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Demain, les origines

février 23, 2026

Christian Chavassieux, Mnémos, 2025, 568 p., 10€ sans DRM

 

Mon Dieu, se disaient les gens, croyants ou pas,
mon Dieu que cette apocalypse était lente !

 
Gros coup de cœur pour ce futur noir, humain et terriblement crédible.

Pitch de l'éditeur : 

Dans une Europe au bord de l’abîme, les populations, soumises aux diktats de petites milices armées, vivent dans la peur de gouvernements autoritaires.
Loin de la ville, la communauté où vit Grace pensait échapper à ces violences quotidiennes. Mais il suffira d’un vieux philosophe et d’une faute impardonnable pour que toutes et tous subissent d’inimaginables épreuves.
Et alors que le grand incendie s’abat sur le continent, Grace, Malik, Robur, Syrrha et tant d’autres au milieu des ténèbres et des déshérités d’une société en délitement vont devenir les points de départ d’une histoire, d’une légende, d’un mythe qui les dépassera…

 

Mon ressenti : 

Demain, les origines, c’est une sorte de gros fix-up en six livres couvrant la période 2042-2094, où l’on découvre que demain ne sera pas rose, mais franchement brun.

La fresque s’ouvre sur le Livre de Malik, véritable chronique du fascisme ordinaire. Dans une campagne faussement idyllique, au sein d’une ferme autosuffisante, un jeune insouciant et un vieux philosophe militant se découvrent une amitié solide… avant de buter contre l’absurdité et la bêtise d’un banal barrage policier. C’est là que le grain de sable enraye la machine : Malik, par sa passivité, réalise que son indifférence au politique l’a peut-être rendu complice de la situation.

Faire confiance à l’intelligence du peuple est aussi naïf que de faire confiance à celle des élus. Chez l’un comme chez les autres, il y a trop peu d’esprits soucieux du bien commun. La grande majorité œuvre pour son plaisir immédiat ou sa survie, c’est selon, sans se soucier du long terme. L’effondrement vient de cette irresponsabilité. Cette irresponsabilité a été accouchée par la démocratie. 
 

Le roman est âpre et noir, d’une violence froide qui ne nous épargne rien, surtout dans les deux premiers livres, sans doute les plus ardus. Le Livre de Grace nous entraîne encore plus bas que celui de Malik : dérèglement climatique, tempêtes de plastique, bidonvilles — une humanité qui n’en finit pas de toucher le fond. Une fois ce cap passé, le texte devient un peu moins dur, même si le monde, lui, continue de s’aggraver. Des respirations apparaissent aussi grâce aux interventions d’un narrateur gouailleur et narquois, presque mauvais esprit, ce qui n’est pas pour me déplaire.

La force du roman tient, pour moi, à deux éléments. D’abord l’écriture, et les styles variés donnés à chacun des livres qui composent l’ensemble. Ensuite, la manière dont ces cinquante années de futur nous sont montrées à travers des destins liés au drame initial. La catastrophe reste à hauteur humaine : intime, incarnée, et du coup d’autant plus crédible.

Quand pose-t-on le point final d’une histoire ? Il me semble que je dois parler de mon frère, de Grace, de ce qu’il advint de Prima, mon récit doit intégrer le leur. Ma vie s’est poursuivie. J’ai traversé tant de crépuscules, vu tant de matins, tant d’innocents tombés pour rien, de salauds récompensés. Et il y aura d’autres matins. Les vivants baladeront leur inconséquence ; les morts inconsolables auront peur de l’oubli. Des innocents tomberont. Il y aura toujours d’autres matins. C’est impardonnable. Rien ne devrait survivre à la mort des innocents. Quelqu’un avait écrit : « Il nous faut apprendre l’indifférence de l’univers, son indifférence à la persistance des chagrins, à la permanence des fautes, à la comptabilité défaillante des actes humains. L’apprendre, c’est-à-dire l’éprouver dans sa chair par la blessure fondatrice de l’injustice. »

Sur le fond, c’est le trio Religion–Pouvoir–Science qui mène la danse vers le pire. On y croise un scientifique à l’éthique inexistante, une sainte loin d'être sainte et un petit dictateur rêvant d’un "monde pur" (non pas l’air, mais la race). L’auteur pousse à se demander ce qui fait de nous des monstres ou des prophètes, et s’il nous reste encore une part d’humanité dans cette survie permanente.

Deux bémols toutefois. Le symbiote, d’abord, qui casse un peu le réalisme construit jusque-là. Et surtout le dernier texte, le Livre de Syrrha, sorte de spin-off où l’auteur nous entraîne dans un château peuplé de personnages étranges attendant la fin. L’idée ajoute un niveau de lecture intéressant, mais laisse aussi l’impression d’un élément tombé un peu comme un cheveu dans la soupe.

Allez-y, je vous en prie, ça ne fait rien, dit-elle. Donc, nos amis sont des littérateurs. Les littérateurs sont dangereux. Ils ont l’habitude que le monde se plie à leurs caprices. Quand ils ont le pouvoir, ils ne supportent pas que la réalité se rebiffe. Ils la tordent au besoin, ils finissent par devenir autoritaires. L’autoritarisme est l’inclination naturelle des auteurs.


Le titre Demain, les origines peut se lire de deux façons : rappel que nous sommes à l’origine de l’apocalypse à venir ; ou questionnement sur ce qui nous a menés à cette catastrophe d’un futur proche dont on avait un aperçu dans Mausolées. (Pour les habitués de l'auteur, Demain, les origines est une pièce importante reliant les livres, du Baiser de la nourrice aux Nefs de Pangée.)
 

Un gros pavé dont la noirceur ne doit pas faire peur. Car malgré tout, des lueurs d’espoir persistent. Et tant que nous lisons, c’est que nous sommes encore vivants !
Un de ces romans qu’on referme un peu sonné, avec l’impression d’avoir vécu le futur. Un futur qui se traverse à hauteur humaine, profondément incarné. Sombre, brutal parfois, mais intensément humain — et impossible à lâcher : un pavé dont on ressort étrangement vivant. Une SF noire, intime et crédible. Et un vrai coup de cœur.

Encore un doute avant de plonger dans ce demain ? Ecoute le podcast de C'est plus que de la SF en compagnie de Christian Chavassieux.

"Plus qu'un roman !
Quand l'éditeur Davy Athuil nous avait teasé ce roman en mai dernier, notre curiosité avait été plus que piquée. Un auteur qui propose une histoire d’un futur à la française, et qui démarre avec un gros pavé de 600 pages, ne pouvait que nous réjouir.
L'univers et surtout la plume de Christian Chavassieux avaient déjà été remarqués avec Les Nefs de Pangée. Avec Demain, les Origines, il nous séduit par ses ambitions littéraires autant que par la qualité de l'écriture.
Divisée en plusieurs actes, cette tragédie effraye aussi par sa vision pessimiste et radicale de l'avenir. Demain, les Origines est à nos yeux le meilleur roman imaginaire français 2025. Et nous prendrons plaisir à le défendre !"



Si vous voulez plus d'infos sur l'histoire un peu particulière de ce livre


Cimqa

mars 26, 2024

 

Auriane Velten, Mnémos, 2023, 304 p., 10€ epub sans DRM

 



Nous sommes transportés dans une autre dimension, une dimension faite non seulement de paysages et de sons, mais aussi d’esprits. Un voyage dans une contrée sans fin dont les frontières sont notre imagination : la cinquième dimension !


Pitch de l'éditeur :

Imaginez que le monde ait un jour le hoquet ; des créatures et des objets commencent à apparaître. Imaginez trouver un moyen de faire venir ces choses selon votre désir… jusqu’à susciter l’intérêt d’une équipe de scientifiques.
Imaginez travailler pour la plus grande industrie du divertissement, mélangeant cinéma et imagination. Imaginez recevoir l’opportunité de votre vie, mais continuer à être rongé par l’anxiété. Jusqu’à rêver qu’une petite fille vous offre son aide.
C’est dans ce(s) monde(s) chamboulé(s) par l’apparition de la cinquième dimension, celle de l’imagination, que les destins de Sara et Sarah s’écrivent. Mais comment empêcher que la magie ne devienne qu’une nouvelle source de pouvoir et de profit ?



