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L'Avant poste

juin 24, 2026


Dmitry Glukhovsky, Robert Laffont, 2026, 368 p., 15€ epub sans DRM

 
Oubliés de la capitale, une brume toxique et un commandant alcoolique. Bienvenue dans L'Avant-poste. Un roman qui colle à la peau comme une vieille infection et qui rappelle que, parfois, le pire n'est pas ce qui sort de la brume…

Pitch de l'éditeur : 

À la suite d'une guerre civile destructrice, des régions entières sont contaminées et les rivières empoisonnées. Egor vit enfermé dans un avant-poste qui marque la frontière de l'État de Moscovie. Son beau-père, commandant du poste, lui rend la vie difficile, et la belle Michelle ne s'intéresse pas à lui. Egor rêve du monde au-delà du pont ferroviaire, de l'autre côté du fleuve. Personne n'a traversé ce pont depuis des décennies. Jusqu'à aujourd'hui... Qui est cet homme en provenance de l'autre rive. Que se passe-t-il de l'autre côté du pont ?


Mon ressenti : 

Nous sommes plongés sans préambule dans le quotidien d'un avant-poste oublié de tous. Son quotidien, surveiller un pont qui enjambe un fleuve qui crache une brume violette toxique. C’est un bastion isolé qui survit de bric et de broc, au gré des marchandises que Moscou daigne encore envoyer. L'écriture est volontairement simple, faite de phrases courtes, sèches. Et puis, un jour, une silhouette émerge de la brume. L'aventure commence.
Dans cette ambiance fantastique et étouffante, on suit des tranches de vie amères. Il y a la famille du commandant, qui n’a sûrement pas décuvé de sa vie ; sa femme, une gitane voyante ; et leur rejeton, amoureux éconduit de la belle Michelle. Elle, elle ne rêve que de la grande vie dans la capitale, loin de ce coin paumé rempli de bouseux.

Pas d’action à tout casser ici. Glukhovsky nous embarque dans un roman d’ambiance, lourd de secrets et de non-dits. Qu’y a-t-il de l’autre côté du fleuve ? Pourquoi cette brume ? Les questions restent sans véritables réponses, l'auteur ne nous livre que quelques rares éléments de compréhension. C'est le règne du flou.

L'écriture de Glukhovsky accompagne parfaitement cette lourdeur : elle est volontairement simple, faite de phrases courtes et sèches. À travers ce récit, Glukhovsky continue de disséquer la Russie avec son écriture en guise de scalpel. C’est un catalogue de l'absurde : absurdité de la guerre, du pouvoir, de la religion et des hommes. En filigrane, c’est surtout un hymne au libre arbitre.


Premier tome d'un diptyque si l'on en croit la bibliographie russe de l'auteur, je trouve que ce roman se suffit largement à lui-même. Sa force réside dans son atmosphère qui n'a pas forcément besoin d'une suite pour marquer l'esprit. 


Les Naufragés de Velloa

juin 10, 2026

 

Romain Benassaya, 2019, Critic / Pocket, 450 p., 8€ epub sans DRM



Le Grand Soir n’a pas eu lieu, mais le Grand Exode, lui, a bien laissé les plus pauvres sur le carreau. Bienvenue dans Les Naufragés de Velloa, là où l'humanité a enfin réussi à se débarrasser de ses déchets (nous).


Pitch de l'éditeur : 

XXVIIIe siècle. Mars et Vénus dominent le système solaire, protégeant jalousement leur surface habitable des milliards de naufragés condamnés à errer dans l'espace suite à la destruction de la Terre.Quand Mark Slaska, agent des services de renseignement martiens, découvre sur Mercure un vaisseau de naufragés à qui Vénus avait refusé l'asile, a pu rejoindre l'étoile Sigma Draconis quatre cents ans plus tôt, une vive stupéfaction s'empare des deux planètes : comment un appareil à peine capable de faire la distance Terre-Vénus a-t-il pu parcourir une distance de près de 20 années-lumière, qui plus est, de manière quasi-instantanée ? Existe-t-il une force, dans l'orbite de l'étoile, qui les y aurait invités ?  
 

Mon ressenti :

Au 28e siècle, l'humanité a enfin sonné le clap de fin de la Terre, la rendant inhabitable. Une grande partie de la population a péri, tandis que les puissants ont colonisé Mars et Vénus. Reste une lie de l'humanité à qui l'on refuse toute entrée sur ces îlots : les "blattes".

On pourrait reprocher à l'auteur un pitch caricatural, digne de la lutte des classes des années 70, mais si l'on se penche sur notre société actuelle, on remarque bien vite que nous vivons nous-mêmes dans une caricature. En outre, l'auteur n'est pas naïf et nous dresse un univers malheureusement très crédible. La science-fiction, en nous contant l'avenir, ne cesse de nous interroger sur notre présent. Dont acte.

