Qui a tué l'homme-homard ?

 

J.M. Erre, 2019, Buchet Chastel, 368 p. (gros caractères), 13€ epub sans DRM



Scooby-Doo chez les Freaks. Navrant ?

Présentation de l'éditeur :


Margoujols, petit village reculé de Lozère, abrite depuis 70 ans les rescapés d’un cirque itinérant qui proposait un freak show : femme à barbe, soeurs siamoises, homme-éléphant, nain, colosse...
L’histoire s’ouvre sur la découverte du cadavre atrocement mutilé de Joseph Zimm, dit « l’homme-homard ». Qui a tué cet ancien membre du cirque des monstres, et pourquoi ? L’enquête menée par l’adjudant Pascalini et son stagiaire Babiloune va révéler des secrets enfouis depuis des lustres dans les hauteurs du Gévaudan.
Lucie, la fille du maire de Margoujols, une jeune femme paraplégique communiquant par l’intermédiaire d’un ordinateur, va épauler les gendarmes dans leur enquête. Elle est aussi la narratrice de cette histoire rocambolesque qu’elle raconte au jour le jour à la manière d’un polar pimenté d’une bonne dose d’humour noir, tout en livrant ses réflexions décalées sur des sujets aussi variés que la littérature policière, le handicap, les artichauts, les cimetières, les réseaux sociaux et, bien sûr, les monstres...


Mon ressenti :


Mr Erre se dit écrivain alors qu'il ne sait même pas construire une intrigue comme il se doit. Déjà, le récit se passe dans le trou du cul du monde, en province, et même pas dans son fleuron architectural et culturel qu'est la ville lumière. En second lieu, il dénigre les personnages hauts en couleur illustrant les Vogue, Elle et autres presses tendances pour un légume bavant en fauteuil roulant et un cirque de monstres. Et cerise sur le gâteau, il se permet même de rire de leurs situations. Pour le respect, on repassera.

Cela ne va guère mieux en avançant dans la lecture. Les paysans sont consanguins, les gendarmes à la ramasse. Il se permet même le luxe de critiquer notre glorieuse décentralisation et l'accès de tous aux services publics, peu importe leur lieu d'habitation reculé. Si vous n'aimez pas notre France Mr Erre, vous n'avez qu'à la quitter, vos immigrés adorés vous tiendront compagnie !

Le pitch est digne de la trame éculée : le méchant du village se fait découper, un gendarme et son fidèle stagiaire débarque. Mais dans un village reculé, avec tout une bande de taiseux, difficile d'avancer. C'est sans oublier les pratiques patriotiques de délation typiquement française, selon l'auteur. Le bon français adore aider l'administration à arrêter les coupables, surtout si ils sont juifs, basanés, noirs où ont une trogne à faire peur. L'enquête offre l'occasion de faire la ballade du village et de ses habitants, tous plus tarés les uns que les autres.

L'auteur joue avec les codes du polar, les arrange à sa sauce, passe de fausse pistes en pistes fausses. Il utilise tous les codes de la narration pour mener en bourrique le lecteur.
La narratrice remporte la palme de ce livre, elle s'amuse de son handicap et de ses représentations pour déstabiliser son interlocuteur. JM Erre se croit à la pointe des bons mots, à la mode desprogienne, ça grince, le politiquement correct en prend pour son grade.

Le résultat vous vous en doutez : j'ai adoré.
Difficile d'arrêter sa lecture pour rejoindre Morphée. C'est court, c'est rythmé, la gouaille cynique du personnage principal change des feel-good sirupeux.
On se croirait dans un épisode de Scooby-Doo, avec toutes les péripéties, les coupables à foison, c'est jubilatoire.
Bref, JM Erre s'amuse du difforme, du monstrueux, du handicap pour en faire des sujets normaux. Derrière la galéjade, une critique acerbe de la différence, des médias et réseaux sociaux voyeurs et de place de la ruralité.

Chapeau bas l'artiste.

J.M. Erre sur le plateau de La Grande Librairie le 06 mars 2019



Quelques citations : 

 

depuis un mois, un nouvel équipement informatique a transformé ma vie. Mon père m’a offert le même ordinateur que celui de l’astrophysicien Stephen Hawking, cloué dans un fauteuil à cause de la maladie de Charcot. Le gars explorait les trous noirs et perçait les mystères de l’univers alors qu’il n’arrivait même pas à se curer le nez.