Mon ressenti :

Dès les premières lignes, la catastrophe est là, la grande majorité de population est victime de vertiges, de perte de la notion de distance et de vision altérée. Plutôt que de nous faire des vignettes sur les conséquences mondiales de ces troubles, l'autrice se concentre sur une mère, tentant désespérément de rejoindre la chambre de sa fille. Me voila ferré ! L'histoire se dédouble alors en deux points de vue, l'une Là-bas (ici) et l'autre Ici (Là-bas), avec deux protagonistes Sara et Sarah... 
 
Un roman atypique, loin des codes du genre et qui fait écho à l'histoire où Sarah doit produire des films selon les attentes du public et non pas selon son imaginaire, son art depuis que l’Événement a bousculé l'humanité. Blockbuster contre film indépendant. L'art est-il mort dès que l'argent entre en jeu ? Alors que bien souvent le traitement du sujet de l'art sans la SF m'emmerde profondément, j'ai pris plaisir à parcourir ses pages qui se concentrent sur ces personnages plutôt que de démontrer au forceps son sujet. Et comme j'adore les récits où l'Histoire nous est contée par les histoires individuelles, j'ai été comblé. 
 
Même si j'aurai préféré en connaître plus sur ce monde, même si j'aurai préféré un peu plus d'explications scientifiques, il faut bien reconnaître que chaque lecteur a son rôle à jouer dans un roman, imaginer les blancs laissés par l'auteur... 
 
L'idée du "repli" m'a rappelé la SF de jadis, celle du merveilleux avec un traitement contemporain. Pour tout vous avouer, j'avais attaqué ce roman il y a quelques mois et il m'était tombé des mains. Cependant, l'histoire continue de faire son chemin dans ma tête, alors... Chaque roman doit être lu au bon moment !
 
Après son premier roman After®, Auriane Velten me confirme son talent, ainsi que sa vision personnelle de la science-fiction. Vivement son prochain texte.

Terra Humanis

décembre 04, 2023


Fabien Cerutti, Mnémos, 2023, 285 p., 10€ epub sans DRM

 

Autoroute Dystopie vers Utopie
 

Pitch de l'éditeur :

Aux côtés de la jeune et brillante Rébecca Halphen, de Luc Lavigne, son mari, et de la dizaine d’étudiants internationaux qui composent leur groupe d’amis, Fabien Cerutti nous propose de vivre jusqu’en 2109 le destin haletant, profondément humain et tumultueux, de Terra Humanis, un mouvement politique planétaire dont l’objectif est de faire dévier notre XXIe siècle de la trajectoire dystopique qu’il semble destiné à suivre. Particulièrement en matière climatique.


 

Mon ressenti :

Notre monde dans un siècle, beaucoup de romans ont eu l'occasion de donner leur point de vue face au changement climatique. C'est souvent sombre, très sombre. Fabien lui nous donne à voir un futur enviable, sans pour autant verser dans la guimauve.

Le roman s'ouvre sur un incipit de l'auteur nous expliquant l'origine de ce roman dont un passage résume une partie de mon ressenti :

[...] une odyssée-mosaïque au fil d'un XXIe siècle imaginaire. Le tableau d'un voyage impressionniste, peint par touches, qui a vocation à explorer, de manière divertissante, la façon dont nos sociétés pourraient répondre aux défis contemporains. Dans le temps restreint qui nous est imparti.

Même si je suis plus partisan du "Tout cramer" (Leodagan vs Kosigan ?), la proposition de l'auteur ne me semble pas si ridicule que ça, loin de là. L'originalité de son approche est de contourner les politiques et de mettre dans sa poche la majorité du monde, monsieur et Madame tout le monde, le milieu associatif et politique et les entreprises. Pour cela, il imagine la lutte contre le dérèglement comme une marque fun, à la pointe de la mode. Difficile d'en dire plus sans tout déflorer, cela peut paraitre ridicule en lisant mes trois lignes, mais l'auteur rend cela réaliste et crédible. J'avoue avoir été très dubitatif sur la proposition et après lecture, je me dis : "Pourquoi pas ?".

Le roman est court, ne s'encombre pas de détails techniques, mais de ce que j'ai comme connaissances sur ce domaine montre que Fabien Cerutti s'est documenté, et bien, sur le sujet. Il rend cela dynamique par des chapitres courts alternant les points de vue. Il n'oublie pas de montrer, entre les lignes parfois, que tout ne se passe sans mal, les gens morflent, le monde est ce qu'il est, mais il a fait le choix de plus montrer le côté "on peut surmonter les difficultés". Mon côté gourmand aurait voulu parfois un peu plus de développement, sans aller dans l'excès genre Kim Stanley Robinson.

Deux trois-points m'ont cependant dérangé : Le premier est Rébecca Halphen, une femme un peu trop brillante qui m'a semblé être le parfait deus ex machina : 250 de quotient intellectuel. Un personnage un peu plus "humain" aurait permis une meilleure identification du lecteur. Le second est le paratexte qui entoure le texte. Souvent je râle contre ce manque, mais ici il sert en grande partie à expliquer au forceps la volonté de l'auteur. Et Fabien, on se calme, tu as écrit un roman, tu n'as pas pondu la théorie qui unifie macro et micro. C'est moi lecteur qui décide ce que tu as voulu écrire ! Et on ne répond pas au lecteur Fabien, JAMAIS ! Le dernier concerne la fin. Arrivé au 3/4 du texte, l'auteur fait effectue un gros changement de braquet dont la pertinence m'a paru pour le moins bancal et pas nécessaire dans le sens où j'ai eu l'impression qu'elle ne servait qu'à réappuyer le propos de l'auteur.

Au final, un très bon roman, malheureusement un peu trop court et dont la dernière partie laisse sur un goût mitigé, de non fini. Mais je ne vais pas faire mon bâtard, malgré ces bémols, j'ai vraiment pris mon pied à la lecture.

After ®

janvier 09, 2023

 

Auriane Velten, Mnémos, 2021, 252 p., 6€ epub sans DRM

 


De l'importance du titre. Lors de la sortie de ce roman, je l'ai complétement zappé à cause du titre qui me faisait penser à la saga After. Résultat : Je n'ai même pas regardé de quoi ça parlait.
Et puis La science CQFD (SF, c'est la rentrée ! du vendredi 16 septembre 2022) a invité l'autrice (qui s'excusait presque d'être autrice) et ce qu'elle en a dit à éveiller mon intérêt. De là...

 

Pitch de l'éditeur :

La Terre d’après… À l’abri d’un baobab, une société utopique, soudée par des règles strictes et bienveillantes, semble profiter d’une vie paradisiaque, totalement apaisée et égalitaire.
Pourtant, l’un des membres de cette communauté ne peut s’empêcher de se poser mille et une questions, sur tout, y compris sur l’avant. Une particularité qui fait de Cami la personne idéale pour remplir une mission d’exploration – sous surveillance. C’est donc avec Paule que Cami part pour les terres renoncées, une zone inhabitée et hostile, en quête d’une mémoire oubliée. Rapidement, leurs découvertes dépassent l’entendement, et les déroutent au-delà de ce qui peut être imaginé.
Ce voyage risque bien de bouleverser leur vie… et l’humanité.

Mon ressenti :

Deux personnes sont envoyés trouver des éléments sur le monde d'avant. Ils sont issus d'une communauté qui pratiquent la bienveillance et l'égalité, mais de manière stricte. Il y a des choses interdites. L'un d'eux est empli de curiosité, l'autre veille au respect de la lettre, le savant et le religieux.
Des premières pages, en résultent un post apo que l'on pense classique, un de plus sur la haute pile. En outre, quelques bizarreries émaillent le récit me faisant sourciller. Ce roman a tout de même remporter le prix Utopiales 2021, ces erreurs sont étranges...

Et tout d'un coup, tout s'explique, le roman prend une tournure résolument autre, les bizarreries étaient des indices. A partir de là, ferré je suis, il me faut savoir comment nous en sommes arrivés là et surtout pourquoi. Autre point positif, nos deux gaillards vont redécouvrir le monde d'avant et leur regard candide sur nos objets du quotidien apportent de l'humour et j'essayais de trouver ce que c'était avant le dévoilement.