Mais ce n'est pas un essai, loin de là. C'est un pur thriller avec, principalement, trois points de vue. Chaque étape nous montre la complexité de cet univers ainsi que celle de la nature humaine. Car, au-delà de ces sociétés, la majorité des gens qui les composent ne sont pas aussi tranchés dans leurs opinions une fois que leurs œillères tombent.

Moins réussi, selon moi, est la planète lointaine découverte et son régime féodal. C'est dessiné plus grossièrement, et le thème "la religion est l'opium du peuple" aurait mérité d'être plus nuancé.

Romain Benassaya est habitué aux "big dumb objects" ; c'est un peu moins le cas ici, son grand objet stupide est tout simplement cassé. Reste à savoir par qui ? Ce fil rouge purement SF a maintenu mon intérêt tout au long. Tous les secrets ne sont pas révélés et il faudra lire l'ensemble de l'œuvre de l'auteur pour, peut-être, avoir des réponses. Même si la fin reste trop précipitée, sa nature ouverte ne m'a pas gêné.

Un très bon thriller.

Colla Scura

mai 18, 2026

 

Richard Canal, Critic éditions, 2026, 546 p., 14€ epub sans DRM


Bienvenue chez la mafia du temps


Pitch de l'éditeur :

Pendant que le commun des mortels vieillit en silence, certains êtres exceptionnels sont capables d’emmagasiner du temps au point de devenir quasi immortels. Dernièrement, toutefois, les sources auxquelles ils s’approvisionnent semblent se tarir, et les rangs des time-hoppers se clairsèment dangereusement. C’est le début d’une course contre la montre – et un ennemi inconnu. Pour percer les mystères du temps et des sabliers très convoités de la famille Malaterre, ils vont devoir faire taire des haines centenaires et œuvrer ensemble. Reste à savoir à qui ils peuvent réellement se fier…


Mon ressenti :

J'étais assez intrigué par ce titre, même si le côté "Immortels" me faisait un peu peur. Mais j'avais envie de lire un bon thriller, le genre de livre dont les pages se tournent toutes seules. Ayant déjà apprécié la plume de Richard Canal dans Upside Down, j'ai décidé de sauter le pas.

En temps normal, lorsque le fric coule à flots, les relations entre mafieux sont stables. Par contre, dès qu'il commence à manquer, les ennuis arrivent. Ici, l'argent n'est pas le sujet principal (quoique…), la vraie monnaie d'échange, c'est le temps.
Certains individus très rares possèdent un talent particulier : celui de repérer des lieux où leur corps peut absorber du temps. Une fois cette substance assimilée, ils cessent de vieillir. Pourquoi ? Comment ? Les membres de la famille Malaterre n'ont que des hypothèses. Le problème, c'est que leurs sources temporelles semblent se tarir... et qu'un membre de la famille est assassiné.

Même si j'aime d'ordinaire les romans avec un côté plus rationnel, les explications de l'auteur permettent ici de passer outre. Richard Canal sait mener une intrigue : les presque 600 pages s'avalent à toute vitesse, comme si les personnages nous volaient notre propre temps (Quand l'imaginaire du roman rejoint la réalité !).

Bref, c'est un très bon blockbuster rempli d'action et de suspense. Une fois que l'on pense savoir où tout cela va nous mener, les rebondissements arrivent pour tout relancer. On pourra regretter des personnages qui manquent parfois un peu d'épaisseur, mais la dynamique des relations entre eux permet de l'oublier. De même, les réflexions philosophiques sur le temps sont parfois moins bien amenées et coupent un peu l'action, mais heureusement, elles prennent peu de place.

J'ai beaucoup aimé le final et son aspect plus science-fictionnel. Cerise sur le gâteau : la fin offre la possibilité de revenir dans cet univers. Si le succès est au rendez-vous, je ne serais pas contre perdre à nouveau quelques heures de mon temps pour en explorer la suite !

 

Le Mensonge suffit

avril 14, 2026

 

Christopher Bouix, Au diable Vauvert, 2025, 168 p.,  8€ epub sans DRM

 

Bienvenue dans le divertissement du futur : Justice, paillettes et mise à mort !

Le pitch de l'éditeur : 

Un homme, Ethan Chanseuil.
Un androïde, Milo-128.
Cent-vingt minutes d’interrogatoire.
À l’issue, le vote du public.
Sur une question simple : qui dit la vérité ?


Mon ressenti :

Un homme est amené, cagoulé et ligoté sur une chaise. Le silence se fait. Le générique lance ses premières notes. Bienvenue dans l'entertainment du futur.

