Vortex

 

Robert Charles Wilson, Folio SF (Lunes d'encre), 2012, 400 p., 9€ epub avec DRM


Sans vouloir vous offenser, Oscar, vous n’avez pas l’impression qu’une conscience qui est capable de rationaliser un génocide a peut-être un problème ?

Communautés scientifiques mystiques, Démocraties nouvelles avec forte influence des technologies, Société post traumatique, réchauffement climatique, Vortex interroge le présent et vous montre le futur si rien ne bouge.
Le roman le plus priestien et dickien de Wilson.

 Présentation de l'éditeur :


Dix carnets lignés ont été trouvés dans le cartable d'Orrin Mather, jeune vagabond interné dans un centre d'accueil de Houston. Ils racontent l'histoire d'un certain Turk Findley qui, en passant un arc temporel des Hypothétiques, a fait un bond de dix mille ans dans le futur et s'est retrouvé sur Vox, un archipel artificiel sur le point de franchir l'arc pourtant fermé qui fait communiquer Équatoria avec le berceau de l'humanité — une Terre à l'agonie devenue toxique et inhabitable.
Pour Sandra Cole, le médecin en charge d'Orrin, ce récit n'est qu'un roman de science-fiction plein d'élucubrations sur les Hypothétiques, mais certains faits contredisent cette confortable théorie, car Orrin connaît bien un M. Findley, un trafiquant très dangereux...


Mon ressenti :


Sandra Cole est psychiatre au State Care, un centre d'accueil psychiatrique qui s'est transformé au fil du temps d'un lieu de vie pour marginaux à la santé mentale fluctuante à un centre d'enfermement des rebus de la société. Un jour, un flic, étrange car altruiste, lui amène pour évaluation le jeune Orrin Mather, un jeune vagabond. Plutôt simplet, mais très doux, il traine dans ses valises des notes qu'il a écrite mais dont le niveau d’écriture dépasse de loin ses capacités intellectuelles. En outre, ces cahiers parlent d'un certain Findley (voir Axis) dans un lointain futur dont certains indices sembleraient véridiques. Délire psychotique réalité alternée ou mystère hypothétique ?
Cette trame est un thriller classique situé sur notre bonne vieille terre mais Wilson nous pond des personnages proches et humains, malgré une certaine fragilité. En filigrane, un questionnement autour des soins psychiatriques et du traitement social des anormaux.


Les notes du jeune Orrin Mather parlent donc d'un certain Findley et  nous emporte sur un vaisseau archipel voguant sur les océans des planètes reliées par les arcs construits par les Hypothétiques. 10000 ans se sont passés depuis les événements de Axis. Un monde étrange, Vox est gouverné par une démocratie ayant tiré partie des découvertes scientifiques. Une société utopique qui va se révéler dystopique, le bonheur des uns faisant le malheur des autres. L'auteur joue avec les notions de science et de religion, concepts antinomiques qui deviennent synonymes lorsque les buts et les idéaux se fondent. Dommage cependant que l'auteur ne développe pas plus les concepts de démocratie limbique et corticale qu'il invoque. (Grossièrement, il s'agit de démocratie gouvernée soit par les sentiments, soit par la raison grâce à des implants). Wells et saMachine à explorer le temps n'est pas très loin. Vraiment trop court, il y aurait eu matière à développement; voir d'un roman à part entière.

Deux trames distinctes mais entrelacées. Wilson nous perd dans le temps, nous ne savons pas trop à quel moment se situe les intrigues par rapport aux précédents volumes. Les personnages sonnent justes, le flic garde son étrangeté jusque la fin. Le jeune Orrin semble perdu dans les mailles de son cerveau et la jeune psy a perdu le sens de son travail.


Mais quid des Hypothétiques et de la révélation ? Wilson entretient le flou jusqu'aux dernières pages mais le dernier chapitre va vous transporter bien plus loin que vous n'oseriez l'imaginer. Pour ma part, Spin se suffisait à lui même. Axis et Vortex empruntent les chemins de traverses, de manière binaire pour Axis, et de manière admirable pour Vortex qui renoue avec la complexité, notamment à travers des durées immenses, et une intrigue noueuse.



Mon avis Mon avis







Quelques citations :



Sur le plan moral, son travail était plus ou moins ambigu, même dans les circonstances les plus favorables. Le système du State Care avait été mandaté par le Congrès durant les troubles postérieurs au Spin, alors que le nombre de sans-abri et de maladies mentales atteignait un niveau épidémique. Cette législation partait d’une bonne intention, et pour qui souffrait de véritables problèmes psychiatriques, le State Care valait toujours mieux que la rue. Les médecins étaient sincères, les protocoles pharmaceutiques bien au point et le logement communautaire, quoique assez spartiate, à peu près propre et bien contrôlé.
On transférait toutefois trop souvent à State Care des gens qui n’avaient rien à y faire : des petits délinquants, des pauvres agressifs, des gens ordinaires plongés dans une confusion chronique par les problèmes économiques. Et une fois interné contre sa volonté au State Care, il n’était pas facile d’en ressortir. Une génération de politiciens locaux avait mené campagne contre ces malades « relâchés dans la nature », et le programme de centre de réadaptation proposé par l’État subissait le feu roulant des activistes du « pas de ça chez moi ». Ce qui signifiait que la population du State Care ne cessait d’augmenter, son budget restant quant à lui le même. D’où un personnel sous-payé, des camps résidentiels surpeuplés et des scandales réguliers dans la presse.