Autre particularité, le roman emploie l'inclusif, mais une version différente de ce que je connaissais (le fameux iel) qui s'explique, je pense, par l'univers du livre. J'ai trouvé cela plutôt bien vu et je me suis fait très rapidement à ces nouveaux pronoms et autres. Seule la fin m'a laissé un peu sur ma faim, m'attendant a être surpris. 

Quoiqu'il en soit, une lecture agréable, lente mais pas chiante. Plutôt une bonne réussite pour un premier roman. Sur une idée assez traitée en SF, qu'est ce que l'homme, Auriane s'en sort admirablement et m'a rappelé l'atmosphère de L'Oiseau d'Amérique (Le nouveau titre est "L'oiseau moqueur" ) de Walter Tevis, ce qui est une très bonne chose.


L'Évangile selon Myriam

janvier 26, 2022

Ketty Steward, Mnémos, 2021, 208 p., 10€ epub sans DRM

 

Ketty écrit, le lecteur lit ce que Ketty écrit. Et le blogueur de te dire ce que le lecteur en a pensé.
C'est l'ordre des choses.

 

Présentation de l'éditeur :

À seulement seize ans, Myriam est chargée d’écrire le livre de la Vérité qui manque à sa communauté de survivants de l’apocalypse. Elle n’a plus accès qu’à quelques ouvrages en lambeaux et à des récits oraux conservés tant bien que mal. Qu’à cela ne tienne, elle remplit sa mission.
Puisant à toutes les sources, de la chute de Lucifer aux chaussons de Cendrillon, en passant par Le Lac des cygnes et les pérégrinations d’Œdipe, elle trace des démarcations nouvelles entre le mensonge et la vérité.

 

Mon ressenti :

Premier roman de Ketty Steward que je lis, enfin...

J'ai découvert cette autrice (oui même les femmes écrivent de nos jours...) dans une fiction sur France Culture. Et depuis, ce texte me trotte dans la tête, pas parfait, mais voilà, il fait partie de ma vie de lecteur. Ou plutôt d'auditeur. Mais peu importe, livre ou pièce radiophonique, les images émergent des mots. 

Alors on regarde sa bibliographie, mais rien de long, ni de SF. On patiente, au détour d'une revue, on retombe sur sa plume, on lit quelques-unes de ses microfictions sur Twitter, on regarde quelques interviews ici ou , on patiente... Elle fait partie de ton existence, pas très proche, mais toujours présente, en filigrane. Et puis un jour tu vois qu'elle va publier un roman, de SF en plus. SF entre guillemets, car tu sais que Ketty n'aime pas les étiquettes, donc elle les arrachent un peu et collent d'autres morceaux d'étiquettes. C'est elle qui décide, car c'est Ketty qui écrit. Toi ton rôle de lecteur, c'est de lire ce que Ketty écrit. Et le blogueur de te dire ce que le lecteur a pensé de l'écriture de Ketty. C'est l'ordre des choses. C'est ainsi et pas autrement. De toute manière c'est écrit d'avance, tout n'est qu'un éternel recommencement. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas s'amuser avec les écrits : on peut les réécrire, on peut même prendre des textes sacrés et les malaxer, les mélanger, avec des contes aussi, des mythes. De toute manière, textes sacrés, contes ou mythologies racontent la même chose, c'est juste écrit différemment. 


Voilà ce que Ketty a écrit ici. Enfin pas Ketty, Myriam. Le sacerdoce de Myriam, c'est d'écrire ce qui a disparu, pour ne pas oublier, pour que son peuple se rappelle. Mais bon, Myriam fait ce qu'elle peut, de ce qu'elle se souvient. Les souvenirs sont parfois mensongers, trompeurs. Alors un bout de ça et de ceci, quelle différence ? Le principal, c'est ce qui est dit dans ces écrits. Et ces saynètes nombreuses, ces petits bouts de rien finissent par ce mélanger, s'amalgamer et finissent par ce lier, quelque chose en émerge, qui est plus que le total de ces bouts. Sans oublier les épices pour donner du goût. Et Myriam, ou Ketty, a choisi d'y incorporer quelques pincées d'humour. Pas trop, des légères, juste pour permettre aux bouts d'exalter tous leurs sucs.

Ketty écrit, le lecteur lit.
Si toi aussi tu lis, lis donc ce que Ketty écrit.
Et bonne nouvelle, il paraît que Ketty écrit encore.

Génocides

novembre 25, 2021

 

Thomas Michael Disch, Mnémos, 2019 (VO : 1965), 256 p., 6€ epub sasns DRM

 

L'Homme a t-il besoin des extraterrestres pour s’autodétruire ?

Présentation de l'éditeur :

Des arbres titanesques, à la croissance très rapide ont mystérieusement envahi la Terre. Ils colonisent le monde, assèchent mers et lacs, totalement indifférents au destin d’une civilisation humaine en train de disparaître dans ce cataclysme vert.
Dans le nord du Minnesota, Anderson, un agriculteur vieillissant, une bible dans une main et une arme à feu dans l’autre, tente désespérément de faire survivre la population d’une petite ville. Mais Jeremiah Orville, un citadin rescapé prêt à se venger et à défendre chèrement sa peau, devient un danger pour le groupe. Arriveront-ils à dépasser leurs différends pour vaincre l’ennemi ?

Mon ressenti :

Demain (en fait hier du fait de la vieillerie) une apocalypse a lieu sur la terre : une plante déposée par des aliens étouffe toute la flore, ce qui a des répercussions dramatiques sur la faune, humains compris.
On suit un groupe tenu de main de fer par un fanatique religieux.
Étude de mœurs dans le style de Malevil, doublée d'un voyage au centre de la Terre, ici les racines de la plante, l'élément science fictif n'est présent que pour faire un focus sur l'humanité ou plutôt sur ces réactionnaires bigots.

Même si j'ai lu cela assez rapidement, je ne suis jamais pleinement entré dans le récit. Ce groupe d'hommes est assez éloigné de la réalité d'aujourd'hui, surtout vue de France.
Sur la fin, cela devient un peu trop démonstratif et les notes religieuses m'ont fait légèrement fait chié.
J'aurais préféré en savoir plus sur cette plante invasive, mais cela reste malheureusement très évasif.
Pour un texte des années 60 l'écriture est plutôt moderne (la traduction est celle d'époque). 

J'avais acheté ce bouquin après avoir lu des avis qui en disaient qu'il était désespérant, ce que je n'ai pas remarqué (je dois avoir un level supérieur), lucide je dirais plutôt sur l'Homme. Pour l'anecdote, Thomas Michael Disch est celui qui est à l'initiative du prix Philip k Dick. Il mettra fin à ses jours en se tirant une balle dans le crâne. (Joyeuses fêtes)

Replis

septembre 01, 2021

 

Emmanuel Quentin, Mnémos, 2021 (Mü éditions, 2019), 264 p., 6€ epub sans DRM



Un jeune homme reçoit la plus belle des propositions, avoir une relation fusionnelle avec son père, et refuse... Pourquoi ?

Présentation de l'éditeur :

Dans une France ravagée par le changement climatique et la Grande Guerre des Frontières qui s’en est suivie, l’État contrôle tout et abreuve la population de fake news. Daniel Sagnes est l’un de ces monteurs/menteurs, simple rouage de la grande machinerie du mensonge institutionnalisé. Et à ce titre, il sait que l’Assimilation, qui permet de transférer aux enfants la conscience d'un de leurs parents en fin de vie, présentée comme seul espoir de survie dans ce monde de centres, est une supercherie. Alors quand vient le moment d’accueillir en lui la conscience d’un père honni, il n’a d’autre alternative que la fuite.


Mon ressenti : 


Second roman de l'auteur que je lis sans savoir de quoi il retourne, bonne idée ou pas ?
Ai-je tenté un repli après quelques lignes ?

Daniel Sagnes est monteur vidéo travaillant pour l'État. Son rôle est de faire de la propagande en faisant dire aux images ce qu'elles ne sont pas. C'est le monsieur Photoshop de la vidéo. Comme le personnage de 1984, nous sommes aussi en pleine dystopie dans quelques dizaines d'années. Un monde apocalyptique après une hécatombe végétale ayant eu des effets dévastateurs sur la vie. La science a tout de même fait une percée significative : la possibilité de transfert de la conscience dans la tête de sa progéniture.

