Dans les petits carnets de Cachou



Cachou traine pas mal de casseroles à ses pieds :
Tout d'abord elle est belge, mais comme le dit Maxime, il faut bien naître quelque part;
C'est une femme, mais Julien les aime;
Elle est militante, donc casse couille, mais comme le dit Florent, vous n'aurez pas sa liberté de penser;
Elle lit de la science-fiction, mais comme Christine, cela l'a aidé à compter en millions d'années;
Et c'est une pipelette, mais cela n'empêche pas Michel de chanter.

Elle a bien entendu pas mal d'autres tares - blogueuse, bibliothécaire - et votre côté voyeuriste va être comblé.
C'est donc parti pour une plongée dans les petits carnets de Cachou.


Peux-tu te présenter, nous dire comment la lecture est venue à toi ?

Sophie, lectrice obsessionnellement cinéphile ou cinéphile obsessionnellement lectrice, qui a repiqué le nom de son chat (Cachou) pour en faire son pseudo sur internet. Accessoirement bibliothécaire, mais j’ai été plein de choses donc difficile de me présenter par mon métier. Ah, et juste parce que j’aime bien faire râler les gens et que mes convictions politiques et éthiques sont importantes pour moi, je suis une végétarienne anticapitaliste et féministe et tout le reste qui va avec (comme ça c’est dit)(je ne sais pas pourquoi, ça provoque toujours des réactions viscérales ça…).
Quant à mon amour pour la lecture, rien de spectaculaire, une mère lectrice qui m’a transmis sa passion et qui m’a fait baigner dans les livres dès ma plus tendre enfance. J’ai toujours lu aussi loin que je me souvienne.


Est-ce que ta manière de lire est différente depuis que tu blogues ? Et en quoi ?

Oui, j’ai commencé à réfléchir à ce que j’allais dire d’un livre et à perdre une lecture « innocente ». Des avis « formulés » me viennent spontanément en tête maintenant, difficile de perdre ce réflexe une fois qu’il est devenu une habitude.


Te faut-il ta dose quotidienne de lecture ? Quel est ton rythme de lecture ?

Ouh, je suis une grande droguée, je lis au grand minimum une 1h30 par jour, souvent plus. Je dévore énormément de livres et de BD.


Lors du choix de tes lectures, fais-tu attention à l’éditeur, à la collection ?

Oui, toujours. C’est venu petit à petit, mais maintenant, l’éditeur (ou la collection) sera même un argument plus important que l’auteur dans mon choix. Je suis par exemple très cliente des éditions de l’Ogre, de Cambourakis, de Tusitala ou encore de La Volte. Je suis aussi de très près les collections dirigées par Claro au Cherche-Midi (Lot 49 avant, Vice Caché maintenant).



Doit-on séparer l’auteur de son œuvre ?

Oui et non, ça dépend du contexte et de pourquoi la question se pose à la base. Personnellement, quand la personne est vivante, je ne fais aucune séparation et je ne donne plus mon argent aux artistes qui ont eu des comportements qui, au « mieux », ne correspondent pas à mes valeurs (voir JK Rowling) ou, au pire, ont causé du tort physiquement à autrui (voir Polanski et cie). C’est un choix personnel et je ne crie pas à la censure, c’est quelque chose que chacun doit réfléchir. Mais j’aime bien citer ce que Lindsay Ellis a dit sur le sujet dans sa très bonne série documentaire sur le Hobbit postée sur sa chaîne Youtube, c’est-à-dire que consommer un média en perdant l’innocence qui va avec la facilité de ne pas se préoccuper du contexte qui l’entoure, c’est ça être adulte… (J’ai repris la citation complète en anglais ici : https://lesmotsquejauraisaimeecrire.tumblr.com/search/Lindsay%20ellis )

When people ask whether it’s moral to separate art from the artist, or in this case, product from the multinational conglomerate, what they’re really asking is : How can I go back to consuming media like I did when I was a kid ? When the most context I had or cared about was who the author of my favorite book was, or why I like this actor, or what Kesha’s real name and birthday is. But as an adult, you’re expected to be an ethical consumer of media. And it’s somewhat inevitable that some people resent that, because consuming media the way children do is comforting. Consuming media like The Hobbit as an adult is complicated and in this day and age, it’s hard to do so innocently. And I totally understand wanting to return to that innocence, and I don’t really have an argument against that worldview other than… that’s adulthood.
Lindsay Ellis, « The Hobbit : The Desolation of Warners (Part 3/2) on Youtube


Que fais-tu de tes livres une fois lus ?