Carrie Mathison, pour les non-initiés, c’est un agent du FBI dans la série télé Homeland. Elle cumule deux handicaps qui en font un personnage attachant : la féminité et la bipolarité. Excellente gestion de la fiche personnage, y a des auteurs qui bossent. La dépression et l’alcoolisme étant passés de mode, les personnages de polar affichent à présent la gamme complète des particularités physiques et psychologiques. On ne compte plus les détectives obèses, autistes, agoraphobes, philatélistes, schizophrènes, avec toutes les combinaisons possibles pour un personnage d’enfer : enquêteur claustrophobe et collectionneur de hamsters empaillés, inspecteur maniaco-dépressif et abonné à Valeurs actuelles ; commissaire asiatique, bisexuel, psoriasique et recordman de vitesse du roulage de nems.
Autant dire que Pascalini n’est pas vraiment au niveau avec son style passe-partout. Une myopie raisonnable, un IMC un peu en dessous de la moyenne, des oreilles légèrement décollées, ça fait maigre pour séduire le lectorat.

Tant que c’est le monstre qu’on assassine, le bon citoyen se sent en sécurité. Au fond, l’anormal l’a bien cherché, à toujours faire le malin avec ses difformités. En revanche, quand on commence à trucider les honnêtes contribuables, le frisson de l’angoisse devient nettement moins délicieux.

La mort violente a été évacuée de notre quotidien à tel point que son surgissement est toujours vécu comme un insupportable scandale. Les crimes de sang, infiniment moins nombreux aujourd’hui que par le passé, sont montés en épingle à la télévision et marquent au fer rouge l’esprit de nos concitoyens qui vivent dans la peur absurde d’en être un jour victimes. Inutile de leur expliquer que les statistiques sont formelles et que les chances de mourir chez eux d’un accident domestique ou à l’hôpital d’une maladie nosocomiale sont infiniment plus grandes que celles de trépasser sous les doigts d’un assassin ou sous les balles d’un terroriste : l’angoisse est fâchée avec les maths. Si, chaque soir, le journal de 20 heures s’ouvrait sur les photos des dix Français décédés dans un accident de la route pendant la journée, de quoi auraient peur les gens ? De croiser un terroriste ou de prendre le volant ?

14 commentaires:

  1. Une fois ça peut être du hasard, deux fois ça peut être de la chance, mais trois fois ça commence à sentir l'auteur qui maitrise quand même vachement bien son écriture. Comme pour "La fin du monde...", je garde dans un coin si j'ai envie de ce genre de lecture, mais je préfère les espacer moi. ^^

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    1. C'est de ta faute si je me suis rué dessus. Je ne connaissais pas l'auteur il y a quelques mois, et désormais je suis un fanboy.
      Des trois que j'ai lu, c'est tout de même mon préféré. J'y ai un peu retrouvé la veine de Scalzy.

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  2. Tu le vends bien mais je ne suis pas tenté. Pas plus que la dernière fois, les thèmes abordés surement !

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    1. On ne peut pas tout aimé. Mais je pense que tu devrais regardé les autres titres de l'auteur, il y a un peu du style de Scalzi

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  3. C'est vrai que tu le vends bien. Et pourtant, comme Yogo, je passe mon chemin.

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  4. ah! mais je sens qu'il faut vraiment que je m'y penche dessus. Devant ton enthousiasme, je suis convaincue.

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    1. Comme tu aimes les polars et l'humour, tu devrais t'y retrouver.

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  5. Il est rigolo monsieur Erre ! J'avais aimé Le Grand n'importe quoi

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    1. Je l'ai trouvé encore mieux que Le grand n'importe quoi, tu sais donc ce qu'il te reste à faire...

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    2. J'avoue, dès que tu as dit Scooby Doo sur fb, j'ai pensé "hum excellent !"

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    3. Je savais que ma référence savante allez plaire !

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  6. Misère, j'ai pas pour habitude de lire ce genre de livre mais ta présentation (dont j'ai vraiment cru que tu l'écorchais comme un molosse baveux) m'a clairement donné envie d'aller fouiner plus loin et de m'y intéresser de plus près. Merci pour cette chouette chronique (qui aura eu le don de me faire douter) !

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    1. Le problème avec ce genre de chronique, c'est le risque que les gens ne lisent pas jusqu'au bout.
      A chaque fois dans ses romans, l'auteur prend un genre et en détourne les codes, c'est vraiment très plaisant

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