jeudi 17 novembre 2016

Notre mère qui êtes aux cieux

James Morrow, Au diable Vauvert, 2016 ( 1ère parution 1992), 490 p., 5€ epub sans DRM


Religion vs Science.
Et Dieu dans tout ça ? 

 

Présentation de l'éditeur :

Murray Katz, gardien de phare célibataire, est béni par l’arrivée d’une fille conçue par l’union de sa semence et d’un ovule inconnu. À la banque du sperme, on parle d’un accident. Murray est encore plus étonné quand sa fille accomplit ses premiers miracles. Comme son demi-frère Jésus, Julie Katz peut marcher sur l’eau, soigner les aveugles et ressusciter les morts. Elle entame une odyssée vers l’enfer, New Jersey, et les fondements de nos croyances… 

 

Mon ressenti : 

Ma première incursion avec James Morrow fut sa fameuse trilogie autour de Jéhovah, lu de nombreuses fois au siècle dernier tant j'avais aimé son humour, son irrévérence et son érudition. Les éditions Au diable vauvert, on décidait de ressortir en grand format ce roman paru initialement chez J'ai lu en 1992.

Julie Katz est donc la demi soeur de Jésus et Dieu sa mère (Et oui, pour une fois, Dieu est une femme) D'essence divine, elle a donc les mêmes pouvoirs que son frère mais ne sait pas trop ce qu'elle doit en faire du fait d'une mère absente et silencieuse. L'auteur va donc donc nous conter son histoire pleine d’incertitude. Elle croisera sur sa route une secte de révélationnistes qui nous font beaucoup penser aux bien réels créationnistes. Satan est bien entendu en embuscade, avec son coeur sur la main prêt à guider cette pauvre âme perdue.

Fécondation in vitro, une Dieu, un demi-frère prophète, dès les premières pages, le blasphème est bien présent et ne cessera tout au long du livre. Mais au delà de ça, James Morrow nous parle des individus qui disent agir au nom de Dieu. Peu lui importe quelle est la religion de ses personnages, Jéhovah, la science, la foi doit rester personnelle. Dès qu'elle devient politique, le fanatisme et l'intolérance deviennent ses bras armés. L'auteur y ajoute la thématique du poids de son passé, de son héritage social et de comment tenter de se construire en tant qu'individu.

Les idées et leurs traitements plairont ou non, mais nous sommes dans la satire. Pour ma part, j'ai bien aimé ce côté blasphématoire. Par contre, au niveau du plaisir de lecture, il y a eu des hauts et des bas. L'auteur prend son temps, trop, pour nous présenter ses personnages, ces derniers manquent un peu de profondeur, même si cela est reste une caricature. Des digressions parfois un peu trop longues aussi. En gros, trop d'idées, pas assez de rythme.

Malgré tout, James Morrow nous signe une agréable hérésie pleine d'humour et de philosophie humaniste, qui fait la part belle aux femmes, ce n'est déjà pas si mal. En outre, il nous démontre que la religion musulmane n'est pas la seule à avoir son quota d'intégristes et de fanatiques, que c'est le lot de toute religion.

La conclusion vous révélera aussi la vraie nature de Dieu, il fallait y penser !

Ce roman a reçu le prix World Fantasy en 1991.

Cinq euros l'epub sans DRM, merci Au diable.


Petit bonus : une interview de James Morrow lors des Imaginales 2016 qui vous révélera une petite coquille présente dans toutes les éditions, françaises et autres, ce qui doit être assez rare : une petite farce de Dieu ? Et vous dévoilera un écrivain plein d'humour.

 

Quelques citations : 


Le révérend Billy Milk, pasteur de la Première Église de la Vision de Saint-Jean à Océan City, caressa l’acier du détonateur dissimulé sous sa parka doublée de mouton. La colère de Dieu était froide et collante comme un bac à glaçons sorti du congélateur.

Avec l’adolescence sa vision du monde s’élargit. Dieu ? Un père Noël pour adultes. L’amour ? Un euphémisme pour reddition. Le mariage ? Le premier symptôme de la mort.

