosophie avec Game of thrones ou avec Alien, La dispute d'Arnaud Laporte parle de Avengers,... La culture populaire a intégré les ondes de France Culture très largement et depuis de nombreuses années.



Sur votre fiche wikipédia, il est noté que vous avez obtenu un bac D, donc orienté biologie, puis que vous vous avez poursuivi vos études en Lettres, pourquoi ce grand écart ?

Ce sont de vieux dossiers ! Je voulais faire Médecine pour être neurochirurgien, je voulais mettre mes doigts dans le cerveau des gens, mais je n'étais pas très solide ni en maths, ni en physique. J'étais par ailleurs un grand lecteur et, lorsque j'ai vu que je ne pourrais pas accéder à une fac de médecine compte tenue de mes résultats scolaires, et comme ce n'était pas vraiment ce que je voulais faire de ma vie, je me suis orienté spontanément vers la littérature. Parce que j'écrivais, parce que j'ai toujours eu un comportement littéraire, au sens de lecteur, de scénariste ou d'écrivain.

Tentative de ressemblance avec Tom Selleck ? source


Vous avez exercé en tant que professeur de lettres, comment en êtes-vous arrivé à la radio ?

J'étais un fan inconditionnel de la radio. Je n'ai jamais eu la télé chez moi, sauf quand je vivais avec des gens qui l'avaient, et je ne la regarde pas. J'ai toujours écouté la radio, de tout temps. Adolescent, j'écoutais une radio pirate, Radio Flash Megastar, en grandissant France Inter. J'adore ce média, j'ai toujours adoré ce média. J'ai fait des petits boulots, j'ai bossé sur internet dans des petits médias qui m'ont permis d'obtenir ma carte de presse. J'étais donc journaliste et je me suis dit que je pouvais faire de la radio. J'ai toqué à la porte de Radio France en leur disant "Regardez, j'ai une carte de presse !". On m'a répondu que j’étais bien mignon, mais qu’avant de présenter une émission aux auditeurs de France inter, il allait falloir apprendre un peu et avoir quelques heures de vol au compteur. Je suis donc allé dans le sud ouest à France Bleu Béarn commencer ma carrière de pigiste.



France Bleu, France Inter, France Culture, France 5 : le service public, un choix de circonstances ou politique ?

C'est politique. Cependant, lorsque j'étais à France 5, je travaillais pour une société de production privée. Mais à la radio, je ne pourrais pas aller travailler dans le privé - je le dis en tout état de cause parce que l'on m'a fait des propositions pour y travailler à quelques moments de ma carrière. Il y a une liberté éditoriale. Le service public me tient à coeur, faire oeuvre de service public est très important pour moi. France Culture est ma maison d'amour, j'étais très heureux de pouvoir y rentrer et quand je suis parti à France 5, je me suis dit je pars, mais je reviendrais. Et je suis revenu.

Une équipe du Cercle © Canal+ / Xavier Lahache


Vous collaborez à l'émission de critique cinématographique "Le cercle" sur Canal + , comment en êtes vous arrivé là ?

C'est une émission de cinéma que j'adore. J’ai commencé ma carrière radiophonique, en tant journaliste, reporter, présentateur de journal d’info généraliste. Puis je suis passé à la culture, ce qui m'a amené à faire l'émission Déjeuner sur l'herbe à France Culture. Puis j'ai été appelé à faire le journal de la culture chez Laurent Goumarre, qui m’a appelé pour être rédacteur en chef à Entrée libre avec lui ; ma deuxième partie de carrière était très culturelle. Quand on m'a proposé de faire une émission scientifique, j'avoue avoir eu un petit pincement d'abandonner la culture et ce milieu que je commençais à connaître, surtout le cinéma qui est très important pour moi, au moins aussi important que la littérature. J'adore le cinéma de genre, d'horreur notamment, j'écris des scénarios, j'ai réalisé des courts métrages, des clips. Quand Alain Kruger, le producteur du Cercle, une émission que je regarde, et dans laquelle bosse mon ami et co-scénariste Simon Riaux, j'ai foncé car c'est une belle émission, un réel endroit pour parler de cinéma et cela me permettait de garder un lien avec ce média d'amour et cette culture cinématographique qui fait partie intégrante de mon identité culturelle


Nicolas Martin et Hilary Clinton• Crédits : Radio France
Vous êtes donc réalisateur, avec des courts métrages. J'ai lu que vous étiez en train de faire un film. Vos oeuvres audiovisuelles sont elles disponibles en ligne ?