Encore un roman sur des lendemains qui déchantent comme je les aime, plein de cynisme et de misanthropie. On rigole, jaune, noir et je me suis bien marré avec les répliques du personnage principal.
Emmanuel Quentin nous parle du mensonge, des fake news vidéos auxquels nous aurons de plus en plus dans quelques années. C'est un véritable page turner, un thriller efficace lu en deux jours. Encore un auteur qui fait baisser cruellement ma productivité au boulot... Un auteur à éviter si tu travailles dans une centrale nucléaire...
Un bémol cependant, la fin est un peu trop rapide, j'aurai aimé rester un peu plus dans ce monde. Mais bon, si on veut du rabe, c'est que le plat est bon.

Ne me reste que Dormeurs à lire de l'auteur, mais comme il n'a pas fait d'effort pour choisir un éditeur avec format numérique, moi je vais aller dormir afin de récupérer les heures de sommeil que l'auteur m'a volé.

Ce roman existe aussi en poche chez Pocket


Où s'imposent les silences

juin 28, 2021

 

Emmanuel Quentin, Mnémos, 2021 (Mü éditions, 2017), 252 p., 10€ epub sans DRM


C'est vrai ça, où s'imposent les silences ?
Dans les bibliothèques, paraît-il, et comme l'auteur est bibliothécaire et que l'histoire commence dans ce lieu...
Mais est ce dû plutôt à l'inanité de ce roman que le silence s'impose ?

 

Présentation de l'éditeur :

D’où que vous veniez, quelle que soit votre Terre d’origine, êtes-vous sûr de vouloir lire les lignes qui suivent ? De vous entendre résumer une histoire en quelques mots sous prétexte qu’ils vous éclaireraient sur son contenu ? Voulez-vous vraiment savoir ce que recèlent ces pages ?
Soit. Sachez donc que vous allez partir à la rencontre d’un étudiant confronté à un tableau de la Renaissance pour le moins anachronique, d’un flic enquêtant sur un cadavre improbable, et d’une femme amnésique se réveillant dans un champ désolé. Trois personnes rattrapées par le déséquilibre des mondes.
Si votre Loi vous y autorise, ouvrez ce livre, avant que ne s’imposent les silences.


Mon ressenti : 


Voilà un roman que j'ai lu sans savoir de quoi il retournait, juste du fait d'avoir lu et apprécié des nouvelles de l'auteur. Et bien m'en a pris. Un texte qui m'a emmené là où je ne pensais pas aller et même après avoir compris certains trucs, d'autres me réservaient des surprises. Et dès les premières pages, j’étais pris dans les filets de l'intrigue à cause d'un bout de papier !

Un roman assez dur, très dur par moment, l'auteur réussissant à faire ressentir l'impossible que je ne peux vous dévoiler. Et sombre aussi. On pense parfois à "et si cela se serait passé différemment". Mais ailleurs est-il meilleur ? Dur et sombre, assurément, mais aussi un peu d'espérance de lendemain, si tu décides de ne pas suivre à la lettre la loi qui te dicte ce que tu dois, ou ne dois pas faire.

Les yeux se réduisaient à deux spirales évoquant les sas des vaisseaux spatiaux dans les films de science-fiction qu’il regardait dans sa jeunesse. Ou à un trou de balle de chat.


Un thriller SF original dans sa manière d'aborder les thématiques récurrentes et d'affronter certains sujets difficiles. Une narration découpée pour perdre le lecteur dans ses trames parallèles.
Texte écrit en 2007, son épidémie sonne juste après l'apparition du covid. Et la révélation sur les origines de cette pandémie a de quoi faire rire, jaune, les lecteurs d'aujourd'hui.

Au final, un texte dont je ne m'attendais à rien et qui a réussi à me surprendre agréablement.

Seule incompréhension, pourquoi une réédition grand format au lieu du poche ?
Edit du 28 juin 2021 suite à la réponse de l'auteur :
Mnémos a racheté les droits numériques et a donc modifié la couverture selon sa charte graphique. Les droits en poche n'ayant pas encore été rachetés, seul l'édition Grand format de 2017 existe, avec la couverture d'origine.

Upside down

novembre 12, 2020

Richard Canal, Mnémos, 2020, 368 p., 10€ epub sans DRM



le décor parfait pour une fin de monde

CyberPunk's Not Dead !



Présentation de l'éditeur :

Au début du XXIe siècle, les dirigeants des GAFAM et autres NATU portaient les rêves d’une humanité enfin débarrassée de la maladie et de la mort. Ils ont réussi. Dans des îlots artificiels en orbite basse, ils jouissent désormais, à chaque instant, des illusions infantiles du bonheur.
Le reste de l’humanité survit tant bien que mal sur une Terre rouillée, épuisée, victime de désastres écologiques à répétition. Son histoire n’est pas la même. Le bonheur lui est définitivement inaccessible.
Dans ce monde fait de béatitude pour les uns et de combats pour les autres, où les IA s’activent en sourdine, certains cherchent à descendre pour retrouver leurs racines quand d’autres veulent monter pour acquérir une part d’éternité.
À travers une star de cinéma oubliée, des dirigeants obnubilés par leur statut social, ou encore un créateur d’un art inconnu, Richard Canal nous plonge au coeur d’un récit croisé où l’intolérable beauté du désastre côtoie la quête d’une humanité perdue.


Mon ressenti :

Terre dévastée par la pollution et le réchauffement climatique, puissants vivant dans des paradis protégés, clonage et IA, bref, le pitch de nombres de romans SF. Alors pourquoi avoir voulu lire ce titre ? Il m'a été proposé par l'éditeur : "Avec Upside Down, Richard Canal signe son grand retour à une science-fiction ambitieuse et universelle" Richard Canal ? Un inconnu pour moi, jamais entendu parler. Mais je ne demande qu'à connaitre. Et la présentation avec son "l’intolérable beauté du désastre côtoie la quête d’une humanité perdue." me faisait tout de même de sacrés œillades. Alors, hop dans la liseuse.
Et j'ai bien fait, car j'ai adoré. 

Il aura fallu qu’elle s’échappe une nouvelle fois de Treblinka pour comprendre à quel point un atoll constitue une prison. Une prison dorée certes, où tous les plaisirs sont à portée de main, mais un espace confiné, cerné de murailles invisibles, qui peu à peu vous sclérose, vous use, vous vole votre âme et votre imaginaire.
 

Nous sommes donc dans un univers ultra balisé : un monde dévasté, les pauvres bien pauvres vivant dans la lie et les riches s'offrant les plaisirs de la vie. D'un côté Down Below et de l'autre Up Above. L'auteur y imprime sa marque en mettant les riches dans des atolls volants. Rien de bien nouveau sous le soleil de la dystopie. Mais l'originalité est ailleurs
Roman choral, c'est surtout avec ses tranches de vie que l'auteur parvient à sortir des sentiers balisés : un inspecteur et son collègue, un chien qui parle; Un artiste et sa muse, en symbiose artistique, et des célébrités de jadis.

La société du spectacle.

Ce n'est pas un hasard si quelques citations situationniste parsèment le récit. Le travail a été abolit pour les riches, qui passent leur temps à se divertir via ses clones qui doivent se couler dans le costume de la célébrité recréée. L'auteur parvient à créer une tension identitaire sur ces ersatz, toujours à la limite de la corde raide. Les travaux quotidiens ont été relégués aux Intelligences Artificielles. Ces IA incompréhensibles à l'entendement humain. C'est rare que je lis des romans avec des IA autres, profondément étrangères. Avec en toute beauté cette étage fantôme conçue par elles, un Tetris changeant, défiant la compréhension, une architecture folle, mouvante. De ce que je connais du fonctionnement des IA ( merci la méthode scientifique), cela me semble vraiment très proche de la réalité.

Les IA ! Que savons-nous d’elles en réalité ? Elles nous sont plus étrangères que les premiers êtres qui ont peuplé cette planète, il y a plusieurs millions d’années. Et pourtant, c’est nous qui les avons conçues, nous qui leur avons donné le pouvoir de s’organiser.
 

