Le sang des fleurs


Johanna Sinisalo, Actes Sud, 2013, 288 p., 17€ epub avec DRM



L’essentiel est de semer le trouble, de brouiller les pistes.

Un mélange des genres sur notre fabuleuse capacité à soumettre l'Autre tout en nous donnant bonne conscience.

Présentation de l'éditeur :



Mon ressenti :

Orvo a une passion, les abeilles dont il leur a installé quelques ruches. Un jour de contrôle, il remarque une ruche désertée, la reine morte sur le pont d'envol et quelques couvains et grabataires. Pas de nuisibles à l'horizon, pas de colonie dans l'environnement proche. Mais où sont elles parties ?
Il a aussi un fils d'âge adulte, Eero, bloguant sur la cause animale, dont quelques billets et commentaires nous sont donnés.
L'histoire nous est contée par Orvo, un récit parfois décousu, passant d'un sujet à un autre, comme dans notre vie. Au fil des pages, nous constatons quelques hiatus dans la vie de ce veuf, des blancs qui ne disent pas leur nom...

Mythologie, Deuil, Réalisme, Abeille, Cause animale, Environnement, Pompes funèbres et Relation père-fils se fondent pour un texte hors des sentiers battus. Sa forme et son fond pourront déplaire autant que ravir, pour ma part, c'est dans l'entre deux que je me suis senti. Un début assez laborieux, pour peu à peu comprendre les enjeux, le pourquoi. De la littérature blanche, nous passons au fantastique et à la science fiction, sans trop d’anicroches, si ce n'est pour moi un léger doute sur la partie fantastique, mais qui peut se voir aussi comme une poésie du deuil, qui louche toutefois vers la SF.

Sur un sombre sujet, Johanna Sinisalo arrive à éviter le pathos, à dédramatiser par des petites notes de gaieté, de rage et de sourires. Elle parvient admirablement à rendre réel le grand absent du roman, un des personnages qui détient la clé de l'intrigue.
Autre point fort sur la protection animale qui loin d'être un essai militant, informe, re-situe les problématiques, les avis divergents. L'animal est devenu un produit comme les autres, l'enjeu est le profit et notre bien-être, même si pour cela nous devons mettre quelques œillères, avoir le courage de se lever pour fermer les rideaux afin de ne surtout pas voir notre cruauté.

Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes...
Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
Alors, becquetons!
Côte à l'os pour deux personnes, tu connais?
Il n'y a plus rien, Léo Ferré

Je suis volontairement assez flou sur le contenu de ce roman, mais si nos modes de consommation et l'environnement vous questionnent, Le sang des fleurs devrait rejoindre vos prochaines lectures, si toutefois vous accepter d'être un peu bousculer.
De l'auteur, j'avais apprécié malgré une fin ratée son roman Avec joie et docilité (cause animale, cause des femmes, même combat ?) et je m'en vais donc lire son dernier roman paru sous nos latitudes Le Reich de la lune (Après le suicide de Hitler, une poignée de dignitaires nazis se sont réfugiés dans une base en Antarctique. De là, ils ont embar­qué à bord de fusées pour rejoindre un complexe souterrain sur la Lune.)

Prix élevé, DRM, une quatrième de couverture qui divulgue l'intrigue, Actes Sud reste sur ces acquis, une bien triste constante...
Heureusement, ce livre est disponible dans certaines bibliothèques numériques, profitez en à faible prix


Même Thomas Day dans Bifrost s'est laissé convaincre.

 
Challenge S4F3

Quelques citations :



L’échelle monte en biais vers le ciel, appuyée dans le vide. Elle semble à la fois parfaitement naturelle et totalement surréaliste, tel un ingénieux photomontage. Un deux trois, le chat grimpe à l’échelle, quatre cinq six, il monte au paradis… Sauf que cette échelle conduit hors du paradis, dans un monde détestable, gris et bruyant, dans des odeurs de gaz d’échappement et de sang. Une terre ravagée. Les plus sages et les plus rapides ont déjà fait leur choix. Les abeilles. Elles se sont tues, car il fera bientôt nuit.

Je ne suis pas de taille à garder un tel trésor. Je ne suis qu’un homme. Un mammifère imparfait, en proie à son instinct de survie et de protection de sa progéniture. Un être faible, capable de trouver mille arguments apparemment sensés pour justifier son égoïsme à ses propres yeux dès que pointe la menace de souffrances ou de privations. Prêt à prendre le risque de détruire un univers entier pour avoir ne serait-ce qu’un instant tout ce qu’il veut.