Je suis en train d'écrire un long métrage en cours de pré-production, c’est un film qui fait peur, pas un film d’horreur mais dans le style horrifique qui peut vraiment foutre la trouille. C'est ma culture aussi, je suis tombé dedans à 13-14 ans. Il y avait un vidéo club spécialisé dans les film d'horreur qui avait ouvert en bas de chez mes parents, donc j'ai acheté un magnétoscope et j'y allais tous les week end louer avidement des vidéocassettes. Entre le moment où j'ai acheté le magnétoscope et le moment où je suis parti de chez mes parents, cinq ans plus tard, j'avais vu tous les films à quelque rares exceptions près, à tel point que parfois le gérant m'apportait ses propres collections. J'adore le grand quignol, j'adore ces univers sombres, bordéliques, légèrement sanguinolent. Comme Lovecraft, c’est ma culture.
Certaines de mes oeuvres sont disponibles sur le site post-mortem.org.



Toujours sur Wikipedia, il est indiqué que vous avez créé le collectif les « OUTragés de la République » lors de la loi sur le Mariage pour tous. Pourquoi ce collectif ? Quels sont ses buts ? En faites-vous toujours partie ?

J'en fais toujours partie, du moins officiellement, car l'association a été déposée au journal officiel. C'est une autre partie de mon activité. A un moment donné, lors de la première partie du débat sur le mariage pour tous, avec mon copain de l'époque, ce qui traversait la société nous était insupportable, alors qu'on ne réclamait pas monts et merveilles, juste l'égalité des droits en terme de conjugalité et de parentalité. Avant que la loi ne soit défendue par Christiane Taubira, il y avait cette fameuse Frigide Barjot - Virginie Tellenne de son vrai nom - qui était sur tous les plateaux de télé en disant des horreurs et qui avait peu ou prou aucuns contradicteurs. Le jour où François Hollande a dit aux maires au lendemain de cette énorme Manif pour tous, qu’ils auraient la liberté de conscience, c'est devenu insupportable pour nous. Avec des amis, nous nous sommes dits que nous ne pouvions pas laisser passer cela, et en discutant sur Facebook, nous avons décidé de manifester, mais pas à l'Elysée car on aurait été dégagé manu militari. On a décidé d'organiser, le lundi pour le mardi soir, une manif devant le siège du parti socialiste à Solferino. On pensait qu'on allait être une trentaine et le mardi soir, nous étions environ 1000. Nous avons été reçu par le porte parole du PS pour discuter. Je n'étais pas dans une association, et je me suis retrouvé à parler dans un mégaphone, à parler aux gens. Parler aux gens, je sais faire et comme j'ai une grande gueule, que j'avais un réseau, j'ai décidé d'aller empêcher Frigide Barjot ou Christine Boutin d'aller raconter des horreurs, d’aller sur leur propre terrain. Au début, je m'invitais dans les émissions et je prenais le micro, puis au fur et à mesure, nous nous sommes dit qu'il fallait avoir une structure pour être représentatifs et nous avons créé cette asso avec des amis pour avoir un titre officiel pour les médias. Et je suis devenu porte parole des OUTragés de la République, pour aller défendre cette parole et empêcher ces gens de faire plus de mal qu’ils n'étaient en train de le faire à la société. Comme je n'avais pas d'agenda politique ou associatif, j'avais une parole totalement libre, je pouvais vraiment leur tenir tête sans avoir peur d’avoir un mot de travers car après, je me foutais des conséquences. Je voulais juste, à chaque fois qu'ils disaient des horreurs, être là et leur dire : “Non, vous ne pouvez pas dire ça, continuer à dire vos horreurs, faire du mal à la société, faire mal à des gens, à des gamins, qui à 12 -13 – 14 - 15 ans se découvrent homosexuels et à qui vous ne cessez de dire qu'ils ne sont pas normaux, qu'ils n'ont pas le droit de se marier, qu'il ne faut pas qu'ils fondent de familles, qu'ils sont des parias de la société”. Surtout quand on connaît la prévalence de suicide chez ces jeunes adolescents qui est entre 3 et 7 fois supérieur à celle des adolescents hétéros. J'ai toujours été très engagé politiquement, et là ça été un moment important pour moi d'utiliser, et mon aisance à parler, et mon réseau pour incarner cette cause politique dans la mesure du possible et essayer de la faire avancer à ma petite mesure. Je n'ai somme toute pas fait grand chose, mais si cela a pu porter un peu, si certain gamins ont entendu mon message, j'aurais au moins servi à quelque chose.