Je vais me faire des ennemis, mais je les garde très rarement, soit je les revends, soit je les donne, souvent à ma bibli. Avant, j’accumulais, j’ai fini par faire un déménagement avec plus 50 caisses de livres et à me retrouver dans un appartement de 50m² avec 8 billys et demi (c’était oppressant, je ne le réalisais pas). Le minimalisme est passé par là et maintenant je n’ai plus que l’équivalent de deux Billys je pense, avec uniquement des livres que j’adore ou que j’ai vraiment encore envie de lire. Et surtout, je suis en charge des achats de ma bibli et il faut bien que je lise les livres pour pouvoir les conseiller, donc je lis principalement les livres de la bibli, et parfois, quand j’ai un énorme coup de cœur, je rachète ensuite pour moi (oui, je sais, c’est dur la vie quand même).



Lectrice de SFFF, t’a-t-on déjà jeté l'opprobre par rapport à tes goûts littéraires ? Le regard sur ces littératures te dérange-t-il ou assumes-tu le fait d’en lire ?

IRL, non. Les gens de mon entourage ne lisent pas du tout le même type de livres que moi, donc impossible d’en parler avec eux de manière générale, même avec mes lecteurs, à l’exception de deux ou trois d’entre eux, mais personne n’a jamais rien eu à dire sur le sujet (on est moins à cheval sur les séparations « bons/mauvais » genres en Belgique, même à l’université, ça n’a jamais perturbé personne). Sur internet, c’est autre chose, mais heureusement, j’ai trouvé une chouette communauté amatrice de SFFF et du coup, les remarques des premiers temps ont complètement disparu.
J’assume complètement mes goûts, y compris pour les choses mal considérées, et je passe mon temps à me faire l’avocate du diable pour mes chouchous SFFF à la bibli. J’arrive à avoir certains de mes lecteurs à l’usure ou à la pitié (ils veulent me faire plaisir!).


Que recherches-tu dans un livre ? Une bonne histoire, un style, le fait d’être bousculé dans tes convictions, pour creuser un sujet, une réflexion…

Tout ça et au moins une de ces choses par livre. Je sais que j’ai adoré un livre quand je le termine et que je râle de ne pas l’avoir écrit moi-même (même si je ne deviendrai sûrement jamais écrivain parce qu’écrire, ça empêcher de lire, c’est ballot). Mais je suis particulièrement sensible à deux choses : un style vraiment original, différent, et les histoires qui dérangent subtilement, mais durablement.


La représentation des femmes et des minorités est un sujet de plus en plus prégnant. Fais-tu attention à ces aspects lors du choix de tes lectures ?

Oui, beaucoup. Il y a quelques années, j’ai remarqué que je lisais plus d’hommes que de femmes, j’ai fait attention à mes choix de lecture sans me priver pour autant et après quelques mois « d’efforts », lire plus de femmes m’est venu naturellement. Et j’ai remarqué que cette démarche a entraîné une plus grande attention à tout le reste. Ouvrir les yeux sur une injustice mène souvent à reconnaître petit à petit toutes les autres autour de nous. Sur le blog de la bibli, je présente régulièrement des sélections LGBT, dernièrement une #BLM, etc.



Tu as ouvert ton premier blog il y a 12 ans, pourquoi ?

Par frustration de ne pas avoir des gens pour parler de mes lectures autour de moi. J’ai supprimé l’ancien blog, Les Lectures de Cachou, il y a 3 ans et demi maintenant, j’ai gardé mes articles préférés sur Les Carnets de Bord, mais je ne le tiens plus trop, je me suis rabattue sur bookstagram, sans trop savoir pourquoi. Je m’étais peut-être trop laissée envahir par le blog, ça m’a dépassée et je voulais arrêter les obligations, les SP, les choses qui rendaient la lecture plus un devoir qu’un plaisir je pense (j’ai du mal à dire non, maintenant ça va mieux, mais l’espace du blog ne me convient plus autant. Si je ne détestais pas autant être filmée, j’aurais une chaîne Youtube). Je tiens un blog pour ma bibli mais ce n’est pas du tout la même chose ni la même démarche d’ailleurs.



En plus de ton site, tu as quatre tumblr, un Twitter et un instagram, tu rêves d’envahir le monde ?

On pourrait croire, oui ! Je suis une grande bavarde et j’ai envie de parler de plein de choses différentes. Mes Tumblr, ce sont surtout des mémos virtuels. J’ai un Tumblr qui reprend les citations que j’aime dans les livres que je lis (« Les mots que j’aurais aimé écrire » - avant j’avais un carnet, pas pratique pour retrouver quoi que ce soit comme citation), un pour les œuvres d’art qui me plaisent (« Des trucs dans ma tête ») et deux de petits plaisirs cinéphiles dont le titre explique le principe (« Le cinéma est un art » et « People Reading In Movies »). Instagram, c’est devenu mon nouvel espace de « blog », c’est là que je donne mes avis sur les livres et les films (et parfois les expos) que j’aime, les gens y sont incroyablement gentils et je n’y ressens aucune pression, ce qui est une libération. Puis Twitter, c’est uniquement pour continuer à garder contact avec la communauté SFFF. Que des trucs indispensables. ;-p


Par contre, je n’ai pas trouvé trace de toi sur Facebook et ton Twitter est privé, pourquoi cette volonté ?

