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Aurore Lescure, pilote d'astronefs

septembre 10, 2020

Théo Varlet, BNR, 1943, 259 p., domaine public





Voyage spatial, place de la femme, décroissance, écologie, et même shakehands !
Et tout ça dans un roman écrit il y a près d'un siècle.

Présentation de l'éditeur :


Après la catastrophe de la « La Grande Panne » l’exploration astronautique et la construction d’astronefs a été interdite. Aurore Lescure qui a épousé Gaston Delvart se contente d’un poste d’assistante auprès du professeur Nathan. Elle rêve pourtant encore de piloter des vaisseaux spatiaux. Mais le climat international s’obscurcit et beaucoup craignent qu’une deuxième guerre mondiale ne soit le prélude à la destruction de l’humanité, maintenant que l’art des fusées et des missiles est maîtrisé.


Mon ressenti :


Après la mésaventure de La grande panne, on retrouve notre couple chez son oncle et sa tante où leur rejeton tout juste promu journaliste leur fait part de sa découverte en Antarctique d'une fusée à réaction. Fait étrange alors que les vols interplanétaire ont été interdits suite à l'invasion de lichen et qu'aucun essai n'a été signalé. Le début d'un périple...
Pas de soucis si vous n'avez pas lu le titre précédent, un petit résumé de quelques pages est présent pour ceux qui ont loupé le train en marche.

Situé dans l'entre deux guerres, l'auteur brode son canevas de crainte envers la science au service de la guerre mais se prononce résolument pour la science bienfaitrice de l'humanité.
Un roman d'aventure scientifique, mais nous ne sommes pas chez Jules Verne qui se prend au passage une petite rouste pour ses raccourcis avec la réalité scientifique. Cela en fait un roman très moderne nous donnant un aperçu des connaissances de l'époque sur l'espace et les fusées. Le mal de l'espace est connu et seul un voyage test peut démonter qui supportera ou non le vide sidéral.

La Lune a toujours été considérée, vu sa proximité, comme la première étape d’un raid extra-terrestre. Mais elle est à éliminer, pour nous qui disposons des moyens matériels d’aller plus loin. La Lune est un astre mort. Pas d’atmosphère, c’est scientifiquement démontré. Aucun avenir de colonisation. Et il est étrange qu’un metteur en scène de cinéma ait osé, en 1930, nous montrer les personnages du film Une femme sur la Lune, s’y baladant sans le moindre masque respiratoire, comme sur la terre. C’est abuser de la crédulité du public et négliger les règles les plus élémentaires de la vraisemblance.


90 ans après parution, on peut être agréablement étonné de ce roman qui n'aurait pas à rougir d'être de nos jours sur les étals des libraires. Même si il prend la forme de bons nombres d'aventures spatiales, il s'en démarque par son côté vulgarisateur, très based science (avec les connaissances de l'époque) et alors que bon nombre jouent les conquêtes coloniales sur des planètes lointaine ici on reste dans notre bon vieux système solaire sans volonté colonisatrice et l'action va se dérouler pas sur la lune ni sur Mars mais sur... Je vous laisse la surprise.
L’anthropocentrisme non plus n'a pas lieu d'être, l'auteur sait que les chemins de l’évolution sont complexes.

Pourquoi voulez-vous que le roi de la création sur toutes les planètes soit nécessairement et uniformément l’Homo Sapiens, comme sur la terre ? Les ressources de la nature sont plus variées : la diversité dans l’unité. J’admets que, tous les corps du système solaire étant faits des mêmes matériaux arrachés à la Nébuleuse primitive, la vie se soit manifestée ici et là par des évolutions organiques homologues, équivalentes… Mais la pensée… le miracle psychique de chaque planète, a dû faire son apparition plus ou moins tôt, en profitant des circonstances, à un niveau différent de la série animale.

Où je suis très surpris de lire le terme shakehands - et même double shakehands  - dans un roman daté de 1930 (publié en 1943 à titre posthume). Moderne, vous dis-je, comme avec la place de la femme qui tient ici le haut du pavé. C'est le mari qui se laisse porter par les évènements, n'étant que là que pour nous conter les aventures de son intrépide épouse.

Quand Aurore m’est tombée du ciel, voici deux ans, ce fut l’entrée, dans ma vie, de la plus merveilleuse aventure. Mais il ne s’ensuit pas que ce soit fini, que notre amour n’ait plus qu’à se laisser vivre. Quand on a gagné le gros lot, si on n’est pas un niais, c’est pour s’en servir intelligemment. Je n’admets pas que tout soit dit pour nous avec le bonheur égoïste d’avoir joint nos deux sorts. Il faut que cet amour, qui sert d’exposant à notre valeur individuelle, serve à nous hausser au-dessus de nous-mêmes, dans une entreprise commune, poursuivie en joie parce que nous sommes deux. Je sais : l’entreprise commune tout indiquée, dans la vie, des êtres ordinaires qui s’aiment, c’est d’avoir des enfants. Mais Aurore n’est pas une femme ordinaire. Avec sa science et son exceptionnelle intelligence, elle a un rôle plus haut à jouer dans le monde que de travailler à la repopulation.