Nicolas Martin, militant et fondateur du collectif "les OUTragés de la République" (Xavier Héraud/Yagg.com)


Le traitement médiatique de la tuerie d'Orlando vous a choqué, par l'invisibilité des victimes appartenant à la communauté LBGT. D'un autre côté, il me semble que cette communauté soit plus visible au cinéma, à la télé, dans la littérature depuis quelques temps. D'après vous, pourquoi avoir voulu cacher l'orientation sexuelle des victimes ? Serait-ce un symptôme du PFH, concept cher à Hubert Reeves ?

Le putain de facteur humain. Avec Orlando, je ne pense pas que les gens l'ont fait exprès, qu'ils ont fait attention à ne pas dire cela. C'est juste que les gens sont tellement atterrés, ne réalisent pas qu'à un moment donné, l'origine d'un meurtre de masse, d'une telle violence ait une origine homophobe. En effet, les lois progressent, mais elles progressent très timidement : il ne faut pas oublier qu'en France, la PMA est toujours interdite pour les femmes, que les statuts des personnes transsexuelles ou intersexes est scandaleux, que le statut des personnes LGBT migrantes qui viennent ici soit pour chercher refuge pour sauver leur vie, soit parce qu'elles sont malades, on les traite comme du bétail. Il y a encore des problèmes structurels autour de l'identité de genre et de l'identité sexuelle qui ne sont pas résolues, comme sur la reconnaissance des enfants des familles homoparentales. Ce n'est pas parce que l'on a fait le mariage que tout va bien, il y a encore beaucoup de combats à mener, il ne faut pas se tromper là-dessus.

Je viens justement de m'enflammer sur les réseaux sociaux et me faire insulter copieusement à propos de la sortie de Pierre Palmade. Quand on voit un type comme lui, une sorte d’humoriste sur le retour de 50 piges qui vient faire son mea culpa parce qu'il est accro au cul et à la coke et qui à un moment donné dit dans l'hilarité générale devant Laurent Ruquier, un homosexuel qui a toujours dit que lui ne voulait pas de mariage avant de changer d'avis, et devant Charles Consigny qui est homosexuel et proche de Christine Boutin, ce qui veut tout dire..

Les gays, ce sont des gens qui mangent gay, qui rient gay, qui vivent gay, qui parlent gay, qui font des films gays. Et les homos, ce sont des gens qui sont homos mais ce n’est pas marqué sur leur front, on ne le sait pas quand ils parlent, on ne le sait que quand on va dans leur chambre à coucher.

Donc il y aurait les mauvais gays et les bons homos qui restent dans leur chambre et qu'on ne voit pas car ils sont invisibles. Je pense au message qu'on envoie aux plus jeunes, qui sont les plus fragiles. Car on oublie que le coming out quand on a 13 ans ou 16 ans, qu'on est isolé, qu’on vit dans une famille homophobe ou que l’on a pas de référent, ce sont des moments de grande vulnérabilité et de grandes souffrances. Alors lorsqu’on voit tout le monde qui se tape les cuisses en disant “Ah AH AH les gays avec les plumes dans le cul, c'est dégueulasse”, c'est un message extrêmement dangereux. C'est la culture de la haine de soi, de l'homosexualité refoulée, et ça envoie des messages horribles car ça continue à affirmer à la société : un bon PD est un PD qu'on ne voit pas ou une gouine qui se cache dans sa chambre et dont on entend pas parler.

Il faut rappeler que les émeutes de Stonewall à New York ont été faites par des personnes trans, par des folles, par des gens extrêmement out. Aujourd'hui, il n'y a pas un bon PD qui s'est bien fondu dans la société et un mauvais PD qui est folle et qui défile avec des plumes dans le cul à la Gay Pride. Les PD, c'est comme les hétéros, il y en a pour tout le monde, pour tous les goûts. L'idée, c’est surtout qu'une société tolérante et démocratique est une société qui les accepte toutes et tous, quel qu’ils et quelle qu’elles soient, quel que soit leur identité de genre, quel que soit leur sexualité. Le but n'est pas de porter sa sexualité en étendard, mais de dire quand on est une minorité, l'identité sexuelle, c'est politique. Car quand on est une minorité, quand on est PD à la rue à Paris et que l'on se fait tabasser la gueule car on a eu le malheur de prendre la main de son copain, et bien oui, l'identité sexuelle, c'est politique !