Vous aimez les émissions sur les crimes ? Vous êtes accros aux procès filmés et aux faits divers scabreux qui font les choux gras des chaînes télé et youtube ? Vous allez succomber à ce nouveau divertissement. Ici, on vous offre le supplice d'un accusé de meurtre, en mondovision.
Mais attention, pas d'inquiétude : ce n'est pas "que" de la télé. C'est la justice en direct. Le point d'orgue ? Le vote des spectateurs en fin d'émission pour décider de la sentence. On nous l'avait promis, le voici enfin : le vrai jury populaire, télécommande en main.

 


On retrouve ici l'humour noir et caustique si particulier de l'auteur. Il nous dessine un futur qui place immédiatement le lecteur dans une situation de malaise. Le récit se dévore comme une pièce de théâtre parfaitement rythmée : la mise en scène est splendide et les coups de théâtre rebattent régulièrement les cartes. Derrière le rire jaune se dessine une société terrifiante où l'individu n'est plus qu'un chiffre sur la balance du bénéfice/risque. Dans ce monde, les droits n'existent plus ; seule la "dictature bienveillante" du divertissement fait foi.
 
Le génie du texte réside aussi dans ses détails. L'immersion est totale, nous avons même droit à de fausses publicités entre les actes, renforçant le réalisme de cette farce macabre.
J'ai particulièrement adoré les "sondages express" des téléspectateurs, sommets d'absurdité grinçante. Un exemple ? Lorsque l'émission diffuse une photo du salon de l'accusé, un sondage tombe : 71% des votants trouvent son intérieur de mauvais goût. C’est avec ce genre de détails que l'auteur nous montre comment la moralité s'efface devant le jugement esthétique et superficiel. Juste un bémol, le final qui n'est pas à la hauteur du reste.

C’est noir, c’est grinçant, c’est profondément absurde. Une lecture qui secoue et qui interroge : jusqu'où sommes-nous prêts à aller pour être divertis ?
Pour moi, aucun doute : je suis déjà dans les starting-blocks pour dévorer son prochain opus qui sortira le 24 avril. Un titre qui annonce déjà la couleur : Tuez-les tous.


 
Encore un doute avant de vous précipiter de l'acheter ?  "Satirique, drôle, intelligent" selon le Maki
 
 

Tout est sous contrôle

mars 25, 2026

 

Christopher Bouix, Au diable Vauvert, 2024, 400 p.,  13€ epub sans DRM


 

Quand une dystopie brillante se transforme en polar Netflix du dimanche soir…

Le pitch de l'éditeur : 

À qui profite le bonheur ?
Bienvenue dans un monde parfait. Ici la vie heureuse s’étale quotidiennement sur le réseau HappyApp, où l’indice de bonheur individuel donne accès à ce que la société réserve aux meilleurs. Offres premiums, métier et logements hauts-de-gamme, et surtout parentalité, désormais réservée aux citoyens les plus épanouis.
Jeunes, beaux, amoureux, jusqu’où Juliette et Néo Lanhéry seront-ils prêts à aller pour y accéder ? 

 

Mon ressenti :

Il y a trois ans, je me prenais une claque monumentale avec le roman Alfie, écrit par un inconnu (dans la sphère de l'imaginaire), Christopher Bouix, débarquait avec un truc drôle, con, intelligent… Une IA qui disséquait une famille dysfonctionnelle avec une précision chirurgicale. Forcément, quand j'ai vu débouler son petit dernier, Tout est sous contrôle, ma liseuse avait frétillé (et depuis le temps a passé, deux nouveaux romans sont sortis).

Le pitch ? On est en plein dans la surveillance totale, mais version « sourire forcé ». L’auteur nous balance dans une société où tout - absolument tout - tourne autour de ton « score de bonheur » noté sur 10. Si tu flirtes avec le 10, tu fais parti de ceux qui comptent. Si t'es pas heureux, t'es suspect. Sociologiquement, c'est parfait. Bouix tisse les fils de cette dictature de la félicité avec une logique implacable. Et au bout du compte, il nous montre comment une idée de merde finit par broyer le quotidien des gens.

Passés les premiers chapitres qui posent l'ambiance de dystopie, le roman bifurque. On se retrouve avec une enquête policière presque classique, un peu trop pépère à mon goût. Le décor du "bonheur obligatoire" finit par devenir un simple papier peint, un arrière-plan qu’on oublie presque pour suivre une intrigue de polar asse convenu.
Certes, la fin tente de rattraper le coup et de reboucler les fils, mais le mal est fait. C’est moins acide, moins drôle et plus sage qu’Alfie. Ça reste un bon moment de lecture, ne boudons pas notre plaisir, mais quand on a goûté au mordant du premier, celui-ci fait un peu figure de caniche de salon.