C'est aussi un roman qui nous parle de la dégradation de notre environnement par la consommation, par les guerres. Il n'aurait pas à rougir face à quelques romans qui sortent encore aujourd'hui autour de la décroissance, de l'écologie. Bref je suis très agréablement surpris par le fond de ce texte, seul le récit sent un peu la naphtaline, et on sent une certaine froideur dirons nous vis à vis des communistes. Mais il reste très visionnaire sur les événements à venir.

Voici les villes, centres encore épars du machinisme, d’où s’allongent à l’accéléré les constructions des chemins de fer défrichant les prairies de ces Far-West et ces vierges forêts. Branchées sur les grandes lignes, dont le réseau se resserre, des exploitations minières implantent leurs « derricks » et leurs cheminées, creusent leurs puits, fouillent les entrailles du globe, en extraient les réserves de houille, fer, plomb, zinc, argent, or, mercure, toute la série des métaux et des minéraux, font jaillir par centaines de forages le pétrole, engendré dans les feuillets géologiques par la lente maturation des temps immémoriaux. Tout cela est dispersé, pompé, aspiré par les villes tentaculaires grondantes, qui grandissent, grossissent, s’étalent, débordent de toutes parts…


La lutte économique s’aggrave entre les Rouges et les Blancs. On voit les autos, les vêtements, tout le superflu, sortir des usines, s’amonceler plus vite qu’on ne parvient à les user. Chaque continent s’obstine à expédier vers l’autre des cargaisons par pleins navires. Les machines tournent toujours, sur un rythme plus enragé. Les avions transocéaniques passent par vols continus sur les routes de l’air d’où ils ont chassé les oiseaux…



Comme toujours avec les livres tombés dans le domaine public, certains pseudo éditeurs vous feront ouvrir votre porte monnaie. Ne tombez pas dans le piège, il y a rarement d'appareils critique et ils ne sont que des copies des livres faits par des bénévoles et mis gracieusement à disposition.
Un grand merci donc à la Bibliothèque numérique romande d'avoir composé cette édition numérique.
Vous pouvez le télécharger gratuitement sur leur site
ou trouver d'autres livres ici : https://ebooks-bnr.com/


Pour celles et ceux qui parfois peinent à trouver des éditions numériques, comme ce fut le cas pour moi avec ce roman, je vous signale l'agrégateur Noslivres.net qui interrogent un grand nombre de site proposant des ebooks libres de droit et qui m'a permis de découvrir cette édition.


Merci à Carmen dans son commentaire sur La grande panne de m'avoir fait découvrir ce roman.

Mon avis




La grande panne

juin 11, 2020

Théo Varlet, Epagine, 2013 (1ère publication 1930), 247 p., gratuit, epub sans DRM


Et le premier Homme  à aller dans l'espace est ...
Une femme !
(...qui ouvre la boite de Pandore !)

Présentation de l'éditeur :


La Grande Panne, paru en 1930 aux éditions des Portiques, raconte l’épopée d’une jeune femme intrépide, Aurore Lescure qui a tenté d’atteindre la Lune dans une fusée construite par son père, un savant américain. Cependant, elle rapporte dans ses bagages un organisme qui se nourrit d’électricité ! Derrière un récit d’aventures très bien mené, Varlet explore à sa manière des questions de société, l’avenir de l’humanité et les conséquences des progrès scientifiques.


Mon ressenti :

Une femme forte, qui est plus forte que ses sentiments,
Un artiste peintre fou amoureux et désespéré de ne pas être aimé,
Voilà un début qui tranche avec la vision des genres de l'époque. Malheureusement, cela n'ira pas plus loin contre les stéréotypes, mais ce n'est pas si mal pour l'époque.

Nous sommes dans un classique du roman catastrophe : après avoir recueilli dans l'espace des roches, il s'avère que des germes de vivant y étaient présents et vont occasionner une Grande Panne. Le roman vaut surtout par son traitement très réaliste et assez moderne. Même si la science de l'époque peut, parfois, prêter à rire pour un lecteur d'aujourd'hui, l'auteur n'hésite pas à argumenter ses théories et les conséquences qui en découlent. On a là, à mon avis, un des précurseurs de la Hard SF, mais cela reste très digeste.

