Demain, les origines
Christian Chavassieux, Mnémos, 2025, 568 p., 10€ sans DRM
Mon Dieu, se disaient les gens, croyants ou pas,
mon Dieu que cette apocalypse était lente !
Gros coup de cœur pour ce futur noir, humain et terriblement crédible.
Pitch de l'éditeur :
Dans une Europe au bord de l’abîme, les populations, soumises aux
diktats de petites milices armées, vivent dans la peur de gouvernements
autoritaires.
Loin de la ville, la communauté où vit Grace pensait échapper à ces
violences quotidiennes. Mais il suffira d’un vieux philosophe et d’une
faute impardonnable pour que toutes et tous subissent d’inimaginables épreuves.
Et alors que le grand incendie s’abat sur le continent, Grace, Malik,
Robur, Syrrha et tant d’autres au milieu des ténèbres et des déshérités
d’une société en délitement vont devenir les points de départ d’une
histoire, d’une légende, d’un mythe qui les dépassera…
Mon ressenti :
Demain, les origines, c’est une sorte de gros fix-up en six livres couvrant la période 2042-2094, où l’on découvre que demain ne sera pas rose, mais franchement brun.
La fresque s’ouvre sur le Livre de Malik, véritable chronique du fascisme ordinaire. Dans une campagne faussement idyllique, au sein d’une ferme autosuffisante, un jeune insouciant et un vieux philosophe militant se découvrent une amitié solide… avant de buter contre l’absurdité et la bêtise d’un banal barrage policier. C’est là que le grain de sable enraye la machine : Malik, par sa passivité, réalise que son indifférence au politique l’a peut-être rendu complice de la situation.
Faire confiance à l’intelligence du peuple est aussi naïf que de faire confiance à celle des élus. Chez l’un comme chez les autres, il y a trop peu d’esprits soucieux du bien commun. La grande majorité œuvre pour son plaisir immédiat ou sa survie, c’est selon, sans se soucier du long terme. L’effondrement vient de cette irresponsabilité. Cette irresponsabilité a été accouchée par la démocratie.
Le roman est âpre et noir, d’une violence froide qui ne nous épargne rien, surtout dans les deux premiers livres, sans doute les plus ardus. Le Livre de Grace nous entraîne encore plus bas que celui de Malik : dérèglement climatique, tempêtes de plastique, bidonvilles — une humanité qui n’en finit pas de toucher le fond. Une fois ce cap passé, le texte devient un peu moins dur, même si le monde, lui, continue de s’aggraver. Des respirations apparaissent aussi grâce aux interventions d’un narrateur gouailleur et narquois, presque mauvais esprit, ce qui n’est pas pour me déplaire.
La force du roman tient, pour moi, à deux éléments. D’abord l’écriture, et les styles variés donnés à chacun des livres qui composent l’ensemble. Ensuite, la manière dont ces cinquante années de futur nous sont montrées à travers des destins liés au drame initial. La catastrophe reste à hauteur humaine : intime, incarnée, et du coup d’autant plus crédible.
Quand pose-t-on le point final d’une histoire ? Il me semble que je dois parler de mon frère, de Grace, de ce qu’il advint de Prima, mon récit doit intégrer le leur. Ma vie s’est poursuivie. J’ai traversé tant de crépuscules, vu tant de matins, tant d’innocents tombés pour rien, de salauds récompensés. Et il y aura d’autres matins. Les vivants baladeront leur inconséquence ; les morts inconsolables auront peur de l’oubli. Des innocents tomberont. Il y aura toujours d’autres matins. C’est impardonnable. Rien ne devrait survivre à la mort des innocents. Quelqu’un avait écrit : « Il nous faut apprendre l’indifférence de l’univers, son indifférence à la persistance des chagrins, à la permanence des fautes, à la comptabilité défaillante des actes humains. L’apprendre, c’est-à-dire l’éprouver dans sa chair par la blessure fondatrice de l’injustice. »
Deux bémols toutefois. Le symbiote, d’abord, qui casse un peu le réalisme construit jusque-là. Et surtout le dernier texte, le Livre de Syrrha, sorte de spin-off où l’auteur nous entraîne dans un château peuplé de personnages étranges attendant la fin. L’idée ajoute un niveau de lecture intéressant, mais laisse aussi l’impression d’un élément tombé un peu comme un cheveu dans la soupe.
Allez-y, je vous en prie, ça ne fait rien, dit-elle. Donc, nos amis sont des littérateurs. Les littérateurs sont dangereux. Ils ont l’habitude que le monde se plie à leurs caprices. Quand ils ont le pouvoir, ils ne supportent pas que la réalité se rebiffe. Ils la tordent au besoin, ils finissent par devenir autoritaires. L’autoritarisme est l’inclination naturelle des auteurs.
Le titre Demain, les origines peut se lire de deux façons : rappel que nous sommes à l’origine de l’apocalypse à venir ; ou questionnement sur ce qui nous a menés à cette catastrophe d’un futur proche dont on avait un aperçu dans Mausolées. (Pour les habitués de l'auteur, Demain, les origines est une pièce importante reliant les livres, du Baiser de la nourrice aux Nefs de Pangée.)
Un gros pavé dont la noirceur ne doit pas faire peur. Car malgré tout, des lueurs d’espoir persistent. Et tant que nous lisons, c’est que nous sommes encore vivants !
Un de ces romans qu’on referme un peu sonné, avec l’impression d’avoir vécu le futur. Un futur qui se traverse à hauteur humaine, profondément incarné. Sombre, brutal parfois, mais intensément humain — et impossible à lâcher : un pavé dont on ressort étrangement vivant. Une SF noire, intime et crédible. Et un vrai coup de cœur.
Encore un doute avant de plonger dans ce demain ? Ecoute le podcast de C'est plus que de la SF en compagnie de Christian Chavassieux.
"Plus qu'un roman !
Quand l'éditeur Davy Athuil nous avait teasé ce roman en mai dernier, notre curiosité avait été plus que piquée. Un auteur qui propose une histoire d’un futur à la française, et qui démarre avec un gros pavé de 600 pages, ne pouvait que nous réjouir.
L'univers et surtout la plume de Christian Chavassieux avaient déjà été remarqués avec Les Nefs de Pangée. Avec Demain, les Origines, il nous séduit par ses ambitions littéraires autant que par la qualité de l'écriture.
Divisée en plusieurs actes, cette tragédie effraye aussi par sa vision pessimiste et radicale de l'avenir. Demain, les Origines est à nos yeux le meilleur roman imaginaire français 2025. Et nous prendrons plaisir à le défendre !"
Si vous voulez plus d'infos sur l'histoire un peu particulière de ce livre



Ça ne devrait pas trop me tenter mais 1. c'est du Christian Chavassieux et 2. tu le (re)vends très bien. Je suis bien content qu'il ait fini par trouver un éditeur en tout cas !
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