Lovecraft Country

Matt Ruff, Presses de la cité, 2019, 496 p., 15€ epub sans DRM




Les années 50-60 aux Etats-Unis
Image d’épinal : Le Rock'n’roll, les diners, les voitures, la liberté, …
Réalité : Chasse aux sorcières, Ségrégation raciale, Meurtre, Violence policière, …



Présentation de l’éditeur


Chicago, 1954. Quand son père, Montrose, est porté disparu, Atticus, jeune vétéran de la guerre de Corée, s’embarque dans une traversée des États-Unis aux côtés de son oncle George, grand amateur de science-fiction, et d’une amie d’enfance. Pour ce groupe de citoyens noirs, il est déjà risqué de prendre la route…

Mon ressenti :


Le titre évoque Lovecraft et non Chtullu, il sera bien plus question de l’homme et à travers lui, tous les autres racistes que de l’œuvre, bien que certains évènements y soient directement liés. Ceci dit, le titre est clairement opportuniste.

A la demande de son paternel, un nègre fan de SF revient à la maison familiale. Leur rapport était conflictuel, le père voyant d’un mauvais œil les lectures de son fils : est-ce que le fond prime sur la forme ? Faut-il différencier l’œuvre de l’homme ? A la recherche de ses racines familiales, le père est parti pour Ardham, dans le comté de Devon. Armé de son Guide du voyage serein à l’usage des Noirs, qui répertorie les lieux où les Noirs ne sont pas traités comme de la merde, il va tenter de retrouver son père en compagnie d’un oncle et d’une voisine.

Montrose aurait pu se contenter de lui interdire ces lectures. Atticus connaissait d’autres enfants dont les pères avaient jeté leurs BD et leurs collections d’Amazing Stories à la poubelle. Mais Montrose, à quelques exceptions près, estimait qu’il ne fallait pas interdire les livres. Il répétait inlassablement à Atticus de penser à ce qu’il lisait, plutôt que de le digérer sans réfléchir, et Atticus, en toute honnêteté, devait admettre que c’était un bon conseil.

Matt Ruff nous met dans la peau d’un nègre et rien ne nous sera épargné. C’est une chose de savoir que la ségrégation raciale sévissait aux Etats Unis il n’y a pas si longtemps. C’en est une autre que de vivre dans la peau d’un Noir. Résultat, le lecteur s’en prend plein la gueule : les violences policières, les "bavures", les injustices, les regards de travers. Sans compter les difficultés pour se loger, faire réparer sa voiture… L’enfer blanc !
Mais l’auteur a la bonne idée d’alléger cette atmosphère lourde sous une bonne dose d’humour et des personnages qui valent le détour. En outre, il fait souvent le lien entre Noir et Femme, ce qui en fait un texte très actuel à mon sens, d’autant avec l’actualité récente américaine et les meurtres de jeunes Noirs.

Pour ceux qui voulaient voyager à l’étranger, l’agence recommandait aussi des destinations relativement dénuées de préjugés raciaux et, plus important, peu courues par les touristes américains blancs, car rien n’est plus frustrant que de parcourir des milliers de kilomètres pour retrouver exactement les mêmes idiots racistes qu’on doit supporter chaque jour chez soi.


Le roman est en fait un fix-up, différents textes reliaient par un fil conducteur, la famille d’Atticus et l’Ordre Adamite de l’Aube Ancienne, qui rappelle un ordre tristement célèbre : le Ku Klux Klan.
La qualité est assez variable, la novella qui présente l’univers ainsi que celle où l’on découvre une jeune fille fan d’astronomie, ou lorsqu’une autre se transforme en femme blanche et découvre toutes les portes qui s’ouvrent face à ce changement de pigmentation. Un texte à l’humour pince sans rire.
Plus dommageable, l’élément fantastique vient faire légèrement vaciller l’ensemble très réaliste.
« Tu sais ce que c’est, une ville “coucher de soleil” ? »
» Victor répond que oui, il connaît le principe. « Eh bien, lui dit le shérif, tu es dans le Devon, qui est un comté “coucher de soleil”. Si je te reprends ici après la tombée de la nuit, il sera de mon devoir de te pendre à l’un de ces arbres. »

Malgré tout, ce voyage au pays de Lovecraft vaut le détour, juste pour cette immersion réaliste, et non dénuée d’humour.
Une série devrait voir le jour l'année prochaine.

Son de cloche quasi identique chez sur la lune ou chez les trolls
Et si tu veux tout connaitre des dessous affriolants du livre, va voir ailleurs !


Quelques citations :


— On a entendu dire qu’il y avait des grizzlis dans les bois, dit Atticus.
— Des grizzlis ? renifla encore Dell. Non, pas des grizzlis, juste des ours noirs, dit-elle avant d’ajouter sur un ton léger : Mais les noirs sont bien suffisants. Ils sont malins. Pas vraiment intelligents – ça reste des animaux – mais assez malins pour faire des problèmes. Et ils sont tenaces. On les tient en respect grâce aux chiens, mais parfois ils n’abandonnent pas, même quand ils ont été blessés. Ceux-là, ils finissent par entrer ici… en quelque sorte.
Elle désigna du menton l’un des quartiers de viande.


Le livre n’employait pas le mot, mais il était évident que les initiés étaient des magiciens, ou du moins aspiraient à le devenir. Observant chaque visiteur tour à tour, Atticus essaya de deviner lesquels disposaient de véritables pouvoirs ; mais naturellement les sorciers, à l’instar des communistes, étaient difficiles à identifier en plein jour.

12 commentaires:

  1. Merci pour le lien. C'est vrai que le roman est glaçant par moments et pas pour le côté monstres lovecraftiens.

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  2. Le livre ne me tente pas mais... Excellente chronique XD

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  3. « Ceci dit, le titre est clairement opportuniste. » écris-tu.
    Je n'en suis pas si sûr.

    Ce roman, imaginé alors que Matt Ruff travaillait sur l'idée d'une série télévisée [https://artemusdada.blogspot.com/2019/06/lovecraft-country-matt-ruff-laurent.html] est le fruit d'une réflexion : comment être un "geek" Noir (ou dans le cas du texte cité par Ruff, une "geek" Noire) !?
    Et l'agitation qui a secoué une partie du monde de la SfFF au sujet du World Fantasy Award. Ou plutôt de son symbole.

    Bref ce roman avait toutes les raisons de porter ce titre (à mon avis).

    Mais je suis globalement de ton avis, ce texte vaut le détour (même la partie la moins réaliste).

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    1. Tu publies trop de chroniques, j'ai oublié de mettre ton lien, alors que c'est ton billet qui m'avait donné envie de le lire !

      Même si nous ne sommes pas tout à fait d'accord sur l'opportunisme du titre, ton billet est très instructif sur l'origine du roman.

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    2. Ça me fait plaisir d'apprendre qu'un de mes billets a pu susciter suffisamment d’intérêt pour donner envie de lire ce dont il parlait.

      Merci !

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    3. Il est vrai que l'on dit rarement la personne qui nous a donné le réel envie de lire un livre.

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  4. Lovecraft par ci. Lovecraft par là.
    Pffiouuuu....

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  5. tu te surpasses ami canin! C'est une belle chronique.
    Le titre m'avait déjà paru opportuniste à la lecture du pitch. Je ne sais pas si cela m'emballe tant pour le coup.

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    1. Pas sûr que cela te plaise.
      Pour le titre, c'est surtout l'éditeur que je vise. Car comme je le dis en début de billet, les liens sont présents.

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