Hautes tensions : 9 scénarios pour penser nos futurs énergétiques

Romain Lucazeau, Marguerite Imbert, Olivier Paquet, Amaury Bündgen, Lloyd Chéry, édition Tallandier, 2025, 144 p., 21€ papier


À lire à 19 degrés : prospective sous contrainte énergétique

Pitch de l'éditeur : 

En nous propulsant en 2040 et jusqu’en 2150, le recueil Hautes Tensions propose neuf scénarios se déroulant dans le « monde d’après » la transition énergétique et environnementale. Ces histoires (huit nouvelles et une bande dessinée) sont le fruit d’un travail inédit entre des auteurs de science-fiction, des dessinateurs et des experts de la prospective et de l’innovation d’EDF. Tantôt dystopiques, tantôt contemplatives ou satiriques, elles offrent une nouvelle manière d’aborder les enjeux énergétiques et géopolitiques. Que se passerait-il si chaque citoyen produisait sa propre énergie ? À quoi ressemblerait une société sans énergie fossile ? Et si le climatoscepticisme devenait la norme ? À quoi ressembleront nos ruines du monde des énergies fossiles, quand nos sociétés utiliseront pleinement le potentiel de l’électricité ? Et si les géants de la tech devenaient fournisseurs d’énergie gratuite ? Autant de questions – parfois radicales, toujours plausibles –, auxquelles ces scénarios nous invitent à réfléchir.

Mon ressenti :

Grand habitué des textes de science-fiction, je le suis nettement moins en ce qui concerne les livres de prospective commandés par de grands groupes. J’étais pourtant intrigué par ces commandes institutionnelles. Il y a quelque temps, je voulais lire le résultat de la Red Team : l’armée avait demandé à des auteurs de SF d’imaginer des scénarios futurs. Mais le prix du bouquin, financé par l’armée — elle-même financée par mes impôts — m’avait fait jouer l’objection de conscience. Ici, c'est financé avec le paiement de mes factures EDF, et en plus c'est un service de presse. Et ce recueil, Hautes tensions, a tout de même un petit goût de Red Team, avec des auteurs y ayant participé.

Avouons-le : j’ai plus tendance à lire de la SF des petites gens, de la contestation, de la pensée critique. Ici, on est plutôt à l’opposé : cols blancs et grosses entreprises. Je ne vous le cache pas, ça fait bizarre à la lecture. J’avais parfois l’impression d’être en terre étrangère, à découvrir des us et coutumes aliens, étranges, incompréhensibles.
Et puis, une fois cette étrangeté acceptée, on parcourt avec plaisir ces différents textes. On découvre une pensée radicalement différente, celle des gens de droite, et cela permet de confronter les points de vue. Même mon côté mauvaise langue fut parfois pris de court, avec des textes plutôt à gauche. Ce n’est pas encore aujourd’hui que je prendrai ma carte au MEDEF, mais découvrir des opinions différentes s’est révélé intéressant et instructif.

Le livre s’ouvre sur une courte BD, Nihil novo, montrant le discours corporate d’un grand entrepreneur américain. Son business plan ? Rien de bien nouveau. Mais difficile de le reprocher à la BD au vu du titre. Certains réussiront toujours dans la vie : sans éthique, la vie est plus facile.

Premier bon point : une illustration couleur ouvre chaque texte. Je les ai trouvées plutôt bien réalisées et en rapport avec les nouvelles.

La remédiatrice
Futur proche. La France a su, grâce à l’énergie nucléaire, passer la crise de la fin des hydrocarbures. Dans un monde désormais plus vert, de vastes zones urbanisées doivent être démantelées et rendues à leur état primordial. J’ai un peu de mal à croire à cette utopie où l’homme rendrait vraiment la nature à la nature. Quoi qu’il en soit, c’est optimiste et ça donne envie de lire jusqu’au bout.

Le dernier oil angel
À la campagne. Alors que le monde entier s’est converti à l’électrique, un vieux briscard continue de polluer l’air avec son deux-roues. C’est drôle et cocasse, ça retourne un peu les rôles : les écolos sont la norme, les hydrocarbures les marginaux. Seul bémol : ça sonne un peu comme « la modernité a toujours raison ».

Le péril blanc
Un train peut en cacher un autre.
Rassurez-vous, les Blancs ne vont pas envahir notre chère patrie. Le péril blanc, c’est l’extraction de l’hydrogène dit blanc dans les collines du Luberon. Sur le site d’extraction, une alarme retentit. Catastrophe industrielle, réseaux sociaux et piratage informatique : les bureaux de gestion d’EDF sont sur le pied de guerre. Nous sommes ici dans le silence feutré des pôles de décision.

Hello Juno
Un géant de l’électricité doit annoncer la hausse de ses tarifs à la télévision. Mais sa maison connectée va lui jouer des tours. Une nouvelle absurde et pleine d’humour.

Les vieux pots
Futur proche. Le réarmement démographique n’a pas eu lieu et les compétences, connaissances et expériences des spécialistes risquent de se perdre. Un nouveau programme est lancé : les retraités forment des IA. Un sujet intéressant, dont le traitement m’a étonné. Le résultat est une pochade branlante d’espionnage. Bof.

Tarjak sur Mirador
Dans un coin reculé, une prison voit arriver un militant extrémiste condamné à une lourde peine. Je disais en introduction que cela faisait étrange de lire un livre de droite : voici l’exception. Une sorte d’apocalypse utopique. Plaisant à lire et crédible, malgré le côté conte.

L’étrange rêve d’Abou 
Un village perdu et un bistrot où presque personne ne vient, subventionné par le conseil régional. Perplexe au début sur l’idée de ce texte — le réseau électrique comme lien entre les habitants — j’ai finalement apprécié cette nouvelle qui mêle autosuffisance, classes sociales, réfugiés climatiques et service public. Dans une veine utopiste qui montre que, même lorsque le monde devient une somme d’individualités, on peut toujours faire société.

La guerre de la Rance
Dans deux siècles, l’État n’existe plus et la France ressemble au Moyen Âge. Nous assistons à la bataille d’une place forte. Dommage de finir par ce texte, qui manque cruellement d’originalité et d’enjeux.


Résultat des courses, c'est bien mieux que ce à quoi je m'attendais : j'avais peur de l'ébauche de scénarios, sans véritables univers, ni personnages caractérisés, et au final, l'immersion fonctionne très bien. Seul bémol, ce n'est pas l'originalité pour les lecteurs de SF, loin de là. Le prix est cher pour le contenu, mais sache qu'une fois lu, cela peut servir de combustible à ta cheminée, de quoi faire baisser ta facture électrique...


Lloyd Chéry fait sa propre pub dans son podcast, à écouter ici

Le maki a plutôt bien aimé : "l'ensemble reste captivant, il soulève un questionnement légitime, propose des solutions sciences-fictives plausibles "


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