Les derniers jours du paradis

Robert Charles Wilson, Folio SF, 2014, 400 p., 8€ epub avec DRM


La violence est le grand attracteur de l’histoire de l’humanité, professeur Iverson. Une force presque aussi irrésistible que la gravité.

Le paradis est présent et l'auteur nous annonce que ces derniers jours sont arrivés. Fichtre !
Bienvenue en uchronie.


Présentation de l'éditeur :

Alors que l’Amérique se prépare à fêter les cent ans de l’Armistice de 1914, un siècle de paix mondiale, d’avancées sociales et de prospérité, Cassie n’arrive pas à dormir. Au milieu de la nuit, elle se lève et regarde par la fenêtre. Elle remarque alors dans la rue un homme étrange qui l’observe longtemps, traverse la chaussée... et se fait écraser par un chauffard. L’état du cadavre confirme ses craintes : la victime n’est pas un homme mais un des simulacres de l’hypercolonie, sans doute venu pour les tuer, son petit frère et elle. Encore traumatisée par l’assassinat de ses parents, victimes sept ans plus tôt des simulacres, Cassie n’a pas d’autre solution que de fuir. L’hypercolonie est repartie en guerre contre tous ceux qui savent que la Terre de 2014 est un paradis truqué.

Mon ressenti : 

Une nuit, une fenêtre , une jeune s’aperçoit qu'elle est épiée. La chose s'avance sur la route et meure dans une collision avec une voiture. La chose saigne vert. La jeune fait partie de la Correspondance Society qui sait qu'il existe un autre monde imbriquée dans le notre.
Un début qui fait étrangement penser à de la fantasy pour adolescents, avec compagnie secrète, monde caché et tout le toutim. Mais c'est un roman de Robert Charles Wilson, les apparences peuvent être trompeuses. Ce texte est surtout l'histoire d'une invasion extra terrestre cachée. C’est aussi l'histoire d'un symbiotisme entre alien et humain, les derniers ne sachant cependant pas qu'ils participent à cet échange. Et même si la société secrète ressemble a une "blague grotesque", elle a cependant eu parmi ses membres quelques éminences scientifiques : Dirac, von Neumann, Fermi, ...

Nous sommes en pleine uchronie mais cette dernière est au service de l'intrigue, donc mineure pour ceux qui aime ce genre. Dans ce monde autre, l’utopie est là : La société des nations (l'ancêtre de notre ONU) existent et offre une paix relative au monde depuis 1914 et la fin de la grande guerre. La société des nations veillent au grain, à moins que ce ne soit autre chose. Pas un monde meilleur, des altercations, la violence ou le racisme existent, mais pas de grand barnum incendiaire et ses cortèges de mort. "Cela n’avait été le siècle de la Paix qu’en comparaison avec les précédents." La conquête de l'espace n'a pas eu lieu, l'homme reste ancré sur sa bonne vielle terre. Les avions à réaction montrent timidement le bout de leurs ailes, les ordinateurs à carte perforée existent encore.

On pourrait presque penser ici à une réécriture de Spin, du moins à une autre piste qui n'avait pas été exploré. En poussant le bouchon un peu plus loin, on pourrait mème dire que dans cette uchronie, les hypothétiques (les aliens de Spin) ont suivi un chemin différent, la mise en abime est alors prodigieuse. Cette impression de réécriture est d'autant plus présente que ce roman a été écrit juste après cette fameuse trilogie. Lors de ma première lecture à sa sortie, ce roman ne m'avait pas convaincu, j'avais trop d'attente : un futur Spin ? Cette relecture était dans un autre registre, du style vas y Robert, divertit moi.

D'un pessimisme assez virulent sur la nature humaine, Les derniers jours du paradis, qui portent très bien son nom, vous fera réfléchir à la notion de libre arbitre, de morale, de la violence, de la surveillance des communications et de l’asservissement des moutons médiavores. Et surtout, vous fera réfléchir à cet alien souvent trop semblable à l'homme. Avec Wilson, l'autre est différent, parfois incompréhensible, le concept de Bien et de Mal leur est totalement étranger mais cela reste la vie.
Mieux qu'un long discours, voici ce qu'en dis l'auteur dans une interview accordé à ActuSF 

Le paradis cité dans le titre n’est pas une utopie littérale, c’est simplement un meilleur monde que le nôtre. Un monde qui s’est tourné vers la paix et le bon sens à la fin du XXe siècle. Le personnage principal est une jeune femme qui apprend qu’il y une force non humaine derrière ce long et plaisant siècle « idéal », que cette paix a été construite pour une raison. Plusieurs questions apparaissent alors : comment évalue-t-on l’autonomie humaine ? Devrions-nous rejeter une puissance extraterrestre manipulatrice, même si elle contribue à un bénéfice tangible pour nous ? Avons-nous un devoir moral de « brûler ce paradis » ?


Au final, nous avons un thriller angoissant, paranoïaque : les personnages sont-ils ce qu'ils disent ou des simulacres. Une variation du livre Les enfants d'Icare ou du roman Le vaisseau des voyageurs. Parsemé de références, Le Village des damnés, L’Invasion des profanateurs, The thing pour le test ou encore aux grands anciens avec l'hypercolonie "une force très ancienne et en réalité cosmique ", Les derniers jours du paradis se lit vite et de manière très plaisante. Nous avons ici des personnages adultes et adolescents à la psychologie bien caractérisée. Une bonne porte d'entrée à son univers pour les plus jeunes qui pourront se reconnaitre avec les personnages de Cassie et de ses camarades.