 

Son de cloche inversé chez le Maki, pour un résultat identique : "Pour conclure, Tout est sous contrôle, malgré un début poussif et un univers bien trop classique pour le lectorat imaginaire, reste un bon divertissement"


Malvie

mars 02, 2026

Jean-Marc De Vos, Autoédition, 2024, 469 p., 6€ epub sans DRM

 

Je partais pour lever les yeux au ciel. J’ai fini par tourner les pages.

 

Pitch de l’éditeur : 

Au 50e millénaire de l’Ère Sidérale, l’homme s’était établi sur une cinquantaine de planètes dans un rayon de soixante années-lumière autour de la Terre. Avec la mainmise sur l’ensemble des fabuleux cargos interstellaires de classe «sanctuaire», la Confrérie Marchande s’était attribué le monopole du commerce entre les mondes.
Toutefois, bien que ces engins atteignissent la moitié de la vitesse de la lumière, au vu des colossales distances entre les colonies, les trajets duraient au minimum quarante ans. Dès lors, chaque destination ne pouvait espérer l’accostage d’un de ces vingt vaisseaux qu’une fois par siècle. Aussi, le passage de l’un d’eux suscitait toujours un engouement planétaire. Pour beaucoup d’humains, il s’agissait même de l’évènement d’une vie, qu’ils n’auraient manqué sous aucun prétexte. L’escale du Pèlerin sur Rivages n’échappait pas à la règle…

 

Mon ressenti :  

Le pitch ? Une jeune diplômée décroche le job de rêve : intégrer l’équipage d’un vaisseau intersidéral pour découvrir des mondes qu’elle n’aurait jamais osé imaginer. Sur le papier : un roman de Jean-Marc de Vos ? Chouette. Un space opera ? Me voilà moins emballé. Un pitch suranné ? Et merde... Mon « Scalzi belge » allait passer un sale quart d’heure.

Ce roman traînait depuis quelques mois sur ma liseuse sans que j'ose cliquer. À la faveur des fêtes, je cherchais du léger, du divertissant, de l'entraînant. Quoi de mieux qu'une histoire belge pour ça ? Côté scénario, je ne vais pas vous refaire le monde : c'est du vu et revu, à la limite de la fantasy. Une jeune héroïne découvre l'univers, se découvre elle-même et finit par accomplir l'inimaginable. En deux mots : l'Élu et sa destinée.

Pourtant, une trame éculée peut surprendre par ses détails. Et c'est là que le charme opère. Bien que je ne sois pas un mordu de space op’ (ici, on flirte d'ailleurs avec le planet opera), l'héritage littéraire est là. La référence à la psycho-histoire d'Asimov est clairement assumée. De Vos m'a entraîné dans un périple bourré d'imagination. Avec sa plume gouailleuse, il m’a forcé à une seule chose : tourner les pages frénétiquement pour savoir où il comptait m'emmener. J’ai particulièrement aimé ce passage qui rappelle Johnny s'en va-t-en guerre : ce moment où le réveil et la prise de conscience de son propre corps deviennent un combat. On est loin de la balade spatiale.

Sous ses apparences légères, le roman cache une dent dure contre notre époque. On y lit une critique des "marchands", analogie de notre logique libérale et consumériste. Le portrait de ceux prêts à tous les arrangements avec leur conscience pour prospérer, quitte à sacrifier la connaissance sur l’autel du profit, sonne juste.

Une lecture qui prouve qu'avec du style et des idées, on peut faire du neuf avec du vieux.

 

Demain, les origines

février 23, 2026

Christian Chavassieux, Mnémos, 2025, 568 p., 10€ sans DRM

 

Mon Dieu, se disaient les gens, croyants ou pas,
mon Dieu que cette apocalypse était lente !

 
Gros coup de cœur pour ce futur noir, humain et terriblement crédible.

Pitch de l'éditeur : 

Dans une Europe au bord de l’abîme, les populations, soumises aux diktats de petites milices armées, vivent dans la peur de gouvernements autoritaires.
Loin de la ville, la communauté où vit Grace pensait échapper à ces violences quotidiennes. Mais il suffira d’un vieux philosophe et d’une faute impardonnable pour que toutes et tous subissent d’inimaginables épreuves.
Et alors que le grand incendie s’abat sur le continent, Grace, Malik, Robur, Syrrha et tant d’autres au milieu des ténèbres et des déshérités d’une société en délitement vont devenir les points de départ d’une histoire, d’une légende, d’un mythe qui les dépassera…

 

Mon ressenti : 

Demain, les origines, c’est une sorte de gros fix-up en six livres couvrant la période 2042-2094, où l’on découvre que demain ne sera pas rose, mais franchement brun.

