L'Avant poste

juin 24, 2026


Dmitry Glukhovsky, Robert Laffont, 2026, 368 p., 15€ epub sans DRM

 
Oubliés de la capitale, une brume toxique et un commandant alcoolique. Bienvenue dans L'Avant-poste. Un roman qui colle à la peau comme une vieille infection et qui rappelle que, parfois, le pire n'est pas ce qui sort de la brume…

Pitch de l'éditeur : 

À la suite d'une guerre civile destructrice, des régions entières sont contaminées et les rivières empoisonnées. Egor vit enfermé dans un avant-poste qui marque la frontière de l'État de Moscovie. Son beau-père, commandant du poste, lui rend la vie difficile, et la belle Michelle ne s'intéresse pas à lui. Egor rêve du monde au-delà du pont ferroviaire, de l'autre côté du fleuve. Personne n'a traversé ce pont depuis des décennies. Jusqu'à aujourd'hui... Qui est cet homme en provenance de l'autre rive. Que se passe-t-il de l'autre côté du pont ?


Mon ressenti : 

Nous sommes plongés sans préambule dans le quotidien d'un avant-poste oublié de tous. Son quotidien, surveiller un pont qui enjambe un fleuve qui crache une brume violette toxique. C’est un bastion isolé qui survit de bric et de broc, au gré des marchandises que Moscou daigne encore envoyer. L'écriture est volontairement simple, faite de phrases courtes, sèches. Et puis, un jour, une silhouette émerge de la brume. L'aventure commence.
Dans cette ambiance fantastique et étouffante, on suit des tranches de vie amères. Il y a la famille du commandant, qui n’a sûrement pas décuvé de sa vie ; sa femme, une gitane voyante ; et leur rejeton, amoureux éconduit de la belle Michelle. Elle, elle ne rêve que de la grande vie dans la capitale, loin de ce coin paumé rempli de bouseux.

Pas d’action à tout casser ici. Glukhovsky nous embarque dans un roman d’ambiance, lourd de secrets et de non-dits. Qu’y a-t-il de l’autre côté du fleuve ? Pourquoi cette brume ? Les questions restent sans véritables réponses, l'auteur ne nous livre que quelques rares éléments de compréhension. C'est le règne du flou.

L'écriture de Glukhovsky accompagne parfaitement cette lourdeur : elle est volontairement simple, faite de phrases courtes et sèches. À travers ce récit, Glukhovsky continue de disséquer la Russie avec son écriture en guise de scalpel. C’est un catalogue de l'absurde : absurdité de la guerre, du pouvoir, de la religion et des hommes. En filigrane, c’est surtout un hymne au libre arbitre.


Premier tome d'un diptyque si l'on en croit la bibliographie russe de l'auteur, je trouve que ce roman se suffit largement à lui-même. Sa force réside dans son atmosphère qui n'a pas forcément besoin d'une suite pour marquer l'esprit. 


Les Naufragés de Velloa

juin 10, 2026

 

Romain Benassaya, 2019, Critic / Pocket, 450 p., 8€ epub sans DRM



Le Grand Soir n’a pas eu lieu, mais le Grand Exode, lui, a bien laissé les plus pauvres sur le carreau. Bienvenue dans Les Naufragés de Velloa, là où l'humanité a enfin réussi à se débarrasser de ses déchets (nous).


Pitch de l'éditeur : 

XXVIIIe siècle. Mars et Vénus dominent le système solaire, protégeant jalousement leur surface habitable des milliards de naufragés condamnés à errer dans l'espace suite à la destruction de la Terre.Quand Mark Slaska, agent des services de renseignement martiens, découvre sur Mercure un vaisseau de naufragés à qui Vénus avait refusé l'asile, a pu rejoindre l'étoile Sigma Draconis quatre cents ans plus tôt, une vive stupéfaction s'empare des deux planètes : comment un appareil à peine capable de faire la distance Terre-Vénus a-t-il pu parcourir une distance de près de 20 années-lumière, qui plus est, de manière quasi-instantanée ? Existe-t-il une force, dans l'orbite de l'étoile, qui les y aurait invités ?  
 