Je trouve la couverture assez laide et peu représentative du roman. Donc si vous achetez ce livre, faites moi plaisir : arrachez là, imprimez la couverture américaine et scotchez la à ce qui reste de votre livre. Avantage du numérique, on met les mains dans le code et c'est fait.


Xapur a aimé le road movie mouvementé, 
Lorhkan a eu l’impression de chausser des pantoufles un peu trop confortables, mais tout cela est juste une affaire de libre arbitre
Ne faisons pas la fine bouche devant un roman de Wilson.

Challenge Lunes d'encre

 

Quelques citations :


"à quoi ça ressemblait d’être l’hypercolonie.
— Je suis à peu près sûre que ça ne ressemble à rien, répondit Cassie. C’est comme demander à quoi ça ressemble d’être un interrupteur. Ou si un virus est heureux d’envahir une cellule."

On n’a pas seulement besoin de le tuer, on a besoin de savoir comment tuer n’importe quelle chose dans son genre. Parce que le ciel est une espèce de forêt et que personne n’a jamais entendu parler d’une forêt ne contenant qu’un seul arbre, il me semble. Ou qu’une seule fourmilière. Ou qu’un seul loup.

—  je me souviens que tu détestais les armes à feu. »
Il les détestait toujours. En tenir une lui donnait l’impression d’assumer une responsabilité dont aucun être humain sain d’esprit ne devrait vouloir. Mais une fois installé dans cette ferme, il avait pris des cours de maniement et de tir du côté de Jacobstown et s’était découvert plutôt bon tireur. Il s’était habitué au poids du pistolet dans sa main tout comme à la puanteur de contreplaqué brut et d’acier brûlant caractéristique du centre de tir. Chasser le cerf au fusil avait été plus difficile à encaisser. Tuer l’écœurait.

Madame Iverson, quand vous regardez le ciel, la nuit, est-ce qu’il vous semble sans vie ? Il ne l’est pas du tout. Chaque étoile est une oasis dans le désert… un endroit chaud, riche de substances nutritives et d’une chimie complexe. De nombreux organismes se disputent l’accès à ces richesses. Leurs luttes sont éthérées, très longues, et quasi invisibles pour des êtres dans votre genre. Elles sont néanmoins implacables et aussi mortelles que tout ce qui peut se produire dans une forêt ou sous la mer.

Quelles sont les limites de l’intelligence sans esprit ? Ou alors, question encore plus troublante, une intelligence sans esprit pourrait-elle réussir à imiter celle d’un esprit ? Une entité (un organisme, une ruche, un écosystème) pourrait-elle apprendre à parler une langue humaine, peut-être même nous faire croire qu’elle est comme nous et nous amener à la laisser nous exploiter pour ses propres besoins ?
Une telle entité n’aurait pas vraiment conscience de sa propre existence. Elle n’aurait pas cette vie intérieure dont nous avons discuté dans un chapitre précédent. Mais avec un échantillon suffisamment large de comportement humain à imiter, il est presque certain qu’elle arriverait à nous dissimuler ces carences-là.
Pourquoi une entité de ce genre voudrait-elle nous abuser ? Peut-être ne le voudrait-elle pas. Mais le mimétisme est une stratégie classique pour prendre l’avantage sur les espèces concurrentes. On peut espérer que la question reste à jamais hypothétique. La possibilité existe malgré tout bel et bien.

8 commentaires:

  1. Je suis d'accord avec toi encore un roman qui permet d'entrer dans l'univers de RCW sans trop perdre les réfractaires à ce style de littérature.
    J'ai l'impression qu'on devient de plus en plus exigeant avec l'auteur. lol

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    1. Simple, plaisant, divertissant et amenant à la réflexion, le combo gagnant.

      Nous sommes toujours plus exigeant avec ceux qu'on aime ! Une fois que l'on sait ce qu'ils sont capables de faire, gare à la baisse de qualité !

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  2. Je viens de le finir et autant au début j'ai eu un peu de mal autant la fin je l'ai lu très vite. Une fois le concept de l'hypercolonie assimilé, ça se lit vraiment très bien. C'est un très chouette livre qui s'aprécie peut être encore plus une fois terminé et qu'on y repense. Il m'a fait me poser pas mal de questions, ce qui est bon signe en général :)

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    1. Tout à fait d'accord. Plus les pages se tournent, plus le roman prend de l'ampleur. Wilson pose de bonnes questions et nous laisse les réponses. Stimulant.
      Pour le moment, sa plume te déçoit peu, j'espère que cela continuera. Une envie d'en lire un autre ?

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  3. IL m'a l'air d'être assez différent des Wilson que j'ai lu jsuqu'alors qui n'avait pas une dimension franchement pessimiste. Chaque texte contenait ou s'achevr avec une note d'espoir ou de positif.

    Je suis du coup assez curieuse au sujet de ces derniers jours au Paradis.

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    1. A la relecture de ces romans, je trouve qu'il y a un certain pessimisme qui traverse son oeuvre. Disons qu'il est pessimiste sur la nature humaine et l'état de la planète, mais optimiste sur le long terme, du moins qu'il a de l'espoir en l'avenir. Un mélange entre les deux valeurs. Peut être un certain réalisme ?
      Sur ce livre, la thématique n'est pas nouvelle, mais cela se lit très bien. Le lire après Spin prend toute sa saveur.

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  4. Oui, les romans ont tous un ton plus ou moins "non -postif", mais laisse entrevoir de l'espoir au final.
    Alors je me le note pour après la trilogie Spin!
    Merci de conseil! :-)

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