La fresque s’ouvre sur le Livre de Malik, véritable chronique du fascisme ordinaire. Dans une campagne faussement idyllique, au sein d’une ferme autosuffisante, un jeune insouciant et un vieux philosophe militant se découvrent une amitié solide… avant de buter contre l’absurdité et la bêtise d’un banal barrage policier. C’est là que le grain de sable enraye la machine : Malik, par sa passivité, réalise que son indifférence au politique l’a peut-être rendu complice de la situation.

Faire confiance à l’intelligence du peuple est aussi naïf que de faire confiance à celle des élus. Chez l’un comme chez les autres, il y a trop peu d’esprits soucieux du bien commun. La grande majorité œuvre pour son plaisir immédiat ou sa survie, c’est selon, sans se soucier du long terme. L’effondrement vient de cette irresponsabilité. Cette irresponsabilité a été accouchée par la démocratie. 
 

Le roman est âpre et noir, d’une violence froide qui ne nous épargne rien, surtout dans les deux premiers livres, sans doute les plus ardus. Le Livre de Grace nous entraîne encore plus bas que celui de Malik : dérèglement climatique, tempêtes de plastique, bidonvilles — une humanité qui n’en finit pas de toucher le fond. Une fois ce cap passé, le texte devient un peu moins dur, même si le monde, lui, continue de s’aggraver. Des respirations apparaissent aussi grâce aux interventions d’un narrateur gouailleur et narquois, presque mauvais esprit, ce qui n’est pas pour me déplaire.

La force du roman tient, pour moi, à deux éléments. D’abord l’écriture, et les styles variés donnés à chacun des livres qui composent l’ensemble. Ensuite, la manière dont ces cinquante années de futur nous sont montrées à travers des destins liés au drame initial. La catastrophe reste à hauteur humaine : intime, incarnée, et du coup d’autant plus crédible.

Quand pose-t-on le point final d’une histoire ? Il me semble que je dois parler de mon frère, de Grace, de ce qu’il advint de Prima, mon récit doit intégrer le leur. Ma vie s’est poursuivie. J’ai traversé tant de crépuscules, vu tant de matins, tant d’innocents tombés pour rien, de salauds récompensés. Et il y aura d’autres matins. Les vivants baladeront leur inconséquence ; les morts inconsolables auront peur de l’oubli. Des innocents tomberont. Il y aura toujours d’autres matins. C’est impardonnable. Rien ne devrait survivre à la mort des innocents. Quelqu’un avait écrit : « Il nous faut apprendre l’indifférence de l’univers, son indifférence à la persistance des chagrins, à la permanence des fautes, à la comptabilité défaillante des actes humains. L’apprendre, c’est-à-dire l’éprouver dans sa chair par la blessure fondatrice de l’injustice. »

Sur le fond, c’est le trio Religion–Pouvoir–Science qui mène la danse vers le pire. On y croise un scientifique à l’éthique inexistante, une sainte loin d'être sainte et un petit dictateur rêvant d’un "monde pur" (non pas l’air, mais la race). L’auteur pousse à se demander ce qui fait de nous des monstres ou des prophètes, et s’il nous reste encore une part d’humanité dans cette survie permanente.

Deux bémols toutefois. Le symbiote, d’abord, qui casse un peu le réalisme construit jusque-là. Et surtout le dernier texte, le Livre de Syrrha, sorte de spin-off où l’auteur nous entraîne dans un château peuplé de personnages étranges attendant la fin. L’idée ajoute un niveau de lecture intéressant, mais laisse aussi l’impression d’un élément tombé un peu comme un cheveu dans la soupe.

Allez-y, je vous en prie, ça ne fait rien, dit-elle. Donc, nos amis sont des littérateurs. Les littérateurs sont dangereux. Ils ont l’habitude que le monde se plie à leurs caprices. Quand ils ont le pouvoir, ils ne supportent pas que la réalité se rebiffe. Ils la tordent au besoin, ils finissent par devenir autoritaires. L’autoritarisme est l’inclination naturelle des auteurs.


Le titre Demain, les origines peut se lire de deux façons : rappel que nous sommes à l’origine de l’apocalypse à venir ; ou questionnement sur ce qui nous a menés à cette catastrophe d’un futur proche dont on avait un aperçu dans Mausolées. (Pour les habitués de l'auteur, Demain, les origines est une pièce importante reliant les livres, du Baiser de la nourrice aux Nefs de Pangée.)
 

Un gros pavé dont la noirceur ne doit pas faire peur. Car malgré tout, des lueurs d’espoir persistent. Et tant que nous lisons, c’est que nous sommes encore vivants !
Un de ces romans qu’on referme un peu sonné, avec l’impression d’avoir vécu le futur. Un futur qui se traverse à hauteur humaine, profondément incarné. Sombre, brutal parfois, mais intensément humain — et impossible à lâcher : un pavé dont on ressort étrangement vivant. Une SF noire, intime et crédible. Et un vrai coup de cœur.

