lundi 19 juin 2017

Le Paradoxe de Fermi

Jean-Pierre Boudine, Lunes d'encre, 2015 (édition révisée de celle de 2002), Folio SF, 2017, 224 p., 7 euros epub avec DRM


Magnifiquement sombre

Présentation de l'éditeur :


Dans son repaire situé quelque part à l'est de l'arc alpin, Robert Poinsot écrit. Il raconte la crise systémique dont il a été témoin : d'abord le salaire qui n'arrive pas, les gens qui retirent leurs économies, qui s'organisent pour trouver de quoi manger, puis qui doivent fuir la violence des grandes villes et éviter les pilleurs sur les principaux axes routiers.
Robert se souvient de sa fuite à Beauvais, de son séjour dans une communauté humaniste des bords de la mer Baltique et des événements qui l'ont ramené plus au sud, dans les Alpes. Quelque part dans le récit de sa difficile survie se trouve peut-être la solution au paradoxe de Fermi.à cette célèbre énigme scientifique : dans un univers aussi vaste que le nôtre, l'espèce humaine ne peut pas être la seule douée d'intelligence ; alors où sont les autres, où sont les traces radio de leur existence ?

Mon ressenti :


Certains sont seul sur Mars, d'autres le sont dans les Alpes. Un propos similaire, la survie en milieu hostile. De l'espérance en l'homme dans le premier, un profond désespoir pour le second.

Le paradoxe de Fermi, c'est :
1. Le titre du célèbre paradoxe dont tout amateur de SF s'est posé au moins une fois la question : si la vie extraterrestre est potentiellement si abondante, pourquoi les petits hommes verts n’ont-ils pas encore frappé à notre porte ?
2. Un roman qui s'ouvre sur une citation  du poème Ballade des pendus de François Villon, mis en musique cinq siècle plus tard par plusieurs chanteurs, dont Léo Ferré  :
Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis…
3. Une bulle financière qui fait PLOP !

Difficile à priori de faire un rapprochement entre ces trois items.
Mais pas impossible : Les humains avaient préparé un banquet planétaire pour l'arrivée d'extra terrestres. Ces derniers ne sont pas venus. Il a fallu tout jeter, une véritable fortune que les vils humains pensaient se voir rembourser sous forme de hautes technologies alien. Les banques qui s'effondrent. Et l'homme, devant sa propre vanité, se rappelle dans sa misère : si Dieu a fait l'homme à son image, c'est que les extra terrestre n'existent pas !
Voyons voir si mon raisonnement est celui de Jean Pierre Boudine.


Voici le journal (donc ne vous attendez pas à de la grande prose littéraire) de Robert Poinsot, 42 ans (un indice), un ex universitaire spécialiste de la dynamique des populations animales appliquée à la lutte contre certaines parasitoses. Il faudra un jour que les auteurs diversifient un peu l'appartenance sociale de leurs personnages. Nous avons toujours les hauts dirigeants, les religieux, les flics ou militaires et les CSP+. Pas de plombier (Mario n'est pas classé dans la SF), de cul terreux (Seul sur Mars, c'est un astronaute qui fait pousser des patates !) ou de charpentier (encore que la bible peut être considéré comme le précurseur de la SF). Les écrivains nous pondent des personnages de différentes couleurs à la sexualité diverse et variée mais niveau travail, il y a encore du boulot.

Mais revenons à notre livre. Donc Robert, planté seul au sommet d'une montagne des Alpes avec son crayon et son cahier d'écolier pour nous conter l'enchainement des événements. Les chapitres courts alternent entre son vécu de survivant, son passé et son point de vue sur l'histoire et la société. Assez tôt, le narrateur nous dit qu'il est un fugitif. De quoi, de qui ? Il faudra patienter pour le savoir.
Sur un ton légèrement sarcastique, ce journal est celui d'un homme et de sa compréhension des évènements, parcellaires. Suite à l'effondrement de la société, difficile de rester informer, nous avons donc une vision intimiste de ce chaos.
J'ai aimé le coup d'envoi des émeutes américaines :
Si ma mémoire est fidèle, ce sont les retraités qui sont, parmi les premiers, devenus enragés à la suite du Krach. La faillite de nombreux organismes liés aux fonds de pension jetait dans la misère absolue, ou relative, mais du jour au lendemain, des millions de sexagénaires aisés. Ce sont eux qui ont donné le signal de la violence, avec toute la force symbolique et morale que porte l’âge. Les papis et les mamies ont pris les fusils… Ils ont foncé dans les vitrines avec leurs grosses voitures… Quel spectacle ! Quel choc !

