L'étrangère

Gardner Dozois, ActuSF, 2000, 264 p., 10€ epub sans DRM

 


Livre écrit en 1978, publié en français en 2000, les éditions ActuSF ont décidé d'exhumer ce petit texte et de lui donner une seconde vie. Bien leur en a pris. C’est un roman tristement toujours d’actualité.

Le narrateur est une sorte de biographe-journaliste, nous ne le serons jamais, revenant sur la vie de Farber. Des extras-terrestres offrent à l'humanité l'espace. Farber, jeune artiste désœuvré, s'envole pour une lointaine planète. Il y fera la connaissance d'une belle étrangère. Mais l’interculturalité ne va pas de soi.


Ce n'est pas un roman que j'aurais acheté, j'ai horreur des histoires d'amour, de la mièvrerie. Mais la critique de Lune du blog Un papillon dans la lune, de par les thématiques évoquées, m'avait donné envie. Et ce même blog a organisé un concours (difficile pour certains !) avec à la clef quelques exemplaires. Concours que j'ai remporté et qui m'a fait connaitre un livre dont je me rappellerai longtemps.



Livre sur l’incommunicabilité dans le couple, sur l’ostracisme et sur les différences culturelles et sociales.
Roman poétique, sans langue de bois, intelligent et engagé, laissant le lecteur juge. Les personnages sont bien construits. Le monde créé est cohérent et réaliste.
Texte lent, prenant son temps pour planter le décor (parfois un peu trop), et qui progressivement installe une tension dramatique telle qu'il vous sera difficile de le reposer. Et quel fin !

Pêle-mêle, vous y trouverez des interrogations sur les traditions/croyances, la condition féminine, la mainmise de la religion sur la société,le déracinement, l'exil, le colonialisme...

Rarement livre aura réussi en peu de pages à décrire la condition d'étranger.

Un mélange de Michel Houellebecq pour le côté léthargique du personnage de Farber et d'Ursula Le Guin et de Alastair Reynolds pour la création d'univers.

Le titre original "Strangers" au pluriel rend mieux compte de la problématique à mon humble avis.
Gardner Dozois n'a écrit qu'un roman, quelques nouvelles, avant de se faire anthologiste. Dommage.


Avertissement : Ne lisez pas la quatrième de couverture, elle dévoile toute l'intrigue.

Coup de gueule :
ActuSF n'est pas le premier éditeur à résumer complètement l'histoire d'un livre sur la quatrième de couverture, ne sera malheureusement pas le dernier, mais quel est le but ? Pensez vous les lecteurs trop cons pour comprendre le livre ? Ou n'avez vous pas réussi à trouver un pitch assez vendeur ?
Deuxième chose : La version électronique ne comporte aucune date d'édition. Pas très grave au demeurant. Mais pour un roman paru initialement en VO en 1978 avec une première date de publication française en 2000, cela est trompeur. De là à faire croire aux lecteurs que c'est un inédit... Problème de la version epub ? Cependant, le site internet indique seulement Parution : juin 2016.
Une pratique assez courante dans le milieu lors de rééditions.
C'est la deuxième fois que je pousse un coup de gueule pour un roman que j'ai adoré, c'est d'autant plus dommage. mais comme le dit la maxime, qui aime bien....

Que cela ne vous empêche pas cependant de plonger dans ce formidable texte.


"Chaque jour, je les vois jouer davantage leur rôle d’agents de la Compagnie des Indes orientales, comme si les Cian n’étaient qu’une horde d’indigènes hirsutes ! Je n’ai pas raison ? Ils les traitent de “bougnoules”, même ceux qui n’appelleraient jamais ainsi un Noir. Et même les Noirs les appellent comme ça ! Seigneur, c’est du colonialisme, voilà ce que c’est ! Nous sommes en plein fantasme, nous nous disons que la Terre est une puissance coloniale et que les Cian sont des sauvages arriérés à qui nous apportons les bienfaits de la civilisation. Mais les Cian ne sont pas un peuple arriéré, malgré leurs charrettes, leurs artisans et toute leur splendeur barbare – ils appartenaient à l’Alliance commerciale un millier d’années avant que nous ne montrions le bout de notre nez, et les Enye, en tout cas, pensent plus de bien d’eux que de nous. Malgré cela, nous traitons avec eux comme s’il s’agissait d’indigènes indiens ou africains du XIXe siècle et nous les qualifions de “bougnoules”. Tout cela parce que nous croyons les connaître, mais nous ne savons rien d’eux. Je ne sais rien d’eux. Et vous ne savez rien d’eux."

"Surprise, elle fronça les sourcils. « Ils ne peuvent donc pas voir les choses par eux-mêmes ?
- Si, ils le peuvent, mais la plupart ne viendront jamais sur Lisle pour voir cela et je dois donc voir à leur place.
- Et ils sont d’accord ? Ils acceptent de voir par tes yeux ? » Elle parlait avec un certain dégoût. « Ils se permettent de voir le monde à travers le regard d’un autre ? Mais pourquoi font-ils cela ? »
Sa véhémence étonna Farber. « Eh bien, s’ils ne le faisaient pas, ils ne verraient rien de ceci : la Vieille Ville, le pont, la crevasse…- Dans ce cas, qu’ils viennent ici, s’ils veulent les voir ! Mieux vaut ne rien voir du tout que de voir un mensonge. Comment peuvent-ils connaître le monde, ou eux-mêmes, ou les chemins de la vie s’ils sont assez stupides pour laisser d’autres personnes voir à leur place ? »"

"Il l’avait regardée chaque jour et chaque nuit depuis des mois, mais il ne l’avait jamais vue. Jamais. Elle lui était étrangère. Il ne l’avait jamais comprise."


"La vie à Shasine est une chose dure et inflexible ? Les choses dures sont fragiles.
Elle sourit. « Et les choses fragiles se brisent. »"

"Même lui, Farber, si fier d’être un « artiste »… Son travail devait être bien inoffensif pour que la Coop accepte de l’envoyer vers les étoiles faire la chronique de ses activités. Il y avait un autre nom pour un artiste soutenu par un gouvernement. Un médiocre ? Une pute ? "

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