Encore un doute avant de plonger dans ce demain ? Ecoute le podcast de C'est plus que de la SF en compagnie de Christian Chavassieux.

"Plus qu'un roman !
Quand l'éditeur Davy Athuil nous avait teasé ce roman en mai dernier, notre curiosité avait été plus que piquée. Un auteur qui propose une histoire d’un futur à la française, et qui démarre avec un gros pavé de 600 pages, ne pouvait que nous réjouir.
L'univers et surtout la plume de Christian Chavassieux avaient déjà été remarqués avec Les Nefs de Pangée. Avec Demain, les Origines, il nous séduit par ses ambitions littéraires autant que par la qualité de l'écriture.
Divisée en plusieurs actes, cette tragédie effraye aussi par sa vision pessimiste et radicale de l'avenir. Demain, les Origines est à nos yeux le meilleur roman imaginaire français 2025. Et nous prendrons plaisir à le défendre !"



Si vous voulez plus d'infos sur l'histoire un peu particulière de ce livre


La dissonance

février 16, 2026

Shaun Hamill, Albin Michel Imaginaire, 2025, 640p., 13€ epub sans DRM


L'amour. Que dis je, l'AMOUR est capable de soulever des montagnes. Et une bonne pipe est capable de donner une âme !


Pitch de l'éditeur :

Quand ils étaient adolescents, dans la petite ville de Clegg, au Texas, Athena, Erin et Peter ont appris à maîtriser la Dissonance, une magie qui exploite les émotions négatives – isolement, colère, mal-être, jalousie… Hal, leur ami, s’est quant à lui découvert capable de se projeter dans un lieu a priori inaccessible : le Temple de la Douleur. Puis un drame les a séparés et les trois survivants se sont dispersés à travers le pays. Sans doute pour oublier, passer à autre chose. Vingt ans plus tard, prisonniers de vies banales, les voilà invités à retourner à Clegg pour clore le chapitre le plus douloureux de leur existence. La Dissonance leur permettra-t-elle d’éviter une nouvelle tragédie ou, au contraire, accélérera-t-elle l’inévitable ?


Mon ressenti :

Quatre ados malmenés par la vie se découvrent un pouvoir qui va les marquer à jamais et leur inculquer cette fameuse maxime : de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. Et une bonne pipe implique d'avoir une bouche (et un peu de magie au bout de la langue).

Le titre La Dissonance résume parfaitement mon ressenti : c’est discordant. Autant l’histoire se lit d’une traite, autant elle est remplir de maladresses. J’ai suivi les mésaventures de ce quatuor avec plaisir ; le découpage entre leur adolescence et leur vie d'adultes ratés vingt ans plus tard fonctionne très bien et donne envie de tourner les pages pour comprendre ce qui a foiré.

Malheureusement, cela ne compense pas un système de magie peu crédible, « ta gueule, c’est magique ». Les vies amoureuses et leurs revirements émotionnels m’ont clairement saoulé. Ces romances adolescentes font dérailler le récit principal sans rien apporter, voire l’alourdissent.

Certaines thématiques, comme le racisme ou l’obésité, sont abordées sur quelques pages puis oubliées pendant des centaines de pages, pour ne réapparaître que par intermittence, ce qui donne un rendu plutôt bancal. Sans oublier quelques retournements de situation étonnants et des deus ex machina.

Mon avis se focalise grandement sur ces défauts, alors qu’ils ne représentent que peu de place dans le roman, mais cela révèle ma frustration alors que ce roman se lit facilement, qu'il est plaisant, mais qu’il aurait pu être beaucoup plus.

Ce que je sais désormais, c’est qu’en cas de danger apocalyptique, conter fleurette, rouler une pelle ou faire une pipe semble être une nécessité absolue pour sauver sa peau, voire le monde.

Kyklos

février 09, 2026

Jean Christophe Gapdy, Franck Selsis, Rivière blanche, 2026, 318 p., 22€ papier

 
Kyklos, une planète en trois dimensions

Pitch de l'éditeur : 

Lorsqu’il jaillit dans un système totalement inconnu, le vaisseau spatiographe Marmaréen se retrouve face à une planète dont l'étrange climat sépare les deux hémisphères aux saisons extrêmes d'une infranchissable ceinture glacée équatoriale. Contraint de séjourner sur ce monde curieusement habitable et peut-être habité, son équipage va avancer de surprise en surprise au cœur de celle qu’il a baptisée Kyklos.

 

Mon ressenti : 

Pour une fois, le résumé est très bien fait : je peux donc passer directement au cœur du sujet. Disons-le tout de suite : ce roman m’a à la fois enchanté… et parfois franchement horripilé. Le roman suit l'équipage, mais aussi les points de vue de trois espèces d’êtres vivants sur Kyklos. Et ce sont clairement ces dernières que j'ai le plus aimé.
Le récit est réaliste, renforcé par le fait que la planète a été simulée par l’astrophysicien Franck Selsis bien connu de la sphère SF, intégrant des données sur les vents, les précipitations ou encore l’évolution de la banquise. Cette approche « hard SF » permet de découvrir un monde cohérent, où la géographie dicte directement les conditions de survie.