Tandis qu'en bas, c’est la misère, la survie sous le brouillard de pollution, où chacun tentent de gagner leur ticket d'entrée pour Up Above. Mais pour cela, il faut tirer son épingle du jeu.

Elle a beau chercher le cri des dauphins étouffés par le plastique, la plainte des baleines échouées, celle des mouettes et des cormorans aux ailes engluées de nuit, les borborygmes des bancs de thons en quête d’un oxygène qui se raréfie, les soubresauts des requins-marteaux s’ouvrant le ventre sur le bordage des épaves des grands tankers, la désintégration des champs de corail, elle n’entend rien. La mémoire de l’océan n’a rien gardé. Pas même le souvenir d’une marée pour consoler une lune devenue impuissante derrière le Brown.
 

Des thématiques assez sombres contrebalancées par l'humour. Si vous voulez savoir ce qu'est l'humour cabotin, c'est ce roman qu'il vous faut lire. Car malgré un fond dense, jamais nous ne sombrons dans le désespoir. C'est même l'inverse qui est le sujet du livre, comment changer cet état de fait ? J'ai adoré le retournement de situation où l'arme d'abrutissement des masses se retournent contre ceux qui l'utilisent.

— T’es donc d’accord avec moi qu’on est des privilégiés.
— Un peu, ouais !
— Et le fait de vivre dans un monde où subsiste la notion de privilège te dérange pas plus que ça ?
— Du moment que je me trouve du côté des privilégiés, j’ai pas à me tordre le ciboulot. Mais pourquoi toutes ces questions ? Des fois, tu m’inquiètes, Stan ! Jamais Dean aurait entamé une conversation pareille.
— Je me demande parfois si t’as des idéaux, Duke.


L'auteur arrive à lier des thématiques assez éloignées dans un tout cohérent : art, asservissement des masses, révolution et IA. Le tout sans être chiant, grâce à l'enquête de ces inspecteurs hors du commun, la découverte d'un monde crédible et le mystère qui entourent les deux artistes. Et il y a même le Che. Le Che bordel !
Un roman profondément punk et réjouissant.


qui était justement le thème d'une émission de La méthode scientifique.

La SF : Punk Fiction ?

https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/la-sf-punk-fiction
Emision du 30 octobre 2020
Il fut un temps où la science-fiction n’était pas que des vaisseaux spatiaux qui tiraient des rayons lasers en faisant s’affronter le méchant empire contre la gentille rébellion. Il fut un temps où la science-fiction mettait à bas la société de consommation, piétinait le consumérisme, dénonçait les dérives de la société capitaliste, créait des univers anarchistes pour refuser l’ordre mondial, crachait sur le pouvoir des médias, des entreprises, des politiques, taguait les murs de la réalité virtuelle et jouissait de la destruction de l’ordre établi. Qu’est donc devenu cette SF, dans un monde où la dystopie de contrôle numérique n’est plus un fantasme mais une réalité ? La science-fiction est-elle encore un espace de protestation, la SF du XXIème siècle est-elle encore punk ?

 

Un petit agréable à lire chez Yuvine, comme chez le troll
 


Quelques citations :

Désolé de vous décevoir, petite fille, mais ce que vous appelez le libre arbitre n’existe pas. C’est une notion inventée par les philosophes pour rassurer les hommes. Clones ou non, nous ne sommes en réalité que les jouets de forces qui nous dépassent. De simples objets que les sociétés déplacent, que les multinationales achètent et revendent sur les marchés de la consommation et de la communication.

Maggie n’a pas l’intention de ménager ces hommes et ces femmes qui ont, pendant des siècles, ravagé la terre et les océans sous prétexte que le travail pouvait les élever dans la hiérarchie. Ils ont envié leurs maîtres, aspiré à occuper leur place, et n’ont jamais remis en cause la servitude qui les liait à eux.


Avis réalisé dans le cadre d'un service de presse

Le Chant des Fenjicks

septembre 24, 2020

Luce Basseterre, Mnémos, 2020, 336 p., 10€ epub sans DRM



Une partition qui débute de manière magnifique, sans tenir le rythme...
Extrêmement frustrant.


Présentation de l'éditeur :

La transhumance galactique des Fenjicks est menacée.
Traqués depuis des millénaires par les Chalecks, ces créatures cosmiques ne servent plus que de taxis vivants à travers l’espace.
Après des années de servitude, leur nombre s’amenuise et leur espèce est menacée d’extinction. Mais leur mystérieux chant silencieux traverse toujours la galaxie. Il porte en lui les notes d’un nouvel espoir : le soulèvement des cybersquales.
À travers le destin d’extraterrestres que rien ne destinait à la lutte, Le Chant des Fenjicks nous offre un roman choral où chaque voix est la pièce d’un puzzle, et chaque protagoniste, le rouage invisible d’une révolution qui les dépasse toutes et tous.


Mon ressenti :

Un univers étrange, peuplé de chaleks, de fenjicks, de félidés et pleins d'autres espèces.
Des noms aux consonances lointaines, des us et coutumes étranges, nous comprenons vite que nous ne sommes pas sur Terre, mais dans un monde autre. Les genres sont pluriels, le consentement est la base de la société. Mais entre la philosophie et sa pratique sur le terrain, le grand écart se fait.

Luce Basseterre déploie un univers tangible et son écriture renforce l'immersion : elle utilise le langage épicène : le iel, mais pas seulement, elle va beaucoup plus loin avec des pronoms que je n'avais jamais lu/vu : mæ pour mon ma, unæ pour un une, li pour le la, ciel pour celui celle. Un peu destabilant au début mais on comprend vite surtout que des personnages genrés sont aussi présents.
Des thématiques actuelles qui nous (dé)montre que pluralité n'est pas antinomique à société.
Autre thématique abordée, l’asservissement des corps (biologiques ou célestes).
Bref, c'est du tout bon, dépaysement, interrogations multiples, univers crédible et une histoire qui monte en puissance, je dévore le roman.

Mais il y a un gros mais : passé ce premier tiers, ces premiers personnages se révèlent secondaires et les fenjicks et semblables asservis prennent le devant de la scène. Et à partir de ce moment, cela part un peu dans tous les sens, multiplication des personnages, chapitres courts, actions. Trop, beaucoup trop. J'ai trouvé cela très confus. Et de me demander pourquoi l'autrice bazarde tout son monde pour finir dans un space opera assez classique.
Pire, il me reste l'impression d'une intrigue lentement dévoilée pour n'être au final pas traitée. La fin arrive comme un cheveu sur la soupe, sans véritablement conclure l'ensemble.
Le Chant des Fenjicks est un préquel à son précédent roman, La débusqueuse de Monde. Ne l'ayant pas lu, cela n'a dérangé en rien ma compréhension et je crois qu'un seul personnage fait le lien entre eux.

Au final, je suis très déçu, un roman plein de promesses, non tenues. Et j'en veux beaucoup à l'autrice de m'avoir fait rêver un texte au background solide, de m'avoir fait voir l'étendu des possibles pour finir par tout balancer à vau-l'eau. Vraiment rageant !

Avis réalisé dans le cadre d'un service de presse.

Une interview de l'autrice chez ActuSF

 

 

La Voie Verne

mai 14, 2020

Jacques Martel, Mnémos, 2019, 320 p., 10€ epub sans DRM (en promo à 5€ jusque fin mai 2020)


Pour aller du merveilleux scientifique à la science-fiction, empruntez la voie Verne.


Présentation de l'éditeur :

Un futur qui pourrait être aujourd’hui : l’usage du papier a disparu et l’ensemble des connaissances a été numérisé, jusqu’à ce qu’un virus informatique terriblement puissant et fulgurant en anéantisse une grande partie.
Dans ce monde au savoir gangrené, John, un homme d’âge mûr, devient majordome pour de mystérieuses raisons dans une famille richissime, recluse dans un immense manoir perché au cœur des Alpes. C’est là que vit Gabriel, un étrange enfant qui passe son temps dans un univers virtuel mettant en scène un XIXe siècle singulièrement décalé où il retrouve tous les héros, machines et décors de Jules Verne, un écrivain depuis longtemps oublié…
Confronté au mutisme du jeune garçon, aux secrets et aux dangers du monde virtuel dédié à Jules Verne, John s’embarque sans le savoir dans une aventure dont les enjeux se révéleront bientôt vertigineux.