Mon ressenti :

Au 28e siècle, l'humanité a enfin sonné le clap de fin de la Terre, la rendant inhabitable. Une grande partie de la population a péri, tandis que les puissants ont colonisé Mars et Vénus. Reste une lie de l'humanité à qui l'on refuse toute entrée sur ces îlots : les "blattes".

On pourrait reprocher à l'auteur un pitch caricatural, digne de la lutte des classes des années 70, mais si l'on se penche sur notre société actuelle, on remarque bien vite que nous vivons nous-mêmes dans une caricature. En outre, l'auteur n'est pas naïf et nous dresse un univers malheureusement très crédible. La science-fiction, en nous contant l'avenir, ne cesse de nous interroger sur notre présent. Dont acte.

Mais ce n'est pas un essai, loin de là. C'est un pur thriller avec, principalement, trois points de vue. Chaque étape nous montre la complexité de cet univers ainsi que celle de la nature humaine. Car, au-delà de ces sociétés, la majorité des gens qui les composent ne sont pas aussi tranchés dans leurs opinions une fois que leurs œillères tombent.

Moins réussi, selon moi, est la planète lointaine découverte et son régime féodal. C'est dessiné plus grossièrement, et le thème "la religion est l'opium du peuple" aurait mérité d'être plus nuancé.

Romain Benassaya est habitué aux "big dumb objects" ; c'est un peu moins le cas ici, son grand objet stupide est tout simplement cassé. Reste à savoir par qui ? Ce fil rouge purement SF a maintenu mon intérêt tout au long. Tous les secrets ne sont pas révélés et il faudra lire l'ensemble de l'œuvre de l'auteur pour, peut-être, avoir des réponses. Même si la fin reste trop précipitée, sa nature ouverte ne m'a pas gêné.

Un très bon thriller.

Les garçons de la rue Panisperna

juin 03, 2026

 

Jean-François Chanson, Lorenzo Chiavini, Dunod, 2025, 152 p., 25€ papier


Des coulisses de la science à la folie du monde

Pitch de l'éditeur :

Dans les années 1930, les « garçons de la rue Panisperna », un groupe de jeunes physiciens dirigé par un certain Enrico Fermi à Rome, révolutionna la physique nucléaire. Il y avait Emilio Segrè, Edoardo Amaldi, Ettore Majorana ou encore Franco Rasetti. Ensemble, ils découvrirent de nouveaux noyaux artificiels et les propriétés des neutrons lents, ouvrant la voie à la fission nucléaire. Confronté à la montée du fascisme et de ses lois raciales en Italie, le groupe se dispersa. Après un Nobel pas forcément mérité, Fermi émigra aux États-Unis, jouant un rôle clé dans le projet Manhattan.
Leur héritage scientifique marque aujourd’hui encore profondément la physique moderne. De l’Italie fasciste jusqu’aux laboratoires de Los Alamos aux États-Unis, en passant par l’Allemagne, la Suède,  le Royaume-Uni, l’URSS, le Japon et la France, voici l’étonnante histoire de physiciens entraînés dans la tourmente de l’Histoire !


Mon ressenti :

En tant que lecteur de science-fiction, le nom de Fermi m'évoque immédiatement le fameux paradoxe : « Si des civilisations extraterrestres existaient, leurs représentants devraient déjà être chez nous. Où sont-ils donc ? »
Pas d'aliens ici, pourtant. Cette bande dessinée s'intéresse à la facette principale de l'homme, le physicien. L'histoire nous plonge au cœur d'une université romaine, située rue Panisperna. Mené par un Enrico Fermi, ce petit groupe passionné par la physique quantique va rapidement acquérir une aura internationale, alors même que l'Europe sombre dans les tensions géopolitiques et la montée des extrémismes.