Croire en l’au-delà est une des façons de nos contemporains de nier la mort. Car la regarder réellement en face telle qu’elle est, inéluctable, triste, définitive et universelle, est trop douloureux. C’est pour cela qu’on a inventé une vie après la mort. De même, nous évitons de réagir à la souffrance des autres créatures. Ou à la mort de notre monde, en regardant ailleurs, voire en niant totalement sa possibilité, parce qu’elle nous torture et nous culpabilise.

Pour moi, aimer un enfant ne consiste pas à gazouiller d’insignifiants mots doux au-dessus d’un lit à barreaux ou à s’extasier devant une boucle de cheveux épousant la courbe d’une joue. Je ne sais toujours pas ce qu’est ce mystérieux parfum de bébé dont les femmes ne cessent de parler, le nez plongé dans le creux duveteux d’une nuque. Peut-être sont-elles les seules à le sentir, peut-être s’agit-il d’un phénomène biologique du même type que celui qui ramène immanquablement les abeilles à leur ruche, d’une fidélité aux phéromones de leurs congénères. Mon amour pour Eero tenait plus d’une barre de fer plantée droit dans mon cœur, avec à l’autre bout son corps sans défense. Tel un axe invisible mais solide, indestructible, ancré au plus profond de moi et nous liant indissolublement. Mon fils était une part de moi. Une métastase. Un membre fantôme dont je sentais dans mes propres cellules les douleurs et les joies. Quand il dormait blotti sur ma poitrine comme un bébé singe, je le sentais enfoncer en moi de petites racines vibratiles.

les apiculteurs bios ne semblent pas avoir perdu d’abeilles. Ils laissent par exemple plus de miel et de pollen dans les ruches pour l’hiver, au lieu de les remplacer par du sirop de maïs, du sucre ou du soja.
[…]
Rogner sur l’espace, maximiser le profit, mégoter sur la nourriture et sur l’hygiène, entraver autant que possible le comportement naturel de l’animal, remédier à tous les symptômes ainsi provoqués par une médication chimique toujours plus violente, tricher à la moindre occasion, fermer les yeux sur les dommages collatéraux tant que le business rapporte.
Le transport des ruches d’un bout à l’autre des États-Unis engendre un stress qui affaiblit l’état de santé général et le système immunitaire des abeilles. Les contacts entre colonies provenant des quatre coins du pays multiplient les risques d’infection. Les parasites, les champignons (tels que le nosema), les acariens et les bactéries se transmettent ainsi plus facilement d’une ruche à une autre.
La sélection des abeilles et la priorité donnée à certains caractères (moindre agressivité, etc.) ont peut-être trop réduit la diversité du patrimoine génétique et créé un goulot d’étranglement qui ne permet plus les mutations nécessaires à la préservation de l’espèce.
La valeur nutritive, les oligoéléments, les enzymes et les protéines du sirop de maïs utilisé pour nourrir les abeilles en hiver sont loin d’égaler ceux du miel et du pollen qu’elles consommeraient normalement si l’homme ne les leur volait pas.
Pour obliger les abeilles à polliniser le plus activement possible, on les trompe en permanence, systématiquement et sans scrupule.
Aux États-Unis par exemple, l’hiver, on déplace les ruches vers des régions plus chaudes pour que les abeilles, au lieu de se mettre en sommeil, continuent de travailler et de se reproduire. On leur donne aussi parfois un supplément d’aliments, car plus la ruche a de provisions, plus la reine pond et, dès que la population augmente, la colonie se prépare à la nourrir en récoltant plus de nectar – et donc en pollinisant à tout va. Certains apiculteurs ont constaté que les perturbations du cycle annuel et l’exploitation à outrance des abeilles provoquaient chez les reines un véritable burn out.
L’Association californienne des cultivateurs d’amandes a été jusqu’à financer des chercheurs afin qu’ils testent dans les ruches des phéromones de synthèse faisant croire à la colonie qu’il y a dans la ruche plus de larves qu’en réalité. On parvient ainsi sans mal à faire butiner encore plus les abeilles, et donc à polliniser les vergers plus efficacement que jamais.

2 commentaires:

  1. Celui-ci est dans mes envies, il est dispo à la médiathèque au format papier. A l'occasion j'irai le lire (quand j'aurais envie parce que là je suis dans un creux !)
    Bon courage avec les Nazis ! :-p (celui-ci ne me tente pas du tout)

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    1. Le sang des fleurs devraient te plaire, il faut attendre le bon moment pour le lire.
      Les Nazis m’ennuient un peu pour l'instant, comme toi, pas trop l'envie de lire en ce moment.

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