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Coeurpol

mai 07, 2026

 

Marie-Catherine Daniel, Géphyre éditions, 2024, 320 p., 8€ sans DRM


Une chèvre, un chameau, des rats, des mouettes et des éclopés...

 

Pitch de l'éditeur : 

Deux histoires dans une société post-apocalyptique, où l’entraide, la solidarité, et l’allégresse permettent de surmonter maladies et difficultés liées aux handicaps, dans la joie et beaucoup d’amour.

 

Mon ressenti : 

Dès les premières pages, je me suis demandé où je mettais les pieds. Le démarrage est déconcertant : la femme de Pedro est morte, son fils s’appelle Chameau et sa mère est une chèvre. Simple, non ? Vous comprenez pourquoi j’ai d’abord été décontenancé, avant de saisir, quelques pages plus tard, la logique sans faille de cet état de fait.

Nous sommes ici dans un post-apocalyptique original et iconoclaste, qui réussit l’exploit d’être lumineux malgré son décorum. Cette clarté, on la doit à une galerie de personnages qui se démène pour s'en sortir. Dans cette ville, la pollution a ravagé les corps et les esprits : tous sont handicapés, physiquement ou mentalement. C’est un texte profondément humain et inclusif sans même que l'on s’en rende compte. C'est d'ailleurs à regret que j'ai quitté cette bande de dingues si attachants.

La seconde partie nous offre un autre point de vue, à peine esquissé dans le premier texte: celui de  Nouvelle Aube, une société qui a su préserver sa technologie malgré l'apocalypse. Une expédition est envoyée chez les tarés après avoir repéré de la verdure sur des images satellites. Le monde, qui n'était que lointainement dessiné, prend ici toute sa mesure. En revanche, on progresse en terrain plus connu : le voyage va révéler que l'humanité se trouve davantage chez les exclus que dans cette société préservée. Si le premier texte intégrait l'inclusivité avec subtilité, ce n'est plus tout à fait le cas ici : le propos devient plus démonstratif, délaissant un peu le « show don't tell » au profit du message.

Ceci dit, il est si rare de trouver des récits post-apocalyptiques joyeux et découvrir ces tarés fut un immense plaisir.


Tout est sous contrôle

mars 25, 2026

 

Christopher Bouix, Au diable Vauvert, 2024, 400 p.,  13€ epub sans DRM


 

Quand une dystopie brillante se transforme en polar Netflix du dimanche soir…

Le pitch de l'éditeur : 

À qui profite le bonheur ?
Bienvenue dans un monde parfait. Ici la vie heureuse s’étale quotidiennement sur le réseau HappyApp, où l’indice de bonheur individuel donne accès à ce que la société réserve aux meilleurs. Offres premiums, métier et logements hauts-de-gamme, et surtout parentalité, désormais réservée aux citoyens les plus épanouis.
Jeunes, beaux, amoureux, jusqu’où Juliette et Néo Lanhéry seront-ils prêts à aller pour y accéder ? 

 

Mon ressenti :

Il y a trois ans, je me prenais une claque monumentale avec le roman Alfie, écrit par un inconnu (dans la sphère de l'imaginaire), Christopher Bouix, débarquait avec un truc drôle, con, intelligent… Une IA qui disséquait une famille dysfonctionnelle avec une précision chirurgicale. Forcément, quand j'ai vu débouler son petit dernier, Tout est sous contrôle, ma liseuse avait frétillé (et depuis le temps a passé, deux nouveaux romans sont sortis).

Le pitch ? On est en plein dans la surveillance totale, mais version « sourire forcé ». L’auteur nous balance dans une société où tout - absolument tout - tourne autour de ton « score de bonheur » noté sur 10. Si tu flirtes avec le 10, tu fais parti de ceux qui comptent. Si t'es pas heureux, t'es suspect. Sociologiquement, c'est parfait. Bouix tisse les fils de cette dictature de la félicité avec une logique implacable. Et au bout du compte, il nous montre comment une idée de merde finit par broyer le quotidien des gens.

