Les premiers : une histoire des supers-héros français



Xabi Molia, Le Seuil, 2017, 352 p., 14€ epub avec DRM


Grandeur et décadence de la France

Présentation de l'éditeur :


Jean-Baptiste Fontane est en retard. Une femme l’attend gare du Nord. Il irait plus vite en volant, se dit-il. Et s’il essayait ? À sa propre stupeur, le voici qui décolle au-dessus du boulevard de Sébastopol… Comme six autres trentenaires qui se découvrent à leur tour des pouvoirs, son destin bascule. Ces super-héros made in France vont-ils rendre au pays sa grandeur ? Rien n’est moins sûr.

Mon ressenti :

Un jour, des anonymes se découvrent dotés de super pouvoirs : capacité à voler, puissance physique, endurance. Chacun d'eux développent en outre une capacité particulière. Mais leur super pouvoir le plus spectaculaire est qu'ils sont tous, ces 7 supers héros, FRANÇAIS !

Nous allons découvrir ce fier épisode français à travers quelques témoignages des 83, le surnom de ces supers héros, à travers une enquête journalistique. Nous suivons leurs premiers pas, ou plutôt vol, l'emballement médiatique qui s'ensuit, et comment, du statut d'anonymes, les sept vont domestiquer leurs super-pouvoirs. De l'anonymat, à la gloire, jusqu'au moment où...
L'auteur prend le contre-pied des livres sur les super héros. Ici, de leurs histoires, de leurs faits d'arme, nous ne serons pas grand chose. Normal, ces héros ont marqué l'Histoire française, tout est connu des uns et des autres. Alors on se concentre sur l'impact médiatique de cette découverte, sur les conséquences sur leur vie individuelle, comment les uns et les autres ont accepté leur gloire, leur déclin. Un peu trop intimiste par moment (divorce, adultère) l'auteur réussit pourtant à éviter le pathos, le sentimentalisme et l'introspection en élargissant le propos sur une critique des médias et du politique.

Il faut arrêter avec toutes ces histoires. Des garçons qui ont une scolarité difficile, il y en a plein, et ils ne deviennent pas tous tarés. C’est trop simple de raconter les choses comme si dès le départ il était programmé pour faire ce qu’il a fait.
J'ai bien aimé le fait que l'auteur brocarde l'idée souvent employé dans les médias : lorsqu'un événement, un drame surgit, on trouve toujours un voisin, un pilier de bar, un "ami" de la famille pour dire "Je le savais" "déjà tout petit". Le fait de réécrire le passé, une fois le futur advenu "Oui, c'était sous jacent, déjà un jour j'avais vu dans son regard...".
Les journalistes fouille merde, dont la carte de presse devrait s'orner d'un "à scandale supplémentaire". Après avoir fait leurs Unes sur nos super-héros, voici venu le temps de la critique, d'aller trouver dans les coins sombres de la famille quelques sombres histoires. 

Même si ce n’était pas tout à fait exact, il fut donc assez vite question de tombes profanées, et que ces agissements soient principalement l’œuvre d’enfants d’immigrés, dont certains étaient de confession musulmane, acheva de donner à ce fait divers un parfum de sujet de société, dans lequel se trouvaient jetés pêle-mêle des problèmes aussi divers que la hausse brutale des cours du cuivre et de l’acier, la surveillance des lignes de chemin de fer, les méfaits supposés de l’islam et la question de savoir si Mickaël Pereira pouvait ignorer les combines dans lesquelles trempait son père.
Puis vient le temps du remord, et la presse recommence à auréoler nos sept. Bref, le grand cirque médiatique dans toute sa splendeur.
D'une sinistrose française, les super-héros sont la gloire de la France, leur fierté, le peuple devient patriote. L'Etat n'hésite pas à utiliser ses talents pour sa diplomatie, pour certaines opérations spéciales et n'hésite pas à couper le cordon si les choses se passent mal. L'auteur nous parle au delà d'une certaine grandeur de la France, des bassesses de la société, des médias et du politique. Reste que cette critique est assez convenue, mais le second degré employé permet de passer un bon moment de lecture.

Opinion, fabrique de l'opinion, critique d'une certaine image de la France, voici les vrais sujets du roman. Si vous désirez lire un roman super-héroïque, vous ne pourrez qu'être déçu.

Artemus dada l'a lu avec entrain.