Mon ressenti :




Certains auteurs réussissent à vous poser une ambiance en quelques lignes. C'est le cas ici ou une simple discussion badine dans un troquet vous pose les protagonistes, les lieux et l'ambiance générale. On s'y sent immédiatement bien, comme dans une vieille paire de pantoufles.
Nous sommes dans un futur assez proche du notre mais où les effets du dérèglement climatique sont prégnants et ont eu un effet immédiat : protection des arbres avec pour corollaire l'interdiction d'usage du papier et le recyclage obligatoire des livres. Pendant ce temps, un virus a rongé les mémoires informatiques. Résultat, la mémoire de l'imaginaire humain disparaît.

Un univers extrêmement riche et crédible, hymne à l'imaginaire comme vecteur de progrès et de découverte, doublé d'un bel hommage à Verne. Un livre univers, ou plutôt univerne. Peu à peu, cette société futur nous est dessinée, avec ses inégalités, sa technologie omniprésente, ses médias des grands groupes. Cependant, pas de c'était mieux avant, l'auteur arrive à montrer que l'avenir doit jouer dans l'osmose entre le passé et le présent pour aller de l'avant.
N'étant pas un adepte de Jules Verne, je n'ai pas goûté à l'ensemble des références et des clins d'oeil mais cela ne m'a pas empêché de prendre grand plaisir à lire ce roman dont la connaissance du précurseur de la SF n'est pas nécessaire.

J'ai adoré, malgré quelques longueurs digressives, je pourrais vous en dire des tonnes, mais quoi de mieux que de vous donner ces deux citations tirés du roman :

Moderne, mais avec cet esprit optimiste et positif que l’on trouve chez Jules Verne.

Pour moi, il ne s’agit pas d’une interprétation ou d’une adaptation, mais d’une vraie transposition


Boudicca y a fait une excellente découverte, Dionysos l'a trouvé passionnant, Le Chroniqueur y a vu une fin magnifique. Un voyage passionnant de la Terre à la Lune et, bien au-delà selon Le Galion des étoiles
Ombrebones fait bande à part, en trouvant que le propos théorique alourdissait le texte, tout comme Gromovar



Quelques citations


Les nains – personnes de petites âmes, telles que les définit mon dictionnaire personnel – avaient définitivement tué les géants. Plutôt que de se jucher sur leurs épaules pour voir plus loin, ils les avaient abattus. Ils avaient mis le temps, mais y étaient finalement parvenus…

Nous plaisantâmes un bon moment au sujet du samedi à venir, journée hebdomadaire européenne de, cette fois, la gentillesse. Elle tombait en même temps que la journée départementale du civisme, et celle, mondiale, de l’action positive, le tout en fin de semaine universelle de l’ouverture à autrui. Si les malheurs de l’humanité n’étaient pas résolus ce week-end, c’était à n’y rien comprendre… Dans quel monde vivions-nous, qui avait besoin de tels jours-symboles ?

L’Accès universel fut ajouté aux droits de l’homme peu après que la France eut créé l’identifiant universel, attribué à chaque citoyen à sa naissance. Dans certaines régions désertiques du monde, des hommes et des femmes mouraient de faim pendant que leurs enfants amaigris, les yeux rivés sur des plaques offertes par des gouvernements corrompus, à qui elles n’avaient pas coûté grand-chose, contemplaient les images de richesses à jamais inaccessibles.

Comme la plupart des gens influents, la milliardaire cultivait la nostalgie d’une époque disparue, ou du moins la nostalgie du mode de vie des gens aisés de cette époque, dont elle pouvait profiter conjointement avec les bienfaits de la modernité. Ce n’était pas la première fois que je constatais que beaucoup, avec les moyens que leur offrait le présent, se créaient un monde meilleur lié au passé. N’y avait-il pas de présent idéal ? Même pour les gens fortunés ?


Etoiles mourantes

décembre 19, 2019

Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach, Mnémos, 2014 (1ère parution 1999), 452 p., 25€ papier (ou 9€ en 3 epubs chez Amazon)



Les auteurs ont dû se mettre à deux pour écrire ce roman. Et moi pov' lecteur, j'étais bien seul pour en lire la totalité.


Présentation de l'éditeur :


Les AnimauxVilles, gigantesque cités biologiques et conscientes, capables de défier les lois de l’Espace-Temps, ont permis à l’humanité de coloniser l’espace. Mais celle-ci s’est divisée en quatre rameaux, les Mécanistes, les Connectés, les Organiques etles Originels. Entre ces factions que trop de choses séparent, la guerre menace d’éclater.
Face à ce danger, un AnimalVille tente de tracer une autre voie. Les rameaux sont invités à assister ensemble à un spectacle unique : la mort par supernova d’une étoile binaire. Leurs représentants seront-ils à la hauteur de cet événement cosmique ? Et quelles seront les conséquences de ces retrouvailles ?

Mon ressenti :

Futur très éloigné, l'humanité a essaimé un peu partout dans l'univers, grâce à la découverte d'une race alien étrange : les AnimauxVilles. Des êtres gigantesques entre le vaisseau, la ville dotés d'une conscience, d'une intelligence et de la parole. Avec eux la technologie a pu se développer et générer des dissensions entre les humains. Voilà donc l'humanité divisée en branches, parties chacune de leur côté. Mais l'apparition d'une double supernova risque de changer la donne.
Voici le résumé de 250 pages !
Un livre ardue, les tenants, l'histoire n'étant donné que peu à peu. On est un peu perdu devant cette foisonnante imagination, des humanités très différentes de ce que l'on connait. Jamais lu un truc d'aussi original, profondément autre.
Mais originalité ne rime pas toujours avec plaisir de lecture. Chaque branche de l'humanité nous est longuement présenté avant d'attaquer le coeur du sujet, à la moitié du roman. On passe de l'ethnographie à la hard SF, de la technique à la relation mère fille, du pouvoir à l'anarchie .
L'impression de lire un fix up, peut être le syndrome de l'écriture à quatre mains. Parfois l'histoire nous prend avec elle, d'autrefois non. Trop long à se mettre en place, trop ardu, j'ai souvent posé ce roman pour lire autre chose de plus captivant.
Arrivé à la moitié, j'avais déjà oublié les histoires des uns et des autres, les pages se font de plus en plus lourdes à tourner. Et la décision d'arrêter la torture se fait.
Le seul truc que je sais : pas pour moi.


Récapitulatif

Planète à louer

avril 15, 2019


Yoss, Mnémos, 2010, 320 p., 10€ papier



Peut on être chanteur de Heavy Metal, porter de vrais bracelets à clous comme dans les années 80, être ceinture noire de judo et de karaté, être licencié de biologie et écrire aussi de la SF ? Vaste question...



Présentation de l'éditeur :


Dans un futur indéterminé, une guerre nucléaire totale est sur le point d'éclater. Afin de sauver la Terre, des espèces extraterrestres en prennent possession, après avoir fait montre de leur force en annihilant l'Afrique. Ils y imposent des règles draconiennes visant à rétablir l'équilibre écologique. Un siècle plus tard, notre planète est redevenue un paradis, un « monde souvenir », où les riches xénoïdes viennent faire du tourisme. Mais derrière l'image d'Épinal, les conditions de vie des Terriens sont loin d'être idylliques.
Buca, la prostituée, Moy, l'artiste métis ou Alex, le scientifique de génie, tous n'aspirent qu'à une seule chose : fuir... partir... s'exiler... quitter la Terre... par tous les moyens !