Facebook, c’est parce que je déteste ce réseau, viscéralement. Je trouve qu’il fait ressortir le pire des gens, je dois y être pour le boulot et je déteste ce que j’y vois. Puis j’ai un compte personnel à régler avec ce réseau, qui tient de la fierté. Un jour, un type assez présomptueux qui me demandait mon facebook a répondu quand je lui ai dit que je n’en avais pas que « On n’est personne si on n’est pas sur facebook » et j’ai décidé que je ne serais fièrement personne. ^_^

Pour Twitter, c’est parce que je suis une grande râleuse et, surtout, parce que je suis suivie sur mes réseaux par mes lecteurs adolescents qui sont de vrais détectives. Du coup, je voulais un réseau social où je pouvais parler politique et passer des coups de gueule sans avoir à me censurer. Non que je dise des choses que je ne dois pas dire (la plupart du temps). Mais je voulais un espace rien qu’à moi sans que Cunégonde, 13 ans, me demande « mais pourquoi tu as dit ça hier » (et ils espionnent vraiment tout et commentent les moindres choses, mais ça va, je leur pardonne parce que je les adore).



Lors de ton interview chez Quoi de neuf sur ma pile il y a 8 ans, tu disais ne pas lire en numérique. Peux-tu développer et as-tu changé d’avis ?

Yep, j’ai changé d’avis un an après. Pour un TFE (travail de fin d'études) que je devais faire quand j’ai changé de carrière pour devenir bibliothécaire, j’avais besoin d’un livre qui n’existait qu’en numérique. C’était en décembre, du coup pour Noël, ma mère m’a acheté une liseuse. Au début, je l’ai détestée. Puis je l’ai essayée et j’ai commencé à aimer la possibilité de me balader avec une quarantaine de livres sur moi (ma Rory Gilmore interne a été enchantée à cette idée, j’ai toujours un livre sur moi, mais ça pèse, alors qu’une liseuse, c’est parfait, ça ne prend pas de place dans un sac). En plus, je n’ai pas de librairie anglaise près de chez moi et j’aime bien lire en anglais, c’est plus facile de trouver des epubs que des livres papier en anglais pour moi. Donc, oui, c’est différent, mais j’aime ça maintenant et je suis devenue accro à ma liseuse, au point de paniquer quand l’ancienne a rendu l’âme en décembre dernier (ma mère a eu pitié de moi et, 7 ans après la première, elle m’en a acheté une autre, encore une fois pour Noël. Ça va devenir une tradition, je le sens).




Source : Quoi de neuf sur ma pile


Comme tu tiens un blog, tu dois recevoir de temps en temps les fameux SP, les services de presse, des livres que t’envoie un éditeur pour un avis sur ton blog. Est-ce qu’écrire ton billet dessus change ? Pourquoi ne pas le signaler dans tes billets ?

Avant d’arrêter le blog, j’ai commencé à refuser les SP. Au début, c’était très amusant de recevoir des livres gratuitement. Surtout quand on savait qu’on allait les recevoir. Puis les éditeurs ont commencé à en envoyer des non sollicités et j’ai tendance à me sentir très vite redevable, donc je les lisais même s’ils ne me tentaient pas.
Pour l’avis, il ne changeait pas, mais ma manière de le formuler pouvait être différente, plus « soft ». Surtout quand les auteurs étaient francophones et vivants, et allaient donc forcément le lire. J’ai eu un gros ras-le-bol quand un éditeur qui essayait de faire ami-ami avec moi par mails m’a sorti, après un avis tiède (pas mauvais, je disais juste que c’était un roman sympathique, mais qu’il ne m’avait pas marquée), que c’était à cause de personnes comme moi qu’il en avait marre d’être éditeur. Sympa. Inutile de dire que j’ai compris après ça que sa gentillesse envers moi venait de son envie d’avoir de bons billets pour les livres qu’il éditait.
Pour ce qui est de le signaler sur les billets, je ne me souviens pas du tout si je le faisais ou non, ça fait un gros 5 ans que je n’ai plus de SP. Me connaissant, je ne le faisais pas pour ne pas donner l’impression de me vanter.