Ce que j'ai particulièrement apprécié, c'est que l'ouvrage n'édulcore pas la réalité. Il met en lumière les zones d'ombre de ces génies : leurs éventuelles accointances (parfois opportunistes) avec le fascisme, les guerres d'égos qui prennent le pas sur l'éthique, des vies entièrement sacrifiées sur l'autel de la recherche et de l'expérimentation, souvent au détriment de leurs propres familles.

Si le sujet est fascinant, la lecture n'en demeure pas moins exigeante. C'est un album dense, qui nécessite de bien connaître les grandes lignes de cette période sombre, car le récit préfère explorer les recoins méconnus de la Grande Histoire plutôt que de survoler les évidences.
L'auteur fait le choix d'une narration fragmentée. Le scénario abuse malheureusement des flashbacks, ce qui complexifie inutilement le suivi de la chronologie. De plus, la vulgarisation scientifique demande un certain bagage : les concepts physiques ne sont pas toujours évidents à appréhender pour le néophyte.

Les Garçons de la rue Panisperna est une œuvre pointue. Elle demande, à mon sens, quelques connaissances préalables (tant historiques que scientifiques) pour en apprécier pleinement tout le potentiel et ne pas se perdre en chemin. À réserver aux amateurs d'histoire des sciences et de récits d'époque documentés.

Colla Scura

mai 18, 2026

 

Richard Canal, Critic éditions, 2026, 546 p., 14€ epub sans DRM


Bienvenue chez la mafia du temps


Pitch de l'éditeur :

Pendant que le commun des mortels vieillit en silence, certains êtres exceptionnels sont capables d’emmagasiner du temps au point de devenir quasi immortels. Dernièrement, toutefois, les sources auxquelles ils s’approvisionnent semblent se tarir, et les rangs des time-hoppers se clairsèment dangereusement. C’est le début d’une course contre la montre – et un ennemi inconnu. Pour percer les mystères du temps et des sabliers très convoités de la famille Malaterre, ils vont devoir faire taire des haines centenaires et œuvrer ensemble. Reste à savoir à qui ils peuvent réellement se fier…


Mon ressenti :

J'étais assez intrigué par ce titre, même si le côté "Immortels" me faisait un peu peur. Mais j'avais envie de lire un bon thriller, le genre de livre dont les pages se tournent toutes seules. Ayant déjà apprécié la plume de Richard Canal dans Upside Down, j'ai décidé de sauter le pas.

En temps normal, lorsque le fric coule à flots, les relations entre mafieux sont stables. Par contre, dès qu'il commence à manquer, les ennuis arrivent. Ici, l'argent n'est pas le sujet principal (quoique…), la vraie monnaie d'échange, c'est le temps.
Certains individus très rares possèdent un talent particulier : celui de repérer des lieux où leur corps peut absorber du temps. Une fois cette substance assimilée, ils cessent de vieillir. Pourquoi ? Comment ? Les membres de la famille Malaterre n'ont que des hypothèses. Le problème, c'est que leurs sources temporelles semblent se tarir... et qu'un membre de la famille est assassiné.

Même si j'aime d'ordinaire les romans avec un côté plus rationnel, les explications de l'auteur permettent ici de passer outre. Richard Canal sait mener une intrigue : les presque 600 pages s'avalent à toute vitesse, comme si les personnages nous volaient notre propre temps (Quand l'imaginaire du roman rejoint la réalité !).

Bref, c'est un très bon blockbuster rempli d'action et de suspense. Une fois que l'on pense savoir où tout cela va nous mener, les rebondissements arrivent pour tout relancer. On pourra regretter des personnages qui manquent parfois un peu d'épaisseur, mais la dynamique des relations entre eux permet de l'oublier. De même, les réflexions philosophiques sur le temps sont parfois moins bien amenées et coupent un peu l'action, mais heureusement, elles prennent peu de place.