Mon frère Jésus a commis une grossière erreur. Il n’a laissé aucun écrit derrière lui.
— Votre frère qui ?
— Jésus-Christ. Demi-frère, pour être exacte.
— La sœur du Christ, hein ?
Bix aspira un reste de café au fond de son gobelet. La sœur de Jésus, ça, au moins, c’était nouveau.
— Du côté de Marie ? demanda-t-il avec une feinte gravité.

Vous savez ce que je pense, Mr. Wyvern ? (Phébé descendit de sa licorne et, son bouclier Bacardi devant elle, recula de quelques pas sur la Promenade.) Je pense que vous êtes tellement plein de merde que des roses doivent vous pousser dans le trou du cul.

La plupart des gens n’ont pas encore pris conscience qu’un bouleversement sans précédent s’est produit dans le monde. BOUM ! la science est arrivée ! La Science, Julie, et voilà que soudain un principe est vrai parce qu’il est… vrai, et non parce que ceux qui y adhèrent possèdent de grandes églises ou des armées d’inquisiteurs ou les plus grosses ventes de l’édition. (Ses yeux allaient et venaient dans leurs orbites comme des animaux en cage.) La Terre tourne autour du Soleil. Les microbes causent des maladies. Le foie est un filtre. Le cœur est une pompe. (Sa voix montait en un crescendo qui faisait se tourner les têtes.) Enfin, Julie, enfin nous pouvons connaître les choses, nous pouvons savoir !

— Pensez-vous que la science ait toutes les réponses ?
— Hein ?
— La science. Est-ce qu’elle a toutes les réponses ?
— Ils se prennent tous pour des puits de science quand ils disent que la science n’a pas toutes les réponses.
— La science a toutes les réponses, dit Howard, se retirant d’elle. Le problème, c’est que nous ne possédons pas toute la science.

— Vous avez voulu que les masses embrassent la raison et la science ? Aussi utopique que de vouloir faire passer un chameau par le chas d’une aiguille !
— La science est belle, dit Julie.
— Pensez-vous que je ne le sache pas ? (Wyvern ouvrit le placard de la timonerie et en sortit une longue-vue de bronze qu’il tendit à Julie.) Mes domaines de prédilection sont toujours scientifiques – les bombes nucléaires, le zyklon B, l’eugénisme. (Il montra à Julie comment régler la lunette.) Le problème, c’est que seule une infime minorité peut se targuer d’être scientifique. Les masses, elles, entre une vérité qui les dérange et un mensonge qui les arrange, choisissent à l’unanimité le mensonge.

Les gens se méprenaient sur l’inquisition, pensait Billy. Une inquisition, du latin inquisitio,n’était jamais qu’une enquête, une recherche destinée à ramener la brebis égarée au sein du troupeau, et non le massacre, la torture systématique qu’on voulait bien se représenter.

Julie sentit tout de suite que tous ces gens, chacun à sa façon, détestaient leurs bienfaiteurs. La charité n’était pas la justice. C’était bien qu’ils viennent, les Julie, les Bix et les Phébé avec leur soupe, leur café et leurs petits gâteaux, mais quand la nuit tombait, qui c’est qui restait dans le cloaque et qui c’est qui s’en retournait dans son petit nid douillet de Powelton Village ? Julie elle-même n’aurait pu dire qu’elle aimait ces gens ; elle n’avait même guère de sympathie pour eux.

— Oui, seul le Sauveur a été digne d’une crucifixion, dit-il, hochant pieusement du bonnet.
— C’est pourquoi elle sera antécrucifiée, dit l’ange. Une antécrucifixion pour l’Antéchrist.
— Une antécrucifixion ? Le contraire d’une crucifixion ?
— Exactement.
— Quelle est la différence ? demanda Billy.
— La différence est que vous appelez l’une crucifixion, et l’autre une antécrucifixion.




2 commentaires:

  1. Mumhhh...
    Je m'interroge. Dieu n'est pas forcément masculin. Cela pourrait être interessant bien que les livres satyriques ne soient pas mon fort. Dans ce domaine je préfère les BD et les films.
    Ce sera donc un peut-être.

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  2. Si tu ne connais pas l'auteur, je te conseille de commencer par En remorquant Jéhovah, dans la même veine et un peu moins satirique.

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