Nous recevons donc des livres gratos, en faisons indirectement la pub, le blogueur est-il un chaînon de la chaîne du livre ? ou juste une affiche publicitaire ?

Pour les éditeurs, j’ai bien l’impression qu’on est surtout une affiche publicitaire. Un chaînon, je ne sais pas. Plutôt une aide-externe. Les avis sont des facilitateurs de lecture, mais je n’ai pas l’impression que les avis de blogs ou des réseaux sociaux touchent d’autres personnes que ceux qui donnent également des avis via les mêmes plateformes. Être bibliothécaire m’a appris que les critiques étaient en fait très rarement suivies par la plus grande majorité des lecteurs (pour relativiser un peu les influences « reconnues », par exemple, j’ai uniquement trois lecteurs qui suivent les avis de François Busnel (et quand je dis suivre, ils regardent, mais me demandent rarement un livre présenté) et aucun ceux d’Augustin Trapenard ou autre « grand nom » de la critique. Quand je demande d’où vient leur envie de lire tel ou tel livre quand on m’en demande un au lieu de vouloir une suggestion de lecture de ma part, le plus souvent, la réponse est « oh, X l’a adoré et m’en a parlé » (souvent un membre de la famille). Je pense que les blogs et les réseaux sociaux donnent de la visibilité, mais ont uniquement occasionnellement une réelle influence hors des autres personnes qui sont sur le même réseau, et encore mieux dans la même « sous-section » du réseau (bookstagram, booktube, blog lecture, etc.).

Les gens vont rire, mais de ce que je vois à la bibliothèque, le plus gros « influenceur », et de loin, c’est la couverture. J’ai même fini par mettre une grosse partie de nos livres de face, comme sur les présentoirs de libraires, et ce sont uniquement ceux-là qui partent. Du coup, j’en veux énormément aux éditeurs qui publient des livres que j’aime avec des couvertures affreuses (oui Le Livre de Poche, je te vise avec ton édition du Langage de la nuit d’UKLG d’une atrocité sans nom, peu importe la référence).



Participes-tu à des salons littéraires, pourquoi ? Quel est ton avis dessus ?

Non parce que je suis une introvertie qui déteste les foules. J’aimerais y aller pour enfin rencontrer des personnes avec qui je parle depuis des années par internet, mais quand je vois les photos (exemple : aux Utopiales), l’anxieuse en moi dit « Sophie, sérieux ?!? Non, hein ! » et je l’écoute. Dès lors, je n’ai pas vraiment d’avis dessus, j’ai dû aller deux-trois fois à la foire du Livre à Bruxelles il y a des années et une fois à Trolls et Légendes à Mons (qui a sonné le glas de mes fréquentations de telles rencontres) et c’est tout. De plus, ça ne m’intéresse pas de faire des heures de file pour échanger deux mots avec quelqu’un. Vu que je suis bibliothécaire, je préfère inviter les auteurs et éditeurs que j’admire à ma bibli (s’ils peuvent se déplacer) et ainsi parler longuement avec eux. ^_^ (voir sur internet nos rencontres « Bibliothécaire d’un soir »)


Tu es bibliothécaire, après une carrière de prof de français et tu es belge. Les bibliothécaires belges sont-ils aussi des fonctionnaires d’État ? Les médiathèques ont elles des particularités par rapport à la France ?

Ça dépend des bibliothèques, mais souvent, si elles ne sont pas des ASBL, elles sont communales et dépendent de l’administration communale (la mairie en traduction française ;-p). En Belgique, quand on parle de médiathèques, on parle de lieux où on emprunte uniquement des CD et des DVD, autrement ce sont simplement des bibliothèques, même si elles prêtent parfois des CD, des DVD ou des jeux. Dans la mienne, on ne prête que des livres.

Autre différence, on paie à chaque emprunt, il n’y a pas d’abonnement à l’année (sauf dans les plus grosses villes). À part ça, c’est la même chose, si ce n’est qu’on n’a pas d’aussi grandes structures que chez vous. Pour donner un ordre d’idée, je travaille dans une bibliothèque aménagée dans une maison dans une commune de moins de 4000 habitants et seul le rez-de-chaussée est accessible au public, donc environ 80/90 m² je dirais. Je ne sais pas si c’est quelque chose de commun chez vous, j’ai surtout vu d’énormes médiathèques en France (jamais je n’en ai vu d’aussi grandes en Belgique).

Les bibliothèques et leurs affiches aux fenêtres...
Source

Achètes-tu des livres autour de l’imaginaire ?

Oui ! Le prochain sera le nouveau Jeff Noon paru chez La Volte, j’attends avec impatience qu’il arrive chez mon libraire.