J'ai beaucoup aimé le final et son aspect plus science-fictionnel. Cerise sur le gâteau : la fin offre la possibilité de revenir dans cet univers. Si le succès est au rendez-vous, je ne serais pas contre perdre à nouveau quelques heures de mon temps pour en explorer la suite !

 

Coeurpol

mai 07, 2026

 

Marie-Catherine Daniel, Géphyre éditions, 2024, 320 p., 8€ sans DRM


Une chèvre, un chameau, des rats, des mouettes et des éclopés...

 

Pitch de l'éditeur : 

Deux histoires dans une société post-apocalyptique, où l’entraide, la solidarité, et l’allégresse permettent de surmonter maladies et difficultés liées aux handicaps, dans la joie et beaucoup d’amour.

 

Mon ressenti : 

Dès les premières pages, je me suis demandé où je mettais les pieds. Le démarrage est déconcertant : la femme de Pedro est morte, son fils s’appelle Chameau et sa mère est une chèvre. Simple, non ? Vous comprenez pourquoi j’ai d’abord été décontenancé, avant de saisir, quelques pages plus tard, la logique sans faille de cet état de fait.

Nous sommes ici dans un post-apocalyptique original et iconoclaste, qui réussit l’exploit d’être lumineux malgré son décorum. Cette clarté, on la doit à une galerie de personnages qui se démène pour s'en sortir. Dans cette ville, la pollution a ravagé les corps et les esprits : tous sont handicapés, physiquement ou mentalement. C’est un texte profondément humain et inclusif sans même que l'on s’en rende compte. C'est d'ailleurs à regret que j'ai quitté cette bande de dingues si attachants.

La seconde partie nous offre un autre point de vue, à peine esquissé dans le premier texte: celui de  Nouvelle Aube, une société qui a su préserver sa technologie malgré l'apocalypse. Une expédition est envoyée chez les tarés après avoir repéré de la verdure sur des images satellites. Le monde, qui n'était que lointainement dessiné, prend ici toute sa mesure. En revanche, on progresse en terrain plus connu : le voyage va révéler que l'humanité se trouve davantage chez les exclus que dans cette société préservée. Si le premier texte intégrait l'inclusivité avec subtilité, ce n'est plus tout à fait le cas ici : le propos devient plus démonstratif, délaissant un peu le « show don't tell » au profit du message.

Ceci dit, il est si rare de trouver des récits post-apocalyptiques joyeux et découvrir ces tarés fut un immense plaisir.


Le Test de Rungholt

avril 23, 2026

Laurent Genefort, Albin Michel Imaginaire, 2026, 304 p., 13€ epub sans DRM


Pitch prometteur, lecture anesthésiante.
Entre deux autopsies d’aliens, j’ai cherché l’intrigue… elle est toujours portée disparue.
Même les cadavres avaient plus de vie que le récit.

Pitch de l'éditeur : 

L’humanité est sur le point d’entrer dans la Mosaïque, une vaste communauté extraterrestre.
Pour cela, un test de cohabitation est nécessaire et c’est Rungholt, une ville européenne, qui a été sélectionnée pour une période probatoire de vingt ans, pendant laquelle elle servira d’avant-poste.
Alors des milliers d’espèces différentes débarquent.
Ingrid Belloc, médecin légiste, est chargée d’aider l’inspecteur en chef Mendoza à résoudre les crimes liés aux visiteurs d’outre-Terre. Chaque corps à autopsier se révèle un nouveau monde à explorer, mais aussi une énigme redoutable. Le duo est chapeauté par un alien chargé de contrôler les enquêtes. Dénuée de la moindre once de diplomatie, Belloc possède un talent unique pour comprendre comment fonctionnent les corps extraterrestres.
Mais ce talent sera-t-il suffisant pour sauver le test de Rungholt ? 