Dans de nombreux romans post apocalyptique, la catastrophe a un déclencheur clairement identifié. Ici, même si certains événements ont eu un impact sociétale plus importants que d'autres, à la lecture du journal on réalise que non, c'est tout un ensemble de choses prégnantes dans notre société actuelle qui ont précipité le chaos : la finance, les médias, l'exclusion, les relations internationales et la gouvernance. Il n' y a pas eu la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, mais des gouttes d'eau, voir un seau complet. Et tout ça ne s'est pas fait du jour au lendemain. L'impact a eu lieu au loin, puis là bas et ailleurs pour finir ici. Tant que cela ne touchait que le voisin, la population se disait que l'ordre allait bientôt reprendre ses droits. Mais à force de patienter...
Sur ce type de littérature post apo, la comparaison se fait toujours à l'aune de La route. Ne l'ayant pas lu (ou plutôt ayant abandonné au bout de 10 pages !), je vous épargnerai le laïus.

L'explication du paradoxe de Fermi  arrive naturellement. Le seul reproche que je pourrais faire est qu'il rompt avec le style journal du reste. Les conversations sont retranscrites fidèlement alors qu'il ne se rappelle même pas comment il a perdu son arc, une arme qui lui permet de chasser et de se nourrir. Alors on peut ne pas être d'accord avec la solution apportée par l'auteur, peu importe. Mais un roman qui nous fait réfléchir  sur les différentes hypothèses possibles a réussi son pari. Peut être un léger côté anthropocentriste que l'on pourrait reprocher.

Une couverture splendide qui illustre parfaitement le propos du livre.
J'avais quelques doutes sur ce livre, ayant du mal à cerner où voulait m'emmener l'auteur et du fait d'un côté "clinique", voir essayiste du roman. J'ai eu tout faux, un très bon texte.

A déconseiller cependant à tous ceux qui ont encore espoir en l'homme

Sur la question de savoir quelles sont les changements apportés au texte de 2002 mis à part les dates :
"J'ai tout annoté, demandé un certain nombre de changements ponctuels. Jean-Pierre a réajusté certains événements en se basant sur ce qui s'est passé d'un point de vue géopolitique ces quinze dernières années. Je pense qu'il y a pas mal de changements ponctuels, mais bon, ce n'est pas non plus un autre livre..."
Gilles Dumay, directeur de la collection LE sur le forum du Bélial
et ici dans l'interview de l'auteur : quoideneufsurmapile.com

Une postface de 2014 de Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien, clôture l'ensemble.
Comme toujours chez Lunes d'encre, une version électronique vérolé par des DRM, mais un prix relativement juste pour une fois.

Les lectures du Maki et Un papillon dans la lune ont apprécié eux aussi.



Challenge Lunes d'encre


Quelques citations :

On pourrait penser qu’il est compliqué, pour un chercheur en dynamique des populations, de tuer un être humain. Pas du tout. En situation d’urgence l’effort est relativement modeste. 

Qui tirera les leçons ? Elles sont perdues, même si les hommes dénichent de vieux livres dans une caverne du Groenland. On tirera des leçons, oui, fausses, plutôt que d’autres.
On fera des dictatures avec des moyens militaires, chimiques, génétiques, des dictatures cyniques, des dictatures morales, des dictatures éthiques ! Quelque citadelle que nous bâtissions contre la barbarie, l’ennemi sera à l’intérieur, puisque c’est nous-mêmes.