Que peut apporter l’imaginaire aux lecteurs ?

Une lecture différente du monde qui donne conscience des conséquences de choses qui parfois passent inaperçues, une découverte de mondes incroyables qui marquent à vie et le fameux vertige, cette sensation enivrante quand on rencontre une idée, une résolution, un concept qui nous coupent le souffle. Ou du simple divertissement bien fun qui fait du bien par où il passe, aussi.


Un roman grand format tourne autour de 23€, une quinzaine d’euros en numérique, en France, est-ce les mêmes tarifs en Belgique, qu’en penses-tu ?
Le prix unique du livre existe-t-il en Belgique ?


On a le prix unique indirectement (on suit le mouvement, je ne sais pas s’il existe d’un point de vue légal) et, jusqu’en 2022, on a aussi la tabelle, qui en gros est une taxe appliquée par les plus gros distributeurs sur les livres d’éditeurs non belges. Avant l’euro, la tabelle existait pour permettre aux distributeurs de ne pas perdre d’argent avec le changement de devises d’un pays à l’autre. Mais les distributeurs ont gardé la chose après le passage à l’euro sans raison valable et on payait en gros 10 à 15 % en plus sur 70 % des livres (inutile de dire que les libraires de ma ville – je suis frontalière - y perdaient beaucoup vu que les lecteurs gagnaient à aller acheter leurs livres en France). Heureusement, la pratique a enfin été décrétée illégale et elle sera totalement abandonnée en janvier prochain.

Pour le numérique, les prix sont les mêmes.

La preuve par l'image.
Cachou a délibérément changé les étiquettes, car elles sont mises sur le prix indiqué sur le bouquin.


Un des grands constats de ce siècle - ou du moins l’image d’Épinal - est que les jeunes ne lisent plus. Le constates-tu ?

Alors, je ne suis pas d’accord avec ce constat. Les jeunes lisent moins de livres imprimés, oui, ça, je le vois, d’ailleurs j’ai pu constater par moi-même le creux de l’adolescence où mes gros lecteurs arrêtent soudainement d’emprunter autre chose que les lectures requises par l’école et reviennent rarement une fois les études finies (et, désolée de dire ça, mais ça arrive encore plus chez les garçons que les filles, qui continuent quand même à emprunter un peu). Mais ils lisent. Énormément. Ils lisent juste différemment. Les blogs, les réseaux, c’est de la lecture. Et je vois aussi beaucoup de gros lecteurs passer des romans/BD à la fanfiction, ils dévorent sur Wattpad, ils dévorent sur Reddit, etc. Ils n’arrêtent pas de lire, leurs pratiques divergent simplement de celles des personnes qui rédigent ces enquêtes. Et pour avoir dévoré moi-même des fanfictions pendant une grosse année après avoir eu envie de creuser le sujet, je comprends la chose, il y a de petites perles dans cet univers, des histoires complètement différentes et un sentiment de communauté qui manque terriblement quand on est derrière un livre (pas pour rien que beaucoup de gros lecteurs se tournent vers les blogs, ils recherchent peut-être aussi ce que ces ados ont trouvé dans le monde de la fanfiction, un sentiment d’appartenance et des personnes avec qui partager leur passion).


Demain, tu deviens Ministre de la Culture, quelles seraient tes propositions pour le livre ?

Les bibliothèques entièrement gratuites (je suis une virulente opposante à l’idée que les gens ne donnent pas de valeur à ce qu’on leur offre gratuitement), un système de chômage adapté et moins difficile à obtenir aux créateurs, l’obligation légale de donner un plus gros pourcentage des bénéfices sur les ventes du livre aux auteurs (avec en compensation les mesures suivantes) et beaucoup d’aides aux auteurs et éditeurs. Plus un système de garantie de revenus minimaux aux libraires et imprimeurs pour les mois moins fastes. Je suis fâchée contre les distributeurs en ce moment (ils rendent impossibles les commandes en librairie indépendante en freinant la livraison de manière honteuse) donc je n’ai pas d’idée pour eux, si ce n’est de les obliger à avoir le même rythme de livraison pour les grosses chaînes que pour les petites librairies indépendantes.


Philip K. Dick, Neil Gaiman, Kurt Vonnegut Jr et J. G. Ballard sont dans tes auteurs fétiches, pourquoi ? A voir leur univers, tu as l’air d’aimer les grands écarts.

Les grands écarts, c’est tout moi. Tu peux rajouter à ceux-ci Jane Austen, Nina Allan, Carmen Maria Machado ou encore Yoko Ogawa, histoire de montrer que mes goûts n’ont aucun sens, même moi je ne les comprends pas.