Passés les premiers chapitres qui posent l'ambiance de dystopie, le roman bifurque. On se retrouve avec une enquête policière presque classique, un peu trop pépère à mon goût. Le décor du "bonheur obligatoire" finit par devenir un simple papier peint, un arrière-plan qu’on oublie presque pour suivre une intrigue de polar asse convenu.
Certes, la fin tente de rattraper le coup et de reboucler les fils, mais le mal est fait. C’est moins acide, moins drôle et plus sage qu’Alfie. Ça reste un bon moment de lecture, ne boudons pas notre plaisir, mais quand on a goûté au mordant du premier, celui-ci fait un peu figure de caniche de salon.

 

Son de cloche inversé chez le Maki, pour un résultat identique : "Pour conclure, Tout est sous contrôle, malgré un début poussif et un univers bien trop classique pour le lectorat imaginaire, reste un bon divertissement"


Malvie

mars 02, 2026

Jean-Marc De Vos, Autoédition, 2024, 469 p., 6€ epub sans DRM

 

Je partais pour lever les yeux au ciel. J’ai fini par tourner les pages.

 

Pitch de l’éditeur : 

Au 50e millénaire de l’Ère Sidérale, l’homme s’était établi sur une cinquantaine de planètes dans un rayon de soixante années-lumière autour de la Terre. Avec la mainmise sur l’ensemble des fabuleux cargos interstellaires de classe «sanctuaire», la Confrérie Marchande s’était attribué le monopole du commerce entre les mondes.
Toutefois, bien que ces engins atteignissent la moitié de la vitesse de la lumière, au vu des colossales distances entre les colonies, les trajets duraient au minimum quarante ans. Dès lors, chaque destination ne pouvait espérer l’accostage d’un de ces vingt vaisseaux qu’une fois par siècle. Aussi, le passage de l’un d’eux suscitait toujours un engouement planétaire. Pour beaucoup d’humains, il s’agissait même de l’évènement d’une vie, qu’ils n’auraient manqué sous aucun prétexte. L’escale du Pèlerin sur Rivages n’échappait pas à la règle…

 

Mon ressenti :  

Le pitch ? Une jeune diplômée décroche le job de rêve : intégrer l’équipage d’un vaisseau intersidéral pour découvrir des mondes qu’elle n’aurait jamais osé imaginer. Sur le papier : un roman de Jean-Marc de Vos ? Chouette. Un space opera ? Me voilà moins emballé. Un pitch suranné ? Et merde... Mon « Scalzi belge » allait passer un sale quart d’heure.

Ce roman traînait depuis quelques mois sur ma liseuse sans que j'ose cliquer. À la faveur des fêtes, je cherchais du léger, du divertissant, de l'entraînant. Quoi de mieux qu'une histoire belge pour ça ? Côté scénario, je ne vais pas vous refaire le monde : c'est du vu et revu, à la limite de la fantasy. Une jeune héroïne découvre l'univers, se découvre elle-même et finit par accomplir l'inimaginable. En deux mots : l'Élu et sa destinée.

Pourtant, une trame éculée peut surprendre par ses détails. Et c'est là que le charme opère. Bien que je ne sois pas un mordu de space op’ (ici, on flirte d'ailleurs avec le planet opera), l'héritage littéraire est là. La référence à la psycho-histoire d'Asimov est clairement assumée. De Vos m'a entraîné dans un périple bourré d'imagination. Avec sa plume gouailleuse, il m’a forcé à une seule chose : tourner les pages frénétiquement pour savoir où il comptait m'emmener. J’ai particulièrement aimé ce passage qui rappelle Johnny s'en va-t-en guerre : ce moment où le réveil et la prise de conscience de son propre corps deviennent un combat. On est loin de la balade spatiale.

Sous ses apparences légères, le roman cache une dent dure contre notre époque. On y lit une critique des "marchands", analogie de notre logique libérale et consumériste. Le portrait de ceux prêts à tous les arrangements avec leur conscience pour prospérer, quitte à sacrifier la connaissance sur l’autel du profit, sonne juste.

Une lecture qui prouve qu'avec du style et des idées, on peut faire du neuf avec du vieux.

 

Clapotille

janvier 28, 2026

Laurent Pépin, Fables fertiles, 2024, 128 p., 18€ papier

 

Le triptyque se referme. Et ça clapotille fort.