L’obliquité de Kyklos est plus ou moins comparable à celle d’Uranus : les pôles se retrouvent à l’équateur, et inversement. À cela s’ajoute l’existence d’une immense bande de terre, surmontée de hautes montagnes, qui fait presque le tour du globe et le scinde quasiment en deux. De quoi imaginer l’évolution de deux biosphères distinctes, séparées depuis des millénaires. Car ce qui fait le sel roman réside dans sa faune et sa flore, fondées sur une organisation tripartite : des êtres dotés de trois ou six membres, de trois yeux et de trois mâchoires. L’auteur évite aussi l’écueil classique des extraterrestres parlant humain ou traduit par une IA magique : les aliens de Kyklos communiquent par des flux sémiochimiques, les savoirs sont stockés dans des polyèdres de souvenirs, les xiomps, que les individus peuvent « inhaler » pour revivre l’histoire de leurs ancêtres. Bref, l'anthropocentrisme ne fait pas réellement parti du livre. Cette mémoire olfactive permet de connaitre le périple de Klisj, Mklihis et Hanjna, 6 000 ans plus tôt, et offrant une perspective sur l’évolution d’espèces conscientes sur le long terme.

Au delà de l'aventure, le roman interroge notre rapport à la découverte. Face à la richesse de Kyklos et à l’émergence de civilisations comme les Adüßs qui pratiquent l’élevage et développent des formes d’art, l’équipage humain se retrouve face à un dilemme moral : observer ou coloniser ? Faire disparaître cette découverte ou prendre le risque que l’humanité anéantisse ces formes de vie ?

En parallèle, on suit cet équipage humain étrange, dont on ne sait presque rien au départ. Le couple semble détester les adolescents, sans que l’on comprenne immédiatement pourquoi. Les éléments de réponse arrivent progressivement, mais je n’ai jamais vraiment cru à ces personnages, que j’ai trouvés creux. Chacun vit dans sa bulle, sans réelle dynamique collective. Bref, ce sont les humains qui m’ont le plus embêté dans cette histoire.

Malgré ce bémol humain (et cette couverture…), Kyklos reste une aventure dépaysante, et j’ai quitté cette planète à regret.
A la fin du roman, Jean Christophe Gapdy, Franck Selsis nous expliquent la genèse du roman et c'est particulièrement intéressant : cela éclaire à la fois la manière dont une idée de fiction peut naître, et propose une vulgarisation des effets de l’obliquité sur le climat et les saisons.


Si tu as un doute, n'hésite pas à aller lire les infos sur Kyklos sur le site de l'auteur : 
https://jc.gapdy.fr/index.php/univers/kyklos

Le téléphone carnivore

janvier 08, 2026

Jo Nesbø, Gallimard, 2024, 14€ epub avec DRM

 

Après le sirupeux Le téléphone pleure, voici venu Le téléphone carnivore, d’une tout autre trempe.

 

Pitch de l'éditeur : 

Richard Elauved, quatorze ans et mal dans sa peau, est recueilli, après la mort de ses parents, par son oncle et sa tante dans une petite ville où il s'ennuie ferme, ne fréquentant que Tom, bègue et moqué de tous. Le jour où ce dernier se volatilise, on accuse Richard de l'avoir poussé dans la rivière. Personne ne le croit quand il raconte que le téléphone de la cabine publique où il avait entraîné son camarade pour faire des blagues a dévoré l'oreille, puis la main, le bras et... le reste du corps de Tom. Personne sauf l'énigmatique Karen, qui l'encourage à mener une investigation jugée superflue par la police. Envoyé en centre de redressement, Richard réussit à s'enfuir avec la complicité de jumeaux maléfiques et aboutit à un manoir abandonné dans la forêt, où se succèdent des phénomènes paranormaux qui semblent tous dirigés contre lui.

 

Mon ressenti : 

Moi, j’aime les romans de SFFF réalistes, ou du moins crédibles. Avec un titre aussi alléchant que Le téléphone carnivore, je savais que j’allais faire un pas de côté — qui, au final, s’est révélé plus réaliste que bien des bouquins censés l’être.

Richard est recueilli par son oncle et sa tante dans un village paumé, lui le jeune ado des villes. Déjà catalogué comme paria avant même son arrivée, son image va encore se dégrader avec la disparition de son ami, mangé par le combiné d’une cabine téléphonique. (Pour les plus jeunes : demandez à chatGPT ce qu'est une cabine téléphonique)
Comme quoi, le titre annonce la couleur. Sa situation va encore empirer avec la disparition d’un second camarade.