Neil Gaiman, le talent de conteur, l’impression d’entendre l’auteur te chuchoter l’histoire à côté quand tu lis ses livres.

Philip K. Dick, c’est la folie des idées, l’inventivité, il y a tellement de choses dans ses livres, même ceux non-SF.

Kurt Vonnegut Jr, c’est une humanité à la fois douce et douloureuse, une écriture au service de la compréhension de l’autre.

J.G. Ballard flatte plus mon amour pour ce qui est sombre et dérangeant.

Et les autrices précédemment citées ont toutes un style qui me ravit au plus haut point, je suis très sensible aux belles plumes qui savent inventer sans paraître artificielles.

Le tout reflète ce que je recherche en littérature. Je peux lire des romances niaises ou épicées tout comme je peux me tourner vers des écritures obscures et absconses et tirer mon plaisir des deux. Bourdieu s’arracherait les cheveux à essayer de me placer dans son graphique sur les capitaux culturel et économique...


Quels sont les livres qui t’ont le plus marqué et pourquoi ? Te souviens-tu de l'éditeur et de la collection.


Il y en a tellement et cette mini-liste pourrait être totalement différente demain.

Il y a eu Blade Runner de Philip K. Dick chez J’ai Lu dans une édition horriblement moche que j’ai reçue à 14 ans et qui a marqué le début de mon obsession pour la SF.

Il y a eu Orgueil et Préjugés de Jane Austen acheté dans une édition ridiculement fragile en seconde main l’été de mes 15 ans et lue avec un dictionnaire, le seul livre que j’ai relu plus de deux fois (plus de dix même en fait), et dans lequel je trouve toujours une nouvelle couche d’analyses à faire.

Livres usés après acharnement de lecture


Il y a eu Le Seigneur des Anneaux, lu après avoir vu le premier film, petit à petit, j’ai commencé pendant un mois d’examens à l’unif et j’avais droit à une heure de lecture par jour, mon évasion quotidienne loin de la pénibilité de l’étude, dans la superbe édition à couverture rigide et aux runes elfiques de Bourgois que je m’étais offerte avec mes étrennes.



Il y a eu La Maison des Feuilles de Danielewski chez Denoël, la seule fois où j’ai mis un mois à lire un livre (j’arrêtais à chaque fois qu’on arrivait aux parties sur Johnny Errand, je ne le supportais pas) et qui m’a estomaquée. Et c’est un premier livre, merde. Avant lui, je voulais écrire. Après lui, je n’ai plus pu, parce que jamais je ne pourrai faire quelque chose d’aussi inventif et intense et pourquoi écrire si ce n’est pas pour apporter quelque chose d’aussi fort au lecteur ?


Il y a eu Abattoir 5 de Vonnegut, lu sans conviction au début et qui m’a prise par surprise, qui m’a bousculée au point que je me suis fait tatouer « So it goes » sur le poignet.


Puis je me suis mise plus sérieusement aux autrices et je dois avouer que c’est avec elles que j’ai eu mes plus gros bouleversements stylistiques, comme une redécouverte de l’inventivité permise par l’écriture, ce grâce à Nina Allan (et Complications), à Carmen Maria Machado (et Son corps et autres célébrations), à Maggie Nelson (et Les Argonautes), à Yôko Ogawa (et Cristallisation secrète), et récemment à Clarice Lispector (et Agua Viva), à Hilda Hilst (et L’Obscène Madame D), à Olga Tokarczuk (et Les Pérégrins) et j’en oublie, mais ces femmes ont totalement changé ma conception de l’écriture et mes attentes de lectrice…



Je me souviens toujours de l’éditeur et de la collection. Même pire, et ça agace les gens autour de moi, je me souviens d’où j’étais quand je les lisais. Je vais oublier tout le reste, mais pas le livre associé à un événement.


Je te laisse clore cet entretien sur les sujets qui te tiennent à cœur

S’il vous plaît, dites « autrice », c’est le bon terme, il a seulement été supprimé par les gens de l’Académie française au 18e siècle parce que ceux-ci ont estimé qu’une femme ne pouvait pas être un auteur (lui et d’autres féminins comme poétesse ou même citoyenne). Utiliser autrice, c’est dire « merde » à ces petits cons, c’est totalement punk et un petit chaton naît chaque fois qu’on le dit ou l’écrit (miaou). ^_^

Oh, et aussi, pardon, je suis une grande bavarde au cas où ça ne se serait pas remarqué et merci à ceux qui ont eu le courage de lire ceci jusqu’au bout.