 

Mon ressenti : 

D'ordinaire, un Laurent Genefort, ça s'achète les yeux fermés. D'ordinaire... A l'annonce de la sortie du livre, j'étais sûr à 80% que ce livre finirait dans ma liseuse ; il en est ressorti avec la même excitation qu'un bulot en fin de vie sur un étal de poissonnier. Le pitch promettait de l'aventure, le résultat m'a filé une ordonnance pour des antidépresseurs.

Bienvenue à la morgue. On suit Belloc, une légiste tellement aimable qu'on a envie de s'auto-disséquer pour ne plus l'entendre. Elle nous fait visiter l'Institut Légal avec un alien, et avant même qu'on puisse demander où sont les toilettes, paf ! Un cadavre. Le premier d’une longue et interminable liste…
Genefort nous balance des viscères et des termes techniques, mais oublie un détail : nous expliquer ce qu'on fout là. Le "Test" ? On s'en tape. Le monde ? Une salle d'attente de dentiste, mais avec des tentacules et sans les vieux magazines Gala.

La foire aux macchabées : C'est plat, c'est froid, c'est chiant :
Le deuxième crime : Un alien ressemblant à une étoile de mer est retrouvé mort. L'exoautopsie peut commencer. Le problème, c'est que nous n'assistons pas à l'enquête, nous aurons juste un résumé à la fin. Ce qu'il reste ? Une autopsie et des hypothèses. Zéro info sur l'univers, mais on sait que le cadavre puait. Super.

La troisième enquête : Un alien mort dans un terrain vague. On découvre que Belloc a une relation sentimentale et fait "crac crac" (histoire de vérifier si son propre cœur fonctionne encore, j'imagine). Et là, le sommet du livre : l'inspecteur Mendoza et le comparse alien de Belloc se tapent un match de foot dont tout le monde se fout. Le lecteur est laissé sur la touche, faute d'avoir tous les éléments pour résoudre l'énigme par lui-même. L'arrivée d'une maire froide ajoute une couche politique, mais sans chaleur humaine.

Le quatrième crime : Des aliens en pièces détachées dans la forêt. Enfin un peu de "puzzle" ! Le texte s'allonge, on parle enfin du Test de Rungholt. Les personnages commencent doucement à dégeler, on frôle presque l'émotion humaine. J'y crois !

Le cinquième crime : Un alien est retrouvé sans que l'on sache si c'est un crime ou une mort naturelle. Est-ce un meurtre ? Est-ce que le lecteur va s'endormir ? Je pensais que ce dernier cadavre lancerait enfin la grande aventure, mais le récit reste confiné dans sa stature clinique. La politique s'en mêle, ce qui permet de rajouter des dialogues froids comme une porte de chambre froide. Belloc continue de tripatouiller des organes, mais elle mène aussi l'enquête : vive la pluridisciplinarité !

Une fois la dernière page tournée, je me sens comme un stagiaire qu'on a forcé à vider des poubelles de viscères pendant 300 pages. Je ne sais rien du monde, juste des hypothèses. Ce livre est le premier tome d’une série, et nul doute que les éléments nous seront donnés au fil des volumes, mais cela m’étonnerait fort que je fasse partie de l’aventure pour la suite.

Ce livre, c’est un pur malentendu entre les intentions de l'auteur et mes envies de lecteur. J'ai détesté Belloc, sa morgue (au sens propre comme au figuré) et son côté "Cheffe-je-sais-tout-poussez-vous-je-découpe" m'a sérieusement tapé sur le système. J'ai eu l'impression de regarder un monde incroyable à travers le trou d'une serrure... et la serrure était bouchée par un morceau de foie d'alien.

Verdict : 2/5 🔬👽 (Et je suis généreux parce que j'aime bien les étoiles de mer.) (Et la couverture est magnifique)

Le Mensonge suffit

avril 14, 2026

 

Christopher Bouix, Au diable Vauvert, 2025, 168 p.,  8€ epub sans DRM

 

Bienvenue dans le divertissement du futur : Justice, paillettes et mise à mort !