L’augmentation neurale et les Réseaux communautaires avaient rendu possibles différents types de prises de décision. Dans les Mondes du Milieu, la plupart des communautés étaient des démocraties « corticales », ainsi appelées parce qu’elles s’interfaçaient avec des zones cérébrales regroupées dans le néocortex. Elles parvenaient à des décisions politiques par un raisonnement collectif à base de noms et de médiateurs logiques. (Ces mots ont fait tiquer Turk, mais il a eu l’amabilité de me laisser poursuivre.) Les démocraties « limbiques » comme Vox ne fonctionnaient pas de la même manière : leurs Réseaux modulaient des zones plus primitives du cerveau afin de créer un consensus émotionnel et intuitif (par opposition à purement rationnel). « Pour le dire crûment, dans les démocraties corticales, les citoyens raisonnent ensemble ; dans les démocraties limbiques, ils ressentent ensemble.
— Je ne suis pas sûr de comprendre. Pourquoi cette distinction ? Pourquoi pas une démocratie cortico-limbique ? Histoire de gagner sur les deux tableaux ? »
De telles expériences avaient été tentées. Treya les avait étudiées à l’école. Les quelques démocraties cortico-limbiques ayant existé avaient assez bien fonctionné pendant un temps, et certaines avaient semblé d’une sérénité idyllique. Elles avaient toutefois fini par se révéler instables : elles sombraient presque toujours dans des boucles catatoniques modérées par le Réseau, dans une espèce de suicide collectif par bienheureuse indifférence.
Non que les démocraties limbiques s’en soient beaucoup mieux sorties, mais je ne l’ai pas dit à un endroit où les murs auraient pu m’entendre. Les démocraties limbiques avaient leurs propres défauts. Elles étaient sujettes à la folie collective.

J’ai dit à Oscar que ça nous donnait l’air plutôt idiot. Non, a-t-il répondu, c’était triste, mais tout à fait compréhensible. Dix milliards d’humains sans augmentation corticale ou limbique s’étaient tout simplement comportés de manière à maximiser leur bien-être individuel. Ils n’avaient pas vraiment réfléchi aux conséquences à long terme, mais comment auraient-ils pu ? Ils ne disposaient d’aucun mécanisme fiable par lequel réfléchir ou agir collectivement. Leur reprocher la mort de l’écosphère était aussi stupide que rejeter la responsabilité d’un tsunami sur les molécules d’eau.

C’était une vie faite de grillage, de tôle ondulée et de désespoir chronique. De désespoir médicamenté… Sandra avait dû elle-même rédiger quelques-unes des ordonnances perpétuellement renouvelées au dispensaire du camp. Ce qui ne suffisait même pas toujours. Sandra avait entendu dire que le flux de stupéfiants (alcool, herbe, opiacés, meth) qu’on y introduisait en fraude constituait le principal problème de sécurité du centre.Une loi en discussion devant la législature d’État prévoyait de privatiser les camps résidentiels. Avec une clause précisant que « la thérapie par le travail » pouvait s’interpréter comme la permission d’embaucher des détenus en bonne santé sur les chantiers routiers ou comme saisonniers agricoles, histoire de rembourser en partie le coût de leur internement. Si cette loi est votée, se dit Sandra, elle signera la fin définitive de ce qu’il restait d’idéalisme dans le système du State Care. Ce qui avait été conçu comme un moyen de fournir réconfort et protection aux indigents chroniques serait devenu une source acceptable d’une forme de servitude… de l’esclavage avec une coupe de cheveux et une chemise propre.


La raison produit davantage de monstres que la conscience, monsieur Findley.

10 commentaires:

  1. Ah vraiment cool de le savoir surtout que j'attaque axis bientôt!! :-)
    J'aime bien quand il n'est pas binaire l'ami Wilson. Et si les Hypothétiques nous teinnenet en haleine jusqu'à la fin....

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    1. Il ne faut surtout pas louper le dernier chapitre. Une bonne fin que cette trilogie.

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  2. Je l'ai fini et je ne suis pas aussi enthousiaste que toi. Je n'ai pas retrouvé tout ce qui faisait Spin qui franchement se suffit largement tout seul.

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    1. Et oui, il y a Spin, et le reste. Même le voyage sur Vox t'a laissé froide ?
      Moi j'ai bien aimé, mais je ne comparais pas à Spin.
      Un prochain Wilson quand même ?

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    2. Ça ne m'a pas laissé froide, je dirai plutôt que Wilson est capable de faire beaucoup mieux. J'ai une impression de déjà vu, de trop rapide par moments. Et oui j'en lirai d'autres, j'ai emprunté La cabane de l'aiguilleur à la médiathèque pour le côté plus fantastique. La cité du futur m'intrigue aussi mais on verra un peu plus tard :)

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    3. On ne peut pas toujours être à son top (sauf moi !).
      Attention, plus que 40 jours avant la fin du challenge, et tu as un lutin aux fesses...

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    4. Tout à fait :)
      40 jours ah déjà!
      Un lutin aux fesses ça fait mal :)

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  3. Tu sais que j'ai été tellement déçue par Axis, après l'éblouissement de Spin, que j'ai jamais lu Vortex !

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    1. Je peux te comprendre. L'erreur a été de vendre Axis et Vortex comme une suite, alors qu'ils n'ont de lien que l'univers.
      Wilson n'arrête pas de dire que la trilogie n'en est pas une, mais un one shot suivi de deux romans et il n'a pas tort. Après, l'a t-il dit avant ou après l'accueil du public sur les "suites"...
      Vortex est tout de même au dessus de Axis, même si il ne vaut pas l'éblouissement de la découverte du Spin.

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  4. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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