Mary Doria Russel, ActuSF, 2017 (parution originale : 1996), 464 p., 10€
Des jésuites qui s'envoient en l'air, pas très sérieux. Alors Dieu se met en colère.
Un roman que j'ai adoré et détesté à la fois.
Présentation de l'éditeur :
Emilio Sandoz, linguiste et prêtre, est le seul survivant d’une mission
de contact avec des extraterrestres sur une planète lointaine. Il en
revient marqué du sceau de l’infamie : là-bas, il se serait prostitué et
aurait tué un enfant... Que s’est-il réellement passé ? Que sont
devenus les autres membres de l’expédition ? D’où viennent ces
cicatrices terribles sur ses mains ?
Mon ressenti :
La découverte d'une nouvelle planète habitée, l'envoi de Jésuites pour découvrir l'autre fils de Dieu.
Un roman assez ardue au départ : plusieurs époques sont évoquées; dans une même scène, les points de vue passent d'un personnage à un autre, des informations importantes se glissent parfois l'air de rien, demandant une lecture attentive. Mais malgré cela, l'auteur débute son roman par la fin et l'on sait que l'expédition s’est mal déroulée : après quelques années, seul un survivant revient, mutilé et blessé. En outre, il se serait prostitué et aurait tué, pas glop pour un curé !
L'auteur prend son temps pour nous dépeindre ses personnages : Emilio Sandoz, jeune et dévoué dans les favelas; le vieux couple Edward, toujours plein de verve et d'humour, Sofia Mendes, la jeune et belle carriériste, une "anorexique émotionnelle" chargé d'en apprendre plus sur le travail de Jimmy Quinn, un astronome...
De même pour l'univers qui nous est fourni par petites touches au coeur des dialogues. L'intelligence artificielle a fait son nid dans la société, Sofia est chargée de collecter les données des travailleurs pour pouvoir construire une IA qui prendra la place des humains, un boulot de nettoyeur à la mode futuriste. Les astéroïdes servent de mines à métaux. L'univers SF ne prend jamais le pas sur les personnages.
L'histoire se déroule en deux périodes : celle de la décennie 2010 et la rencontre entre les différents protagonistes, et les années 2060, avec le retour de la mission et de son mystère. Nous rencontrons alors John Candotti, chargé de prendre soin d'Emilio Sandoz revenu seul de Rakhat. Journalistes tournent pour avoir la primeur du premier témoignage.
La décision et le montage de l'expédition se déroule sans mal, ce qui peut faire lever les sourcils, mais quand Dieu envoie des signes à droite et à gauche que voulez vous, tout glisse comme sur des roulettes...
Toute la mise en place prend un bon tiers du roman mais c'est la partie que j'ai le plus apprécié. Les personnages ont une histoire et des personnalités fortes, leurs relations sont crédibles. La foi est relativement mise en doute par différents protagonistes.
Puis tout se gâte, la révélation mystique de l'un, la conversion des autres face à ce nouveau monde m'a vite lassé. D'un début de roman critique sur la foi, on nage ensuite dans les eaux plus troubles de la croyance comme certitude.
Et c'est long, très long. Alors que nous sommes enfin sur la découverte de la planète, le rythme est lent, les révélations peinent à venir, la crédibilité scientifique en prend pour son grade et certaines péripéties sont à la limite du grand guignol.
L'explication finale sera bâclée en quelques pages, alors que le lecteur attendait depuis le début son explication.
Du bon, du très bon, du moins bon, un roman qui aurait pu être parfait sans tout ce bazar religieux. Une allégorie sur la découverte des Amériques qui donne au final une vision de la volonté des premiers colons mais fait l'impasse sur le ressenti des indigènes. Les bourreaux n'étaient pas si bourreaux, quand aux victimes, si Dieu l'a voulu ainsi...
Une postface, Des jésuites dans l’espace, postface écrite pour le 20e anniversaire du Moineau de Dieu par Mary Doria Russell et une interview ponctue le livre. Des petits plus toujours apprécié à leurs justes valeurs.
J'ai gagné ce livre lors d'un concours organisé par le RSF Blog que je remercie pour cette découverte.
Yogo trouve aussi le roman un peu trop porté sur le questionnement d'un hypothétique Dieu et sur la foi qui s'y rattache.