Sites internet : https://lescarnetsdebord.wordpress.com/
et
https://bibliothequemontdelenclus.wordpress.com/

Twitter : @CachouVs

Instagram : @Cachou_1

Tumblr :

https://lesmotsquejauraisaimeecrire.tumblr.com/

https://lecinemaestunart.tumblr.com/

https://peoplereadinginmovies.tumblr.com/

https://destrucsdansmatete.tumblr.com/


Réponses au teasing sur les RS

Lundi :
Cachou est végétarienne anticapitaliste et féministe

Mardi :
Il s'agissait de la famille du roi Philippe de Belgique, pour donner un indice du pays de Cachou

Mercredi :
La célèbre pub pour les Cachou Lajaunie



40 commentaires:

  1. Très joliment illustré, merci. J'ai relu, j'ai réussi à laisser des fautes. Comme toujours. Merci en tout cas. ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci @Elessar
      @Cachou : je viens de revoir quelques fautes...
      Merci à toi du temps passé pour répondre à toutes ces questions.

      Supprimer
  2. Je suis très intimidée,car j’ai ”connu” Cachou par ses commentaires toujours très pertinents sur d’autres blogs et cette interview est très pertinente aussi. Merci au Chien Critique et à Cachou.
    Sinon vous avez de belles bibliothèques en Belgique ,à taille humaine.
    Pour la bibliographie je partage avec Cachou les lectures de Yogo Ogawa et je suis contente qu’elle cite une autrice Brésilienne Clarice Lispector,pas facile d’accès dans le Fantastique mais que j’ai appréciée avec son roman ”Pres du cœur sauvage”.
    Bonne continuation à Cachou et encore merci à vous deux.





    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci de ton message et de ton approbation sur ses conseils de lecture qui sortent de ce que l'on voit d'habitude.

      Supprimer
    2. (Faut pas être intimidée, ça m'intimide aussi! ;-p)

      Supprimer
  3. *insérez ici un commentaire habituel sur la qualité et le caractère plaisant de l'interview*
    "oui Le Livre de Poche, je te vise avec ton édition du Langage de la nuit d’UKLG" : malheur, je n'avais jamais vu l'édition poche... et j'aurais préféré ne jamais la connaître je crois. >.<

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Elle vaut son pesant d'or cette couverture... Je ne comprends pas que l'on puisse sortir ce genre d’illustration de nos jours chez un grand éditeur.

      Supprimer
  4. Bon après 3 interview de femmes je demande la parité avec 3 interview d’hommes. Non mais!
    Elle a entièrement raison sur les problèmes avec les distributeurs qui refusent de prendre la commande y compris pour des enseignes connues.
    Ça obéi à des lois du marché.Bref.Merci pour l’interview et bon courage en Belgique avec la météo.lol

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pas prévu de parité pour le moment, mais qui sait pour la suite.
      Cela va être de plus en plus difficile pour les petites structures (libraires, éditeurs,...) de s'en sortir.

      Supprimer
  5. Génial! Grâce à cette interview exclusive je découvre une collègue bibliothécaire belge engagée et lectrice de SFFF. C'est génial! Très intéressante interview par ailleurs. Par contre dans ma bibliothèque de toute petite ville belge on a un abonnement à l'année et le prêt n'est pas payant ;). C'est rare mais ça arrive.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis comme Cachou, je préférerai une adhésion gratuite comme en France. Même si la somme est modique, il faut toutefois la sortir, ce qui peut être un frein.

      Supprimer
    2. Oh, tu es bibliothécaire où, si ce n'est pas indiscret (je comprendrais si tu ne veux pas le dire)? J'ai proposé l'abonnement, ce n'est pas passé, à mon grand regret. Je retenterai après covid, qui sait... (pour l'instant, on ne fait rien payer pour éviter les échanges d'argent et les gens continuent à rendre leurs livres. ^_^)

      Supprimer
  6. Excellent, comme d'hab (ça va devenir difficile de ne pas se répéter dans les commentaires) !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je vais tenter de faire des entretiens moins bon pour varier.

      Supprimer
  7. Une interview remarquable avec une ex blogueuse de talent qui manque dans le paysage.Merci pour cette initiative!

    RépondreSupprimer
  8. Merci pour cette interview ! J'ai été u n peu peiné quand Cachou a stoppé son blog et je n'ai pas pris le relais sur Instagram, dont la mise en page me semble minimaliste et peu engageante. Fan de Lindsay Ellis également, dont j'avais pourtant zappé sa vidéo du Hobbit pour éviter un énième bashing de cette "trilogie", même exécuté à la perfection. Je suppose que Contrapoints vous est tout autant familière.