Quelques citations :



Si elle fut secrètement déçue de constater qu’il n’était, au collège, qu’un bon élève parmi d’autres, appliqué mais sans génie, elle reporta son aigreur sur le système scolaire. Corrompu par le socialisme d’État, il nivelait tout par le bas. Et les enseignants, expliquait-elle à ses enfants, noteraient toujours les fils de médecins plus sévèrement que ceux des ouvriers.

La politique, ça ne m’intéressait pas trop, mais j’avais malgré tout une conscience, ou des valeurs, je sais pas comment il faut appeler ça. Le patriotisme, par exemple, c’est quelque chose qui m’a toujours gênée. Même dans les matchs de football, La Marseillaise avec la main sur le cœur, et les drapeaux dans les tribunes, je trouvais ça suspect. Après Vichy, les scores du FN aux élections… vous voyez ce que je veux dire ? Donc là, les rassemblements, le Trocadéro, le mouvement French is Beautiful, j’étais pas super à l’aise avec ça. Plus tard, quand on nous a reçus au Sénat, par exemple, et que tu voyais tous ces vieux cons qui faisaient la queue pour se faire prendre en photo avec nous, ça donnait un peu envie de gerber. D’un autre côté, les sceptiques, ça me mettait en colère. Une fois, à la télévision justement, j’ai vu les pancartes avec leur slogan « Bas les masques », ça m’a vraiment énervée. J’aurais aimé qu’il y ait de la bienveillance. Mais bon, la bienveillance, c’est pas vraiment une spécialité française.

Après un siècle de défaites militaires, de renoncements, de divisions et de fautes collectives à demi avouées, les Français, si souvent moqués pour l’assurance qu’ils affichaient de leur propre grandeur, éprouvaient désormais les pires difficultés à s’en persuader. Quelques succès sportifs et le verbe haut de leurs dirigeants étaient parvenus à maquiller l’état des lieux au tournant du millénaire, mais la crise économique de la fin des années 2000 et les attentats terroristes l’avaient exposé sous une lumière crue. Maintenant, on voyait les fissures. Les bilans comptables étaient mauvais. L’influence de l’ancien empire se limitait à quelques protectorats paupérisés. La France, il faut le dire, à part les djihadistes, tout le monde s’en foutait. Ce constat provoquait des réactions d’horreur qui, en s’affaiblissant, ne laissaient derrière elles qu’un dégoût de soi, une fatigue triste, un épuisement. Or, alors que, avec la même conviction qu’ils avaient mise à s’exagérer l’aura de leur pays, experts et intellectuels martelaient à présent que tout était fini, que tout était perdu, les super-héros surgirent de la foule des humiliés. Nanti d’un pedigree, d’un beau visage et d’une voix d’acteur, Grégory Marville offrait, plus encore que les autres, un démenti sidérant à ces déclarations. La France ne sombrerait pas, la France conserverait son rang. Désormais, confiants dans leur avenir, les ménages du pays dépensaient. Le secteur du tourisme annonçait une année record, en particulier dans les villes où avaient grandi les sept. Ce n’était pas raisonnable mais l’action du Crédit Lyonnais, pour lequel Virginie avait travaillé, grimpait de façon continue, comme d’ailleurs, à Paris, la plupart des valeurs boursières. Et lorsque, visitant un hôpital ou accueilli dans le hall d’un hôtel de ville, le Capitaine soulevait un tonnerre d’applaudissements, il me semble que c’était leur éternelle éminence, c’étaient eux-mêmes qu’à travers lui les Français célébraient.




À beaucoup, il apparut qu’était mort trop tôt un homme qu’ils avaient toujours aimé, qui n’était pas différent d’eux, qui avait su rester vrai. Mais on sentait aussi que, dans ces veillées improvisées, un fond de culpabilité remontait. On avait eu la dent dure avec Jean-Baptiste Fontane. Et maintenant des éditorialistes accusaient : en aurait-il fait autant si on l’avait laissé tranquille ? Ne s’était-il pas mis en danger afin de répondre aux critiques, qui n’en finissaient pas de railler ses pathétiques efforts pour ressembler à un super-héros de film hollywoodien ? Leurs billets d’humeur déploraient en conclusion cette singulière maladie moderne qui consiste à brûler ses idoles, ce penchant pour le dénigrement que les Français, plus encore que les autres peuples, manifestaient sans retenue chaque fois que l’un d’entre eux s’élevait au-dessus du lot.