 

Pitch de l'éditeur : 

Après tout, il habitait encore dans un coin de ma tête, quand je suis apparue sur cette plage, sur le sable enneigé, peut-être qu’il a éclos comme ça, lui aussi, sur une autre plage, ou dans un lac, sous la montagne, dans un océan de coquelicots, ou parmi les feuillages ardus d’une forêt de ventilateurs.

 

Mon ressenti :  

Les contes, c’est pour les enfants. Version Disney, peut-être. Mais jadis, les contes n’étaient ni sages ni mièvres. Et ça, Laurent Pépin ne l’a pas oublié.

Monstre + Ogresse = ?

Avec Clapotille, l’auteur referme son triptyque monstrueux. Après le père dans Monstrueuse Féérie, après la mère dans Angélus des Ogres, voici la fille. Et avec des parents comme les siens, on s’attend forcément au pire.

Dès les premières pages, j’ai retrouvé cette écriture qui fait la singularité de cette trilogie, qui ne cherche pas à expliquer mais à faire ressentir : un pied dans le conte, l’autre dans quelque chose de plus inquiétant, entre féerie fragile et cauchemar. Clapotille clapotille justement entre les deux, sans jamais choisir son camp. Le cœur du livre, c’est le lien entre Clapotille et son père. Elle ne cherche ni à le réparer ni à le normaliser. Elle fait avec ce qui est cassé. Alors elle fabrique des rêves, elle pose des pansements sur les trous de la mémoire.

Psychanalyse des contes de monstres

Car ici, rêver est devenu un délit. La société, au nom de la raison, de la santé publique et du “bon fonctionnement”, a interdit tout ce qui dépasse : la musique, la littérature, l’émerveillement… jusqu’à la météo. Les Briseurs de Rêves veillent. Rêver est suspect. Rêver est puni.

Pépin pousse encore sa critique de la normalisation des esprits. Te dire que j’ai tout compris ? Je ne m’y risquerai pas - et je ne pense pas que ce soit le but. Son écriture est une décompensation poétique assumée. Quand Clapotille est malade, elle ne crache pas des mots : elle crache de l’or et des pierreries.

Je me suis encore dit que ce livre n’était pas pour moi. Et encore une fois, Pépin m’a eu. Parce que ce n’est pas un roman sur la “psy”, mais un livre sur le deuil, la survie, et les fictions qu’on invente pour rester debout dans un monde qui préférerait nous voir bien rangés.

Clapotille est une ode aux sans, à ceux qui ont dû inventer un “truc”, un rêve, une fable, une folie, pour tenir debout. Une conclusion sombre, marquante, mais surtout pleine d’espérances.


"Laurent Pépin dit l’indicible" (L'épaule d'Orion), "un antidote à l'uniformisation ambiante et un chant d'amour à l'imagination" (Weirdaholic)

Les rencontres oniriques d'Elric Marvie

janvier 21, 2026


Eric Marie, autoédition, 2024, 187 p., 5€ epub sans DRM


Un voyage onirique réussi… à condition d’avoir grandi sans Google et avec une télé cathodique. 

Le pitch de l'éditeur : 

Je tiens à vous mettre en garde, tous les faits énoncés qui vont suivre sont rigoureusement exacts. Par-ci, par-là, quelques enjolivures ont trouvé une accointance avec les mots, mais rien qui ne saurait dénaturer la vérité. Si le cœur vous en dit, par vos propres recherches, vous pourrez marcher sur les traces d’un voyageur peu ordinaire qu’un heureux hasard m’a permis de connaître, d’apprécier, j’ai nommé : Élric Marvie.
Son moyen de transport : Les Rêves.


Mon ressenti : 

Elric Marvie fait du rêve lucide comme d’autres font leurs courses. Il se retrouve dans les contrées oniriques, il cavale, croise des tronches connues et nous raconte tout ça, à la frontière du songe, de la mémoire et de l’hommage artistique.

Mais à force de lire les différentes nouvelles, une question s’impose : quel âge à l’auteur du livre ? Centenaire je pense car au vue des célébrités du recueil : Philippe Noiret, Alain Bashung, le mime Marceau, Sophie Daumier, Queen, Raimu, Romy Schneider ; bref, on navigue clairement du côté des références d’avant les années 80. Un choix assumé, sans doute, mais qui risque de laisser une partie du lectorat plus jeune un peu sur le bas-côté. Et même moi, qui ne suis pas exactement de première fraîcheur, certaines figures m’étaient inconnues, ce qui m’a parfois empêché d’en saisir toute la saveur. 