    A propos de ne plus suivre des auteurs dont vous condamnez le comportement, il m'a semblé que celui de Philip K. Dick envers les différentes femmes de sa vie ait été déplorable: violent, manipulateur, etc.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, je regarde aussi Contrapoints ^_^. Si jamais, la trilogie de vidéos sur le Hobbit n'est pas du bashing du film, c'est une vraie enquête de terrain en Nouvelle Zélande pour montrer la manière dont la production a honteusement abusé des travailleurs et habitants lors du tournage qui ressemble à un documentaire tellement c'est travaillé et les vidéos ont même été nominées aux Hugo en 2019. Donc il n'est pas question de critiquer le contenu pour une fois mais de montrer ce qu'il y a eu comme exploitation dans la réalisation de ce film (et c'est vraiment honteux).

      Pour ce qui est de l'attitude de PKD, c'est un sexiste notoire, j'avoue ne jamais avoir entendu parler de violences physiques par contre mais donc, en ce qui me concerne, quand l'auteur est mort et ne peut plus faire de mal, je suis moins tranchée. Ce qui me pose plus problème, c'est de donner de la voix, de l'importance et de l'argent aux auteurs/artistes vivants et qui peuvent encore sévir et faire du mal à autrui. Autrement, je suis surtout pour la contextualisation (ce qui ne m'empêche pas d'arrêter des livres plus anciens mais au sexisme, racisme autre insupportable, recontextualisation historique ou non). Dans le cas de JK Rowling par exemple, cette autrice a une ENORME communauté qui continue à encore suivre ses avis, ses opinions sur les personnes trans ont eu de réelles et dangereuses répercussions dans notre monde, et ça, je ne peux pas lui pardonner. Mais encore une fois, ce n'est pas pour autant que je vais crier à la censure, chacun agit selon sa conscience. Moi, je ne lui donnerai plus un sou. Je ne sais pas encore si je ne la lirai plus. J'ai tenté son dernier thriller mais était-il mauvais? Etais-je influencée par mon désamour? En tout cas, je l'ai trouvé trop stéréotypé et idéologiquement douteux dans certaines réflexions, j'ai abandonné après une cinquantaine de pages. PKD me fait grincer des dents dans ses remarques sur les femmes mais le mal est fait, il ne pourra pas en faire plus. ;-p Mais encore une fois, c'est ma manière actuelle de voir les choses, et rien ne dit qu'elle ne changera pas dans le futur, ma réflexion sur ce sujet est encore en cours et est très difficile, c'est une sujet que je creuse depuis la mort de Marie Trintignant et je n'arrête pas de trouver de nouvelles manières de voir la chose. ^_^

      Supprimer
    2. @chéradénine : il vous en prie

      Supprimer
  9. Comment accéder à ”Bibliothécaire d’un soir”,les entretiens avec les auteurs et éditeurs dont vous parlez? Merci pour cet entretien de haute tenue.


    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Alors, pour les enregistrements, ils sont ici: https://www.youtube.com/watch?v=Ff_5qnR6sC8&list=PLuEuGN7gBmwmq44yvLrWfoWl4I19QalLV&index=3

      Autrement, les choix des invités sont trouvables ici (mais je suis en retard, je n'ai pas posté les choix des deux derniers invités je pense): https://bibliothequemontdelenclus.wordpress.com/tag/bibliothecaire-dun-soir/

      (en espérant que les liens passerons, autrement pour les vidéos, elles sont sur la chaîne Youtube "Centre de lecture publique Mont-de-l'Ecnlus", et les choix sont sur le blog Bibliothèque Mont-de-l'Enclus sur Wordpress)

      Supprimer
    2. Merci pour ces précisions et pour ce partage.Esperons avoir le plaisir de vous croiser à nouveau sur le Web.
      Et merci au détenteur du blog bien évidemment.

      Supprimer
    3. Merci pour le message, c'est un plaisir que de partager ce genre d'entretien.

      Supprimer
  10. Encore une bibliothécaire qui se dévoile, c'est très émoustillant tout ça ! Il a raison le Chien, c'est top pour les voyeurs ces interviews ! :D

    En tout cas, super boulot, très instructif et très intéressant à lire.
    Vive Cachou (que je connais depuis "longtemps" mais avec laquelle j'échange trop peu, Twitter n'étant pas le réseau que je fréquente le plus...) ! ;)

    RépondreSupprimer
  11. Super interview d'une super personne ╰(*°▽°*)╯

    RépondreSupprimer
  12. Les saisies d'écran de 2012 et 2013 me rappellent bien des souvenirs... 🙂

    RépondreSupprimer
  13. Très chouette interview, c'est cool d'en apprendre plus sur Cachou même si je suivais le blog à l'époque et que je continue à suivre sur Insta ;)

    RépondreSupprimer
  14. Merci pour cette superbe interview, c'était passionnant à lire <3

    RépondreSupprimer

Fourni par Blogger.