MICHEL SABARD, psychiatre : Il faut faire attention aux reconstitutions. Beaucoup de gens font et disent des choses sans bien savoir pourquoi. C’est même, on pourrait dire, l’un des modes d’action les plus fréquents : vous agissez, et c’est seulement ensuite que vous trouvez une explication pour vous justifier. Mais le processus qui mène à l’acte, même à un acte très simple comme de sourire poliment à la vendeuse quand vous entrez dans un magasin, il est assez complexe, et très difficile à décomposer. Malgré tout, on peut penser que chez Mickaël dominaient un sentiment de déclassement et une envie de revanche sociale. Il ne l’a jamais formulé comme ça, mais je serais prêt à dire qu’il a pris le pouvoir parce qu’il n’est pas devenu footballeur. Le footballeur Mickaël Pereira, même avec une capacité de suggestion mentale, n’aurait sans doute jamais connu la même trajectoire.

Du fond des maisons d’arrêt où ils attendaient leur jugement, des hommes qui avaient eu affaire aux 83 trouvaient enfin une oreille attentive. Leurs récits parlaient d’arrestations brutales, de vexations, de violences gratuites, et parfois d’oreille interne abîmée, de troubles du sommeil, de traumatismes. C’étaient certes des sales types, mais, maintenant qu’on soupçonnait le Capitaine, ils avaient eux aussi des droits. On exigea toute la lumière sur les écarts des super-héros français et sur les complaisances qui, au plus haut niveau, les avaient favorisés. On réclamait une démocratie exemplaire, on voulait un référendum. Chaque jour, les rangs des manifestants grossissaient. Les lycéens séchaient les cours. Dans certains quartiers, plusieurs voitures brûlèrent. Des policiers antiémeute se postaient aux angles des rues. Seul le Prophète, bien entendu, échappait aux critiques.

Des sportifs, des milliardaires, des chanteurs et des acteurs américains, des dignitaires religieux rejoignirent le mouvement Let her live en postant sur Internet des autoportraits qu’ils avaient réalisés dans des lieux improbables, une photo de Lucille à la main. [Dans ces années-là, les campagnes de philanthropie virales avaient de meilleures chances de succès auprès des internautes si elles leur proposaient de relever un défi divertissant. Il s’agissait ici de mettre le portrait de Lucille partout : elle apparut donc sur la place Rouge et la place Tian’anmen, dans les steppes, à la proue d’un gazier voguant sur la mer de Barents et sur le pont d’un navire échoué dans l’ancienne mer d’Aral, aux sommets du Kilimandjaro et d’Ayers Rock, dans le bureau d’un cardinal au Vatican, au fond d’une mine d’argent de Potosi, sur la base polaire Dumont d’Urville et même à bord de la Station spatiale internationale.]




9 commentaires:

  1. Rendez-nous Superdupont !
    L'idée a l'air plutôt bonne, mais bon, je considère n'avoir pas besoin de lire une critique de la société et des médias si l'histoire ne suit pas et n'apporte pas vraiment de plus-value.

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    1. Ca se lit tout seul, mais ne bouleverse pas les théories critiques...

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  2. Si les super-héros ne sont finalement qu'un prétexte, ce roman m'a néanmoins beaucoup plu [http://artemusdada.blogspot.com/2018/07/les-premiers-une-histoire-des-super.html]. Il faut dire aussi que la marge de manœuvre pour quiconque veut écrire sur le genre, est en fin de compte assez restreinte.

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    1. Oui c'est plaisant, et à contre pied de ce qui se fait, mais il manque une pincée de "je ne sais quoi" pour subjuguer le lecteur.
      (Je m'étais bien dit que j'avais lu un avis dessus !)

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  3. Un livre qui donne à réfléchir!

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    1. Au vu de tes lectures, je pense que c'est un roman qui pourrait te plaire.

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  4. Je l'ai vu passer celui-là!
    D'un côté il me tente, de l'aure, je regarde ma pAL. Doc tu imagines mon aller retour de tête, droite, gauche en me posant la question, j'y vais ou j'y vais pas.
    Parce que l'aspect superhéros made in France et un petit côté satirique ne sont pas pour me déplaire.

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    1. Il faut savoir que l'on est plus dans la blanche que dans la SF, mais cela sort des sentiers battus. Pas sûr que tu y trouves ton compte, mais sait on jamais.

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    2. Ok, je vais suivre ton intuition et ne pas donner une friandise à ma PAL.

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