Mon ressenti :


Ils sont là, et ils ne sont pas contents : l'homme étant incapable de prendre soin de sa planète, les xénoïdes décident de prendre les choses en main, un joli gant de velours dans une main de fer.
Et ils ne sont pas trop portés à la rigolade, pour preuve, dès qu'ils sont arrivés, ils ont envoyé en fumée le continent africain. Leur crédo : marchez droit. Leur maxime : qui vole un oeuf, vole un boeuf. A la première incartade, vous voilà condamner à une peine de reconditionnement corporel assez particulière : vous servez de corps pour une espèce faisant du tourisme sur Terre. Et certains aliens ne sont pas très soigneux avec leur moyen de locomotion. Plutôt que de vivre sous la menace et dans la pauvreté, certains n'ont qu'un désir, l'exil vers une autre planète, vers un ailleurs meilleur, enfin, peut être.. Mais cela reste l'espoir, le seul.
A travers une galerie de portraits via sept nouvelles, Planète à louer nous fait découvrir cette Terre colonisée, en faisant quelques détours sur une exoplanète. Comme le dit Yoss dans sa préface : 

Toute ressemblance entre la Cuba des années 1990 et cette Terre du XXIe siècle est purement intentionnelle.

Et c'est peut être ce qui pêche le plus dans ce roman fix-up. Mais pas dans le sens où il interroge le présent via le futur, c'est ce que fait souvent la SF, mais son allégorie reste trop empreinte du réalisme de la situation cubaine, je n'avais d'autres choix de réfléchir au parallèle, me privant la possibilité d'y voir autre chose, de rendre le particulier généralité.
Car mis à part ce défaut, au quelle on pourrait à la limite aussi rajouter une écriture manquant de style, ses petites histoires de vie souvent assez cruelles, toutefois contrebalancé par des touches d'humour et une certaine ironie, ne manquent pas de relief. Notamment grâce aux personnages crédibles qu'il nous dépeint. En outre, l'auteur évite le manichéisme outrancier, montrant que l'ailleurs n'est pas synonyme de meilleur, et que partout nous pouvons trouver des individus en lutte, hors norme.

C'est tellement rare de nos jours de voir un auteur droit dans ses bottes, qui dit réellement pourquoi il a écrit son texte de manière politique et claire, en évitant le sempiternelle " Oh mais je ne voulais pas écrire sur tel ou tel sujet, c'est à mon corps défendant que l'on peut y voir telles ou telles choses" évitant ainsi de perdre quelques lecteurs au passage.
Et puis un chanteur de Heavy Metal, portant de vrais bracelets à clous comme dans les années 80, ceinture noire de judo et de karaté, licencié de biologie qui écrit aussi de la SF, il faudrait être fou pour passer à côté !

Plus déplaisant, ce roman vient de faire l'objet d'une réédition en 2018 dans la collection Hélios Essentiels, sans pour autant que soit réalisé une version numérique. Reste la version illégale pour tous ceux qui voudraient le lire via une liseuse...

La blogosphère ne tarit pas d'éloges : un excellent recueil selon Xapur, un chef-d’œuvre d'après Baroona, une pépite pour Lhisbei , À découvrir absolument conclue Zina

Récapitulatif

Quelques citations :

Pour certains sociologues, le meilleur indicateur du degré de civilisation d’une culture est la distance à laquelle elle est capable d’éloigner ses propres excréments.
Pour certains écologistes, le meilleur indicateur du degré de civilisation d’une culture est le recyclage qu’elle est capable d’appliquer à ses propres excréments.
Pour certains individus, le meilleur indicateur du degré de civilisation d’une culture est la capacité à tirer profit des excréments qu’elle produit.

[à propos du tigre de Sibérie] Un magnifique animal, qui n’a quasiment pas d’ennemi naturel. Et qui a été le roi indiscuté de la taïga… jusqu’à l’apparition de l’homme.

Le goût de l'immortalité

février 14, 2019


Catherine Dufour, Mnémos, Livre de poche, 2005, 320 p., 7€ papier


Confessions d'un zombie

Présentation de l'éditeur :


Mandchourie, en l'an 2213 : la ville de Ha Rebin dresse des tours de huit kilomètres de haut dans un ciel jaune de pollution. Dans les caves grouille la multitude des damnés de la société, les suburbains.
Une maladie qu'on croyait éradiquée réapparaît. Cmatic est chargé par une transnationale d'enquêter sur trois cas. Une adolescente étrange le conduira à travers l'enfer d'un monde déliquescent, vers ce qui pourrait être un rêve d'immortalité.
Mais vaut-il la peine d'être immortel sur une Terre en perdition ?

Mon ressenti :

Optimistes de toutes obédiences, passez votre chemin, ce monde futur n'est que souffrance et noirceur, les gens honnêtes n'y font pas de vieux os. Pour preuve le récit de deux protagonistes qui vont croiser le chemin de notre narratrice. 
Le propos : la narratrice le dit très bien en début de texte :

je peux déjà vous promettre de l’enfant mort, de la femme étranglée, de l’homme assassiné et de la veuve inconsolable, des cadavres en morceaux, divers poisons, d’horribles trafics humains, une épidémie sanglante, des spectres et des sorcières, plus une quête sans espoir, une putain, deux guerriers magnifiques dont un démon nymphomane et une... non, deux belles amitiés brisées par un sort funeste, comme si le sort pouvait être autre chose. À défaut de style, j’ai au moins une histoire. En revanche, n’attendez pas une fin édifiante. N’attendez pas non plus, de ma part, ni sincérité, ni impartialité : après tout, j’ai quand même tué ma mère.
Ce n’est pas un sujet qui peut se passer de mensonges.
Trois récits pour une histoire, une ado figée dans le temps, un entomologiste pris dans des enjeux géo-industrio-politiques et une musicienne qui va tenter d'adoucir les moeurs. Ajouter à cela des tours immenses qui ne sont pas sans rappeler certaines monades, une variation de paludisme extrêmement meurtrier, une utopie dictatoriale et une sorcière vaudoue. Et au milieu de tout ça, des hommes qui se battent pour survivre dans ce monde déliquescent. Seuls les plus forts survivent. 

A travers ces trois tranches de vie, Catherine Dufour nous dessine un futur pas très glorieux, où les Etats n'existent plus que derrière des multinationales qui se font la guerre. L'éternelle lutte entre classe laborieuse et classe dirigeante se creuse, ce n'est plus un fossé qui les sépare, mais un gouffre, avec quelques petites passerelles pour certains joueurs à l'éthique inexistante.
Rien de nouveau sous le soleil, mais l'auteure a une approche différente de bien ses confrères, un style incisif, parfois cynique et des personnages complexes. Le roman ne restera peut-être pas dans mes annales, mais le destin de ses trois personnages malmenés par l'histoire continueront de ma hanter, un petit goût d'immortalité en quelques sortes.



Prix Bob-Morane 2006.
Prix Rosny aîné 2006.
Prix du Lundi 2006.
Grand prix de l'Imaginaire 2007.


Récapitulatif

Quelques citations :

[à propos des scientifiques] Pour le moment, j’ai besoin de techniciens capables d’assurer la maintenance des générateurs d’air, pas de branleurs rêvant aux trous de Vers.

[...] on ne peut pas commencer quoi que ce soit de juste comme ça. Parce qu’affronter une maladie, une catastrophe naturelle, c’est dans l’ordre des choses. Les humains ont toujours lutté contre le monde et lutter, c’est perdre souvent. Mais le meurtre, c’est autre chose. Un être humain qui en tue un autre, c’est qu’il accepte de devenir lui-même une catastrophe naturelle. Il devient son pire ennemi, il pactise avec la force écrasante du monde. Quelle utilité de sauver une vie au prix de l’envie de vivre ?

[...] que peut-on attendre de gens qui, au bout de cent années d’existence, ne sont morts ni d’amour, ni de dégoût, ni d’épuisement ? Un peu de sagesse ? J’en cherche les effets autour de moi et je ne vois rien. Que peut-on espérer d’un monde que dirigent d’inusables vieillards ? Nous qui avons le temps, la connaissance et le pouvoir, nous ne savons que durer. Nous n’avons appris qu’à nous survivre. Nous sommes des monstres, mon ami.

[...] je ne crois pas à cette sagesse des anciens pour laquelle vous avez tant de respect. Car les vieillards sont ceux qui ont beaucoup vécu et donc beaucoup souffert. Je suis morte et j’ai tué, j’ai vu tuer et mourir, j’ai eu un temps immense pour la douleur et la méditation, ai-je pour autant grandi en force morale ? En discernement ? La souffrance n’élève pas, elle abaisse. Elle ne rend pas intelligent, elle abrutit ; elle ne rend pas plus fort, elle fêle ; elle n’éclaircit pas la vue, elle crève les yeux ; elle ne mûrit pas l’esprit, elle le blettit.