La mécanique est efficace mais répétitive : Elric s’éveille sans trop savoir où ni quand il se trouve, puis quelques indices disséminés permettent d’identifier peu à peu une époque, une scène de film ou une personnalité culte. C’est bien mené, l’humour affleure avec légèreté et la plume est agréable, mais la succession des rêves finit par donner une impression de déjà-lu. Et j’avoue que j’ai senti mes paupières lourdes à force de me dire « encore un rêve années 70… encore une star d’avant l’Internet ».

Par contre le chapitre 10, là…. La rencontre avec William Sheller (oui, lui aussi il est vintage) se démarque toutefois nettement. Il quitte le registre de l’hommage nostalgique pour proposer une scène plus inattendue : une attaque aussi absurde que réjouissante de drones vivants, qui apporte un peu de fraicheur au recueil.

Ayant dit déjà assez de mal, je ne parlerai pas de la couverture du recueil !

D'autres avis, positifs, sur le site du Galion des étoiles


Le téléphone carnivore

janvier 08, 2026

Jo Nesbø, Gallimard, 2024, 14€ epub avec DRM

 

Après le sirupeux Le téléphone pleure, voici venu Le téléphone carnivore, d’une tout autre trempe.

 

Pitch de l'éditeur : 

Richard Elauved, quatorze ans et mal dans sa peau, est recueilli, après la mort de ses parents, par son oncle et sa tante dans une petite ville où il s'ennuie ferme, ne fréquentant que Tom, bègue et moqué de tous. Le jour où ce dernier se volatilise, on accuse Richard de l'avoir poussé dans la rivière. Personne ne le croit quand il raconte que le téléphone de la cabine publique où il avait entraîné son camarade pour faire des blagues a dévoré l'oreille, puis la main, le bras et... le reste du corps de Tom. Personne sauf l'énigmatique Karen, qui l'encourage à mener une investigation jugée superflue par la police. Envoyé en centre de redressement, Richard réussit à s'enfuir avec la complicité de jumeaux maléfiques et aboutit à un manoir abandonné dans la forêt, où se succèdent des phénomènes paranormaux qui semblent tous dirigés contre lui.

 

Mon ressenti : 

Moi, j’aime les romans de SFFF réalistes, ou du moins crédibles. Avec un titre aussi alléchant que Le téléphone carnivore, je savais que j’allais faire un pas de côté — qui, au final, s’est révélé plus réaliste que bien des bouquins censés l’être.

Richard est recueilli par son oncle et sa tante dans un village paumé, lui le jeune ado des villes. Déjà catalogué comme paria avant même son arrivée, son image va encore se dégrader avec la disparition de son ami, mangé par le combiné d’une cabine téléphonique. (Pour les plus jeunes : demandez à chatGPT ce qu'est une cabine téléphonique)
Comme quoi, le titre annonce la couleur. Sa situation va encore empirer avec la disparition d’un second camarade.

D’après vous, de quelle manière son deuxième ami va disparaître ?
A : il se fait manger par un minitel (demande à chatGPT ce que c'est)
B : il se fait manger par un mange-disque (demande à chatGPT ce que c'est)
C : il se fait manger par un téléphone

Bravo, tu es le meilleur !!!

Des ados, un pitch improbable… et j’imaginais déjà la bluette sentimentale. Tout était réuni pour me faire fuir, et c’est exactement l’inverse qui s’est produit : je tournais les pages avec délectation.
Rien de très original, de grosses ficelles sont présentes pour rappeler que nous sommes dans la littérature jeunesse. Mais l’auteur a d’autres atouts dans sa manche et rebat les cartes dans les deux dernières parties. Plus les pages défilent, plus le sous-texte émerge : ce divertissement aborde, mine de rien, le harcèlement scolaire et le trouble de stress post-traumatique.

L’éditeur parle de roman d’horreur ; je parlerais plutôt de fantastique avec une pointe horrifique. Mais peu importe : j’ai pris un plaisir fou à lire ce court roman. La seule ombre au tableau, le prix du livre numérique : 14€ avec des DRM pour moins de 300 pages. Résultat : allez prendre un abonnement dans votre médiathèque !

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