Xapur a préféré la seconde partie
Quelques citations :
Le génie a peut-être ses limites, mais la bêtise ne souffre pas du même handicap.
Tu veux que je te dise quelque chose ? Je ne supporte pas l’idée que c’est uniquement parce qu’on est religieux qu’on se montre bon et vertueux. Je fais ce que je fais, dit-elle en scandant chaque mot, sans espoir de récompense, sans peur d’un châtiment. Je n’ai nul besoin d’être soudoyée par le ciel ou terrorisée par l’enfer pour me conduire correctement, je te remercie bien.
Remâchant ce même problème, tandis qu’il regagne sa chambre sans lumière, dans l’est de Rome, John Candotti possède sa propre théorie quant à la façon dont le drame s’est noué. La mission, pense-t-il, a sans doute échoué par la faute d’une série de décisions logiques, raisonnables, soigneusement pesées, dont chacune a paru sur le moment être une bonne idée. Comme tous les plus gigantesques désastres.
il n’avait pas seulement été le premier homme à poser le pied sur Rakhat, il n’avait pas seulement exploré plusieurs parties de son plus vaste continent, appris deux de ses langues, aimé certains de ses habitants. Il avait aussi découvert la limite extrême de la foi et, ce faisant, il avait pu situer la frontière exacte du désespoir. Ce fut à ce moment-là qu’il apprit véritablement à craindre Dieu.
Le Consortium d’entrée en contact a su exploiter le drame au maximum ; en le distillant sous forme de minuscules épisodes, il a su en extraire jusqu’à la dernière parcelle de substantifique moelle, jusqu’au dernier gros sou, même lorsqu’il est devenu évident que ses propres hommes avaient sans doute péri sur Rakhat.
Récent retraité, George avait passé ses premières semaines de liberté à sillonner sa vieille maison de fond en comble, pour y découvrir toutes les petites réparations nécessaires, regardant avec tout l’orgueil d’un conservateur de musée les fenêtres en bois qui fonctionnaient impeccablement, le travail de la brique, l’ordre qui régnait dans son atelier. Il lut des piles de livres, qu’il dévorait comme du pop-corn. Il agrandit le jardin, construisit une tonnelle, réorganisa le garage. Il s’enfonça dans un moelleux coussin de satisfaction. Il s’emmerda à cent sous de l’heure.
Comprenez-vous la différence qu’il y a entre un polyglotte et un linguiste ? »Un murmure s’élève. Tout le monde connaît les deux mots, mais sans jamais avoir eu à préciser la distinction.« L’aptitude à parler parfaitement une langue ne nous permet pas automatiquement de la comprendre sur le plan linguistique, explique Sandoz, de même qu’on peut être un très bon joueur de billard sans vraiment comprendre la physique newtonienne, n’est-ce pas ? J’ai reçu une formation très poussée dans le domaine de la linguistique anthropologique, si bien que mon but en travaillant avec Askama n’était pas seulement d’être capable de demander à quelqu’un de me passer le sel, si vous voulez, mais d’obtenir certains aperçus des a priori culturels sous-jacents et du psychisme de son peuple. »
Juste ciel, soupira Anne, quelle dégringolade ! Nous qui croyions être le centre de l’univers, et à présent, voyez donc ! Nous ne sommes guère qu’un groupe d’êtres conscients comme tant d’autres. Patatras ! » Son expression changea et elle se pencha pour serrer Emilio dans ses bras avec une jubilation mauvaise. « Qui croyez-vous que Dieu aime le mieux, mon père ? Hou, en voilà une vilaine petite pensée ! Rivalités parmi les espèces conscientes ! Tu imagines un peu la théologie de la chose, Emilio ? »
« Pourquoi donc est-ce si difficile à accepter, messieurs ? demanda-t-elle en les regardant sans ciller. Pourquoi attribue-t-on à Dieu tout le mérite quand tout va bien, alors que c’est toujours de la faute du médecin s’il y a une merde ? Quand le patient s’en tire, c’est invariablement “Merci, mon Dieu”, et quand il meurt, c’est toujours “Ce con de médecin”. Une fois, une seule fois dans ma vie, ne serait-ce que pour la nouveauté de la chose, ça me botterait bien si quelqu’un avait l’idée d’accuser Dieu au lieu de m’accuser moi, quand il y a mort d’homme.