Mais peut-être est-il encore possible, avec beaucoup de soin, de science et de patience, de rendre la terre aux hommes et les hommes à la terre ? De rogner les tours à défaut de les abattre, épurer nos sols, nos eaux et notre air pour y relâcher, ressuscitées, toutes les Espèces dont nous conservons l’adn avec un soin pathétique ? Et ensuite, oser risquer un œil hors du Réseau sous un ciel moins jaune de crasse ? La tâche est immense, il y faudrait une parfaite maîtrise du présent, une connaissance intime des erreurs passées et beaucoup de temps.

Mausolées

janvier 28, 2019
 

Christian Chavassieux, Mnémos, 2013, 336 p., 8€ epub sans DRM

Un post apocalyptique atypique, tout en nuances servi par une belle plume. Magnifique.



Présentation de l'éditeur :


Descendu d'un ferrail brinquebalant, Léo Kargo pose son sac à Sargonne, une commune libre de l'Europe Ralliée établie après les terribles Conflits dont les destructions massives sont encore dans les mémoires de tous. L'un des hommes les plus célèbres de son temps, le richissime et controversé Pavel Adenito Khan, l'a recruté pour s'occuper de son immense collection de livres, l'une des dernières bibliothèques au monde.
Mais Kargo comprend rapidement que son embauche ne doit rien au hasard. Inquiet, il enquête... Et les questions, les rumeurs, nombreuses, surgissent... À propos des livres atteints d'une mystérieuse lèpre, sur la séduisante Danoo Forge, l'assistante du milliardaire étrangement surnommé le Diable. Et qui est cette fascinante et dangereuse Lilith, mi-femme, mi-machine qui rôde dans la cité ?
Dans cette quête, hantée par le souvenir d'une science déréglée et la folie guerrière des hommes, Kargo trouvera bien plus que des réponses. Il rencontrera un destin poignant, le sien et le chaos, celui du monde.

Mon ressenti : 



La période des Conflits a totalement reconfiguré le visage géopolitique mondial, une méfiance, voir une haine tenace contre la science et le savoir est ancrée dans la population et ses dirigeants. Danc ce nouvel âge obscurantiste, le riche Khan, un ancien chef de guerre, embauche un poète et savant pour prendre soin de sa bibliothèque légendaire.

L'univers m'a fait penser à China Mieville, du fait que nous sommes entre science fiction et fantasy, et aussi de certains de ces personnages, tel Lilith, mi femme, mi robot.
Nous naviguons entre quête des origines, la démocratie, les luttes de pouvoir, les représentations, l'éthique scientifique et la nécessité (?) de la culture et du savoir.
Dans ce monde vieillissant, deux camps s'affrontent : ceux pour qui l'absence de natalité est une chance pour le monde, celle enfin de voir l'humanité disparaitre (Peter Watts ne renierait pas l'idée, nous en reparlerons avec le dernier Bifrost en date), et les quelques autres avec une lueur d'espoir.
Les personnages sont tout en nuances, comme ce chef de guerre, le méchant du livre qui se révèle beaucoup plus subtil qu'il n'y parait au premier abord. Et puis il y a Sargonne, la ville-monde dont nous déambulons dans certaines ruelles et commerce, ces quartiers cachés où la révolte grogne.
L'action est plutôt rare et lorsqu'elle est présente, elle est loin d'être spectaculaire. C'est un roman d'ambiance, assez sombre, crépusculaire, avec quelques touches d'optimisme.


Christian Chavassieux sait utiliser sa plume, ses mots font naitre les images. Sans trop en révêler sur sa ville et ses habitants, il fait naitre notre imagination pour combler les vides. Et au final, l'impression d'avoir lu beaucoup en si peu de mots.
Des belles phrases, voir plus bas, et bons mots comme ce "livres libres", ou mourir ? Ou cette citation que  tout critique pourrait employer face à certains textes :

Le scénario sur lequel j’avais déjà décidé de ne pas m’attarder m’épargnait l’effort de l’oublier


Passé assez inaperçu lors de sa sortie, ce roman mérite amplement qu'on s'y attarde.

Une belle interview de l'auteur est disponible sur ActuSF

Baroona a aimé les ambiances, mystères, actions et réflexions, Julien le naufragé a aimé un récit d'ambiances évoluant quelque part entre la tragédie, le drame, le polar et l'anticipation.




Récapitulatif



Quelques citations :


Kargo se présenta devant une employée massive, farouchement plantée là, les membres raidis par une veste monolithique. Elle avait la taille et l’allure générale d’une allégorie soviétique.

C’était la vue d’une librairie, comme il était possible d’en voir encore dans quelques villes de l’Europe Ralliée. Une boutique étriquée, encombrée de volumes sans ordre. Le nom du magasin s’arrondissait sur la vitrine, comme un sourire retourné : « livres libres ». Kargo se souvint avoir lu un jour que les deux mots français avaient la même origine : liber, la partie du bois dont on faisait les livres autrefois, qui avait aussi donné le mot liberté. Le rapprochement étymologique était joli, mais Kargo n’était pas convaincu qu’un monde où le livre était vecteur privilégié d’éducation fut un monde plus libre que celui dans lequel il vivait, où le livre avait pratiquement disparu, n’étant plus utilisé que par une élite.

Quant à mes parents adoptifs… Ils n’étaient déjà plus de ce monde quand je rackettais dans les villages. Je ne veux pas dire qu’ils étaient morts mais ils avaient intégré une sorte de secte anti-écologiste avant de se kamikazer en dynamitant les derniers ânes du Poitou. Quelle imbécillité, n’est-ce pas ? En arriver là. Un tel abîme entre la pertinence de mes parents adoptifs et la stupidité de leur dernier geste sur Terre. Aucune culture ne peut donc vous retenir de verser dans la barbarie ou la bêtise ? C’est un constat affligeant, malheureusement bien expérimenté et depuis longtemps. Sais-tu ce qui est nécessaire pour l’éviter ? L’idéal : la conviction viscérale qu’il faut tendre à un but qui nous élève. Une morale, quoi. Sans cela, on a vite fait de rejoindre les troupeaux de la barbarie, et aucun discours ne tient pour l’éviter.

Chaque pays était désormais souverain, délivré de l’emprise mafieuse. En août 37, Nairobi et Alger étaient libérées et les conflits d’Europe s’essoufflaient. Modkine et son pendant chinois Wong étaient de plus en plus isolés ; et les démocraties, réorganisées, leur portaient de sérieux coups. Wong est mort, déchiqueté par la foule, comme tout bon dictateur, et je prépare depuis longtemps un sort peu enviable à Modkine, qui se terre quelque part en Amérique. J’ai quelques comptes à lui rendre au nom de l’humanité et de mes proches ; les gesticulations gentillettes des tribunaux internationaux m’agacent autant qu’elles doivent le faire rire. Tout semble figé et patient. Des gouvernements et des peuples qui ne se soucient plus de justice. On laisse vivre en paix un génocidaire. C’est insupportable.

Je les méprise ? Pas vraiment. Je ne méprise plus personne. Je me vois trop misérable pour récuser chez l’autre sa propension à la médiocrité ; ce sera mon prochain livre. L’univers des médiocres écrit par l’un d’eux. Si le pouvoir c’est l’écrasement des autres, le mépris des médiocres, alors je veux bien me consoler de ne jamais le partager et demeurer du côté des besogneux arpenteurs de cette terre. J’ai vu des génies d’une insupportable limitation d’esprit. À quoi sert le génie ? Il est une malédiction pour celui qui en hérite. Je me sens assez bien dans ma peau de médiocre.


Dis-moi, Léo, as-tu déjà entendu le cri d’une hirondelle ? » Kargo rappela qu’elles avaient disparu bien avant sa naissance, et Pavel conclut : « Voilà. La corde de l’arc d’Ulysse répond à la tension en émettant le cri de l’hirondelle, dit Homère. Nous ne savons donc plus, aujourd’hui, quel son faisait la corde de l’arc d’Ulysse. Si les choses qui donnent le sens d’un livre disparaissent, l’une après l’autre, est-ce que ce livre a encore un sens ?
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