Les messages qu'il faut faire passer sont des messages d'intégration, c'est faire changer les mentalités et pas continuer à répandre, quand on est un vieux PD toxico qui fait rire tout le monde à la télévision, que le bon PD est celui qui se cache dans sa chambre. Ce n'est pas vrai, c'est dangereux, c'est criminel, c'est bête et c'est méchant.



En parlant d'identité sexuelle et d'égalité, la SF s'empare de plus en plus de ses thématiques, ou à travers des personnages LBGT. Dans mes lectures, je pense notamment à La cité de l'orque de Sam J Miller, mais il y a aussi Ursula Le Guin. Jeanne A Debats. Effet de mode ? Volonté éditoriale ? Ouverture de la société ?

Il y a aussi Sabrina Calvo, Grand prix de l'imaginaire, une autrice transgenre, il faut le dire, c'est important.
Je ne pense pas du tout que ce soit un effet de mode, la SF est un genre progressiste, un genre, comme le dit Alain Damasio, qui est ontologiquement de gauche, un genre qui prend à bras le corps les modifications et les mouvements de la société. Il est logique que la science-fiction s'empare des questions de genre, d'identités. Et ce n'est pas nouveau.



L'écriture genrée, inclusive est une problématique actuelle, certains auteurs utilisent le iel, d'autres l'inclusive. Avez-vous une opinion dessus ?

A titre personnel, je suis pour l'écriture inclusive. Ensuite, comme tous les changements, il ne faut pas que cela soit des changements top/down à imposer à tout le monde. Il faut du temps et laisser les générations futures qui sont beaucoup plus souples sur ces questions-là, se les approprier, les utiliser, de faire attention.
Dans l'émission, je dis toujours autrice, maîtresse de conférences, cela me paraît une évolution normale de la société et de la langue.



Les mots éclectisme et hyperactif semblent bien vous définir. D'accord, pas d'accord ?

Mon équipe et mes proches vous répondraient trois fois oui. J'ai tendance à charger un peu la barque, mais en même temps, ce serait dommage de ne pas le faire maintenant alors que ça marche et qu’on est sur la bonne vague.



Question primordiale, la méthode scientifique est elle renouvelée ?

Je n'ai pas d'information à ce sujet, mais je serais surpris que ce ne soit pas le cas. Mais je n’ai pas d’information officielle.
[Note du chien : Nicolas Martin m’a indiqué avoir reçu l’information officielle ce vendredi 24 mai, La méthode scientifique est renouvelée pour une quatrième saison.]



Le mot de la fin ?

Je suis très content de faire ce job là et de donner cette tribune à la SF et aux littératures de l'imaginaire. Je suis très content que cela se passe sur France Culture, vous parliez de l'image élitiste de la chaîne et j'espère que lorsque l'on jette une oreille à La méthode scientifique, que l'on ne considère pas que cela soit élitiste, peut être juste un peu complexe. Mais la complexité, dans un monde qui tend à l’éviter, à l’effacer, à s’en méfier : c’est justement important ! Parier sur l’intelligence des auditeurs, c’est aller à l’encontre d’une époque où l’on prend souvent les gens pour des imbéciles. Nous, au contraire, on parie sur leur curiosité, sur leur désir d’apprendre, sur le fait qu’ils ne vont pas baisser les bras au premier obstacle, au contraire. On peut se saisir de la science-fiction, la rendre accessible à tout le monde et montrer qu'il n'y pas une littérature noble et une littérature de gare. Ces littératures et ces genres populaires sont au moins aussi intéressants, si ce n'est plus, que les genres dit académiques.



Merci à Nicolas Martin pour sa gentillesse et sa disponibilité.
Merci à toute l'équipe de La méthode scientifique, grâce à laquelle je comprends de mieux en mieux les livres que je lis.

Il s'agit d'une retranscription d'une conversation téléphonique qui a eu lieu le Mardi 07 mai 2019. Le passage de l'oral à l'écrit a nécessité à certains moments une réécriture, toutes erreurs, toutes approximations sont donc de mon fait.


https://www.francebleu.fr/emissions/100-nature/un-clip-pour-un-groupe-norvegien-tourne-dans-la-foret-landaise-par-nicolas-martin



Retrouvez tous les podcasts de La méthode scientifique sur le site de France Culture
Le compte Twitter de l'émission
Son site Post Mortem - les petits contes cruels de Nicolas Martin


Ce que je disais de quelques émissions



Durant 3 jours, j'ai fait du teasing sur Facebook pour tenter de vous faire découvrir l'invité, ou plutôt faire monter le suspense. Voici les explications :

Vendredi :
un micro onde : Micro + Ondes

Samedi :
Spock : Allusion au générique de l'émission


 Dimanche :
Un manchot, allusion à son futur documentaire "Un été en Antarctique"


16 commentaires:

  1. J'aime beaucoup écouter leurs émissions sur le SF aussi.

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    1. La méthode scientifique devrait recevoir un prix lors des festivals, ce serait très mérité.
      Le seul problème, c'est que je me sens toujours très "bête" en l'écoutant quand on voit le niveau des invités et la préparation des sujets. Bête mais ravi.