D’après vous, de quelle manière son deuxième ami va disparaître ?
A : il se fait manger par un minitel (demande à chatGPT ce que c'est)
B : il se fait manger par un mange-disque (demande à chatGPT ce que c'est)
C : il se fait manger par un téléphone

Bravo, tu es le meilleur !!!

Des ados, un pitch improbable… et j’imaginais déjà la bluette sentimentale. Tout était réuni pour me faire fuir, et c’est exactement l’inverse qui s’est produit : je tournais les pages avec délectation.
Rien de très original, de grosses ficelles sont présentes pour rappeler que nous sommes dans la littérature jeunesse. Mais l’auteur a d’autres atouts dans sa manche et rebat les cartes dans les deux dernières parties. Plus les pages défilent, plus le sous-texte émerge : ce divertissement aborde, mine de rien, le harcèlement scolaire et le trouble de stress post-traumatique.

L’éditeur parle de roman d’horreur ; je parlerais plutôt de fantastique avec une pointe horrifique. Mais peu importe : j’ai pris un plaisir fou à lire ce court roman. La seule ombre au tableau, le prix du livre numérique : 14€ avec des DRM pour moins de 300 pages. Résultat : allez prendre un abonnement dans votre médiathèque !

La Station

décembre 16, 2025

Jakub Szamalek, Métaillé, 2025, 380 p. 13€ epub sans DRM



Immersion validée selon les protocoles en vigueur. Paramètres de conclusion en cours d’évaluation. La station-livre reste pleinement opérationnelle et recommandée pour de futures missions de lecture.


Pitch de l'éditeur :  

Après des décennies d’une trêve fragile, le conflit latent entre les États-Unis et la Russie a repris de plus belle, sans qu’une issue soit en vue. Mais cette fois-ci, le théâtre de cette rivalité sera la Station spatiale internationale, avec pour toile de fond le décor spectaculaire de l’espace.
La commandante Lucy Poplaski, à la tête de l’équipage international, est chargée de déterminer la source d’une fuite d’ammoniac qui met toute la station en danger. Cependant, son enquête bouleverse la fragile confiance entre les équipages russes et occidentaux, et révèle de profondes fissures au sein même de l’équipe américaine.

 

Mon ressenti :

Au vu de mon âge, de mon physique, de mes sens qui ne sont plus tout à fait calibrés pour l’aventure, et d’une bonne pelletée d’autres paramètres, devenir astronaute pour moi, c’est NON. Aller sur l’ISS en touriste milliardaire ? Encore plus NON — même pas la peine de rêver. Alors il ne me restait qu’une solution si je voulais trainer mes guêtres sur la station : prendre le problème à bras-le-corps et acheter la station. En livre, hein ! Faut savoir rester raisonnable.

Ne pouvant pas aller dans l’ISS, je ne saurai jamais si ce roman est scientifiquement irréprochable, mais il sonne juste, très réaliste. L'odeur de sueur surannée qui imprègne les modules a traversé mes narines, je me suis cogné partout au point d’en avoir des bleus imaginaires, j’ai grogné contre la bouffe lyophilisée et son petit goût de polystyrène. Bref : j’y étais.

Et cerise sur l’orbite, j’étais en même temps à Houston, dans la peau du directeur de vol… tout en étant aussi le mari de Lucy, l’astronaute que l’on suit. Un vrai point de vue en apesanteur. Niveau réalisme, tension et immersion, tout y est.

Sauf un truc : l’auteur adore les cliffhangers… Trop. Et parfois, rarement, il pousse même le bouchon en ne reparlant pas de l’événement de suite. Exemple : confinement dans l’ISS après une éruption solaire, un énorme bang retentit, les astronautes paniquent… À Houston, personne n’en parle. Retour dans la station : toujours rien. Et il faut vingt pages pour qu’on nous dise enfin ce qu’il s’est passé. Entre-temps, on a l’impression que l’incident a été aspiré par le vide spatial. De quoi plomber l’immersion.

À force d’accumuler les cliffhangers, je m’attendais à une fin en feu d’artifice. Manque de bol, il y avait du vent le jour de ma lecture : le feu d’artifice a été annulé.
Reste un blockbuster d’action spatiale plutôt bien fait, avec les excès propres au genre, mais aussi un souci du détail et du réalisme suffisamment solides pour qu’on accepte de monter à bord… et d’y rester jusqu’au bout.

Lu à cause de l'avis dithyrambique du  Maki : "Ce roman riche et complet""huis clos spatial haletant", "thriller psychologique éreintant", "un essai scientifique sur l'ISS documenté", "réflexion intelligente sur les enjeux géopolitiques"

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