Un roman qui s'interroge sur le progrès et de sa possible utilisation à des fins peu recommandables, alors qu'aux Etats Unis, bon nombre de pulps à la même époque se font les chantres de l'énergie atomique, Théo Varlet en mesure les dangers à sa juste valeur:

Et il m’exposait ses doutes. J’avais beau lui rappeler le principe qu’il m’avait inculqué : « Trouver, seul, importe ; le savant n’a pas à s’inquiéter des applications qu’on fera de sa science ». Il hochait la tête sans répondre. Un article que je lui lus, dans L’Orléans Républicain, l’affecta profondément. C’était signé d’un certain lieutenant-colonel Verdier, qui prônait l’utilisation guerrière de l’énergie intra-atomique pour construire des engins destructeurs capables d’anéantir des armées entières, 100 000 hommes en dix secondes. « Il n’y a pas de doute, voilà à quoi servira ma découverte ! » dit mon père tristement.


Ses analyses sont assez justes pour un texte de près d'un siècle, que ce soit dans la gestion de la catastrophe par le politique et les médias. Ou comme dans les préparatifs de la conquête spatiale :

Lendor-J. Cheyne, lui aussi, est persuadé que le génie de mon père vaincra les derniers obstacles qui nous séparent encore du succès définitif ; que, d’ici deux, trois, quatre ans au plus, quelqu’un, moi ou un autre pilote, débarquera sur le sol lunaire et en rapportera des échantillons de l’or dont le spectroscope y a révélé l’indiscutable présence. Ce n’est qu’une question d’argent, déclare-t-il ; et les faits jusqu’ici lui ont donné raison. C’est à coups de dollars, en prodiguant les expériences et les essais coûteux, que nous avons déjà réalisé l’envol d’hier jusqu’au vingtième du trajet : 18 000 kilomètres sur 380 000. Secondées par des ressources financières suffisantes, la science et la volonté peuvent tout. Mais la foi du public qui fournit ces ressources a besoin d’amorces plus grossières qu’une certitude rationnelle. Pour obtenir de lui ce crédit indispensable, il faut nourrir sa foi par des illusions, des anticipations. On a le droit de le tromper, dans son propre intérêt. Voilà la thèse de Lendor-J. Cheyne, la justification qu’il m’a donnée de son projet, lorsqu’il m’en a fait part.


Le roman a surtout résonné pour moi sur le parallèle avec notre crise covidienne et son traitement. Et c'est là qu'on réalise la justesse du propos.

C’était très joli, d’arrêter la machinerie civilisée, pour enrayer le développement du Lichen ; mais comment allait-on détruire tous les foyers de contamination ? L’eau de javel paraissait bien peu efficace, à en juger par le métro, où elle n’avait pu empêcher le développement foudroyant du Lichen. Même si les autres procédés valaient mieux, il faudrait des semaines et des mois pour assainir Paris tout entier.


Le décret, appelé par les vœux de tous, fut accueilli dans Paris comme un mal nécessaire. On se résignait à une obéissance inévitable… ainsi qu’il arrive dans les nombreux cas où la docilité aux lois résulte beaucoup moins de leur respect réel et d’un consentement volontaire que la simple inertie, qui serre d’un cran sans mot dire à chaque nouveau règlement, fût-il absurde et incompréhensible, la boucle des contraintes sociales ceinturant tout citoyen d’un État civilisé.

Ce fut là aussi, dans une guinguette défeuillée, où je me reposai une heure à boire un verre de vin blanc en regardant couler la Seine, que j’entendis parler des « trafics » coupables des policiers improvisés. Par la route plus encore qu’aux gares, relativement mieux surveillées, quantité de voyageurs partaient de Paris, à la nuit tombée, voire même dans leur voiture maquillée pour simuler un blindage étanche, et pénétraient dans la zone saine, en esquivant la désinfection obligatoire.

Il y a même une carte des zones contaminées :

« La situation actuelle. En France. » Carte avec, teintées en grisaille, les régions contaminées… Tiens ! ça n’a pas beaucoup changé. Le décret a donc servi à quelque chose ?… Paris et la Seine, avec un bout de Seine-et-Oise, font toujours, posée de biais, une espèce de demi-lune. La tache grise de la région sud-est a gagné Sète et Carcassonne. Au sud-ouest, Bordeaux et Bayonne, comme précédemment. C’est au nord que cela s’est le plus étendu : la zone figure maintenant un triangle irrégulier, de Dunkerque au Havre et du Havre à Amiens…

Le rapprochement est même très juste, jusque dans les olibrius , car il y est même question d'un savant marseillais qui aurait découvert un produit miracle !

une pommade, personne n’en aurait voulu. Alors je l’ai remplacée par un savon à base de plomb, avec lequel il suffit de se lotionner matin et soir pour obtenir l’insensibilisation. À Marseille, mon produit lancé par une grande parfumerie, allait faire le bonheur de la population.

Petite note, dans son avant propos, l'auteur, pour parler de cette SF avant l'heure, emploie le terme de littérature d’imagination scientifique.

Le texte est préfacé de belle manière par Xavier Dollo/Thomas Geha.

C'est gratuit et c'est disponible sur le site de Epagine.


TmbM est un peu plus mesuré.
Fourni par Blogger.