Des millions d’orphelins ont fui dans la brousse, chassés par le chaos et la violence. Beaucoup ont péri, capturés, battus, vendus par des pillards, mangés par les bêtes et les parasites. Une toute petite partie a été secourue, et cela a suffi pour assurer notre bonne conscience. Des famines ont touché des zones énormes du continent. Des guerres horribles ont resurgi. Les instances internationales se sont contentées de préserver des mines d’or, d’autres sources de matières premières, le pétrole, l’uranium. Beaucoup d’autres épidémies se sont déclarées. Le choléra, la tuberculose, des pestes, des fièvres. Les élites ont fui. Les productions se sont arrêtées. Dans les pays « avancés », beaucoup de bavardage et de compassion. Des livres ! Des shows ! Des disques ! En réalité, voilà : ils devaient mourir, par millions. Tout le monde était d’accord, au fond. Non ? Si ! Tout le monde était d’accord.
On se demandait : comment la planète pourra-t-elle nourrir des populations qui croissent rapidement comme les Africains, les Chinois, les Guatémaltèques ? Eh bien, on avait la réponse, la solution finale démographique. Ce n’était là qu’une tragédie parmi d’autres.

Loin des bunkers, militaires, miliciens et policiers marchaient quelquefois ensemble, sous des bannières variées, dans certains cas des drapeaux nazis ! Ailleurs ils s’affrontaient. Toute la croûte du « politiquement correct » avait été arrachée par les événements, et dessous, on pouvait voir suinter en abondance le pus fasciste, raciste et antisémite. Quantité de gens se massacraient entre eux. Des groupes de paysans attaquaient des syndicalistes, des syndicalistes attaquaient des écologistes, des écologistes attaquaient des marchands d’armes, toutes sortes de mafias et de trafiquants surgissaient de tous les trous, ces gens se mitraillaient vaillamment. Et je ne parle pas des discours !

Qu’est-ce qui aurait pu équilibrer ces forces centrifuges ?
Les hommes politiques ? Ils avaient peu d’autorité, ayant peut-être eux-mêmes sapé la confiance que, spontanément, les gens font aux dirigeants.
Ils gouvernaient peu. Pour eux, il appartenait au marché de régler la vie sociale, et seulement à lui. Le rôle de l’État devait précisément être limité à empêcher que telle ou telle partie du corps social, nation, région, corporation, cherche à se protéger des effets du marché.
Depuis longtemps, les problèmes sociaux étaient présentés comme des fatalités climatiques.

On aurait pu penser qu’en perdant la civilisation, nous serions retournés à un état antérieur. Cela ne s’est pas produit. La civilisation moderne nous mettait très au-dessus des animaux, mais elle avait complètement détruit les étages, disons, inférieurs, qui nous rattachaient à notre nature, ou à la nature. Le dynamisme (tellement admiré) de la civilisation moderne a balayé les modes de vie plus simples. Et lorsque la civilisation s’est effondrée, nous n’avons pu vivre ni comme des barbares saxons, ni comme des Indiens guaranis, ni comme des chimpanzés. Nous sommes devenus des riens, errants, furieux, cruels, peureux et haineux… 



6 commentaires:

  1. Il me fait envie du coup et comme je n'ai plus beaucoup d'espoir dans l'humanité, je peux foncer !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Fonce, fonce, ce livre va combler tes désespérances.

      Supprimer
  2. Je reviens dans quelques temps lire ton avis, c'est une de mes prochaines lectures. Je vais donc attendre avant de consulter ta chronique non martienne.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, je t'ai grillé la politesse sur ce coup là. J'avais failli l'acheter à sa sortie en grand format, j'aurais dû suivre mon flair...

      Supprimer
  3. Ne fais-tu pas le challenge de Xapur ?
    Car il rentre parfaitement dedans.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je viens de m'inscrire.
      Mais cet avis est sortie 2 jours trop tôt

      Supprimer