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  2. Wahoo l'interview fleuve.

    Merci, je reviendrai la lire prochainement, il me faut un peu de temps. lol

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    1. Soit Nicolas Martin a la langue bien pendue, soit j'ai posé beaucoup de questions !

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    2. Très intéressant comme interview, ca me donne envie d'écouter l'émission mais comme d'hab écouter la radio sans rien faire je n'y arrive pas et si je fais autre chose je n'écoute pas !

      Je vais attendre le sujet qui va bien ou alors je tape au hasard ! ;-)

      Merci à vous 2.

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    3. Mais tu ne fais pas rien, tu écoutes la radio !!! Mais je te comprends, j'ai le même problème, mais les trajets boulot maison aide bien dans ce cas.
      Pour ma part, j'ai commencé avec les émissions SF, et après j'ai été appâté par d'autres thématiques.

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  3. C'est vraiment super ! J'adore cette émission, j'écoute tous les épisodes même si je pige pas toujours tout et je trouve ça super cool d'en savoir plus les gens qui s'en occupent. Super interview, bravo ;)

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    1. Merci, content que tu ais apprécié les coulisses de notre émission favorite.
      Je n'écoute que les sujets qui me parlent, parfois un peu ardues, mais il faut savoir se laisser bousculer.

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  4. Superbe interview d'une émission que j'apprécie énormément !!
    C'est cool de découvrir un peu l'envers du décor,
    Bravo

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    1. Merci, sincèrement.
      Je me posais quelques questions en écoutant l'émission, alors autant que cela profite au plus grand nombre. Et Nicolas Martin y a répondu au delà de mes attentes et avec sincérité.

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  5. Super intéressant. C'est super stimulant les gens comme ça, qui ne se taisent pas et qui font confiance à l'intelligence des autres. Je n'écoute pas l'émission mais visiblement j'ai tort. :D
    (Pour info, le traducteur qui s'exprime à l'oral, que ce soit en simultanée, en consécutive ou en chuchotage, n'est pas un traducteur mais un interprète. Désolée c'est une déformation professionnelle, je ne peux pas ne pas le préciser. ^^)

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    1. Une émission d'utilité publique. Certains médias et politiques crachent régulièrement sur le service public, sans connaitre de quoi ils parlent...
      En ce qui concerne la traduction simultanée, je crois me rappeler que Nicolas Martin avait hésité avant d'employer cette expression, je pense qu'il a voulu être compréhensible. Mais merci de la précision.
      Ceci dit, je n'ai jamais compris comment les interprètes pouvaient traduire et écouter en même temps. Ils doivent avoir deux cerveaux, je ne vois pas d'autres explications rationnelles !

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    2. Héhé deux cerveaux et une solide formation. Au début, tu commences avec de la consécutive et, je crois, de la simple reformulation dans la même langue: écoute d'un fragment de discours en français, redite du fragment en français. Bien sûr, tu ne répètes pas *exactement* la même chose, il faut aller à l'essentiel, fournir les données et l'articulation du discours; il est impossible de faire du "par cœur" disons. Puis tu travailles sur des fragments de plus en plus longs, puis tu passes à la simultanée... Enfin je suppose car je ne suis pas allée jusque là. Je me suis dit que c'était super dur et j'ai décidé de devenir traductrice avec un dictionnaire à portée de main. :D

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    3. Merci pour les explications, mais même avec de l'entrainement, cela a l'air très difficile. De là à savoir comment ils arrivent à se déconnecter du mode Simultanée pour revenir au réel...

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  6. Excellente interview, bravo et merci à toi et à Nicolas Martin. Ça me donne d'autant plus envie d'écouter encore plus d'émissions et pas seulement d'en piocher quelques-unes de temps à autre.
    Nota : je crois que "Le Horla" fut aussi ma première - ou pas loin - lecture SFFF. Damn, j'ai failli devenir Nicolas Martin !

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    1. Merci. Et si cela te donne envie d'en écouter encore plus, pari réussi. A moins que ce ne soit pour copier le style Nicolas Martin et devenir son sosie officiel ?

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