Le pitch de l'éditeur : 

Un homme, Ethan Chanseuil.
Un androïde, Milo-128.
Cent-vingt minutes d’interrogatoire.
À l’issue, le vote du public.
Sur une question simple : qui dit la vérité ?


Mon ressenti :

Un homme est amené, cagoulé et ligoté sur une chaise. Le silence se fait. Le générique lance ses premières notes. Bienvenue dans l'entertainment du futur.

Vous aimez les émissions sur les crimes ? Vous êtes accros aux procès filmés et aux faits divers scabreux qui font les choux gras des chaînes télé et youtube ? Vous allez succomber à ce nouveau divertissement. Ici, on vous offre le supplice d'un accusé de meurtre, en mondovision.
Mais attention, pas d'inquiétude : ce n'est pas "que" de la télé. C'est la justice en direct. Le point d'orgue ? Le vote des spectateurs en fin d'émission pour décider de la sentence. On nous l'avait promis, le voici enfin : le vrai jury populaire, télécommande en main.

 


On retrouve ici l'humour noir et caustique si particulier de l'auteur. Il nous dessine un futur qui place immédiatement le lecteur dans une situation de malaise. Le récit se dévore comme une pièce de théâtre parfaitement rythmée : la mise en scène est splendide et les coups de théâtre rebattent régulièrement les cartes. Derrière le rire jaune se dessine une société terrifiante où l'individu n'est plus qu'un chiffre sur la balance du bénéfice/risque. Dans ce monde, les droits n'existent plus ; seule la "dictature bienveillante" du divertissement fait foi.
 
Le génie du texte réside aussi dans ses détails. L'immersion est totale, nous avons même droit à de fausses publicités entre les actes, renforçant le réalisme de cette farce macabre.
J'ai particulièrement adoré les "sondages express" des téléspectateurs, sommets d'absurdité grinçante. Un exemple ? Lorsque l'émission diffuse une photo du salon de l'accusé, un sondage tombe : 71% des votants trouvent son intérieur de mauvais goût. C’est avec ce genre de détails que l'auteur nous montre comment la moralité s'efface devant le jugement esthétique et superficiel. Juste un bémol, le final qui n'est pas à la hauteur du reste.

C’est noir, c’est grinçant, c’est profondément absurde. Une lecture qui secoue et qui interroge : jusqu'où sommes-nous prêts à aller pour être divertis ?
Pour moi, aucun doute : je suis déjà dans les starting-blocks pour dévorer son prochain opus qui sortira le 24 avril. Un titre qui annonce déjà la couleur : Tuez-les tous.


 
Encore un doute avant de vous précipiter de l'acheter ?  "Satirique, drôle, intelligent" selon le Maki
 
 

Tout est sous contrôle

mars 25, 2026

 

Christopher Bouix, Au diable Vauvert, 2024, 400 p.,  13€ epub sans DRM


 

Quand une dystopie brillante se transforme en polar Netflix du dimanche soir…

Le pitch de l'éditeur : 

À qui profite le bonheur ?
Bienvenue dans un monde parfait. Ici la vie heureuse s’étale quotidiennement sur le réseau HappyApp, où l’indice de bonheur individuel donne accès à ce que la société réserve aux meilleurs. Offres premiums, métier et logements hauts-de-gamme, et surtout parentalité, désormais réservée aux citoyens les plus épanouis.
Jeunes, beaux, amoureux, jusqu’où Juliette et Néo Lanhéry seront-ils prêts à aller pour y accéder ? 

 

Mon ressenti :

Il y a trois ans, je me prenais une claque monumentale avec le roman Alfie, écrit par un inconnu (dans la sphère de l'imaginaire), Christopher Bouix, débarquait avec un truc drôle, con, intelligent… Une IA qui disséquait une famille dysfonctionnelle avec une précision chirurgicale. Forcément, quand j'ai vu débouler son petit dernier, Tout est sous contrôle, ma liseuse avait frétillé (et depuis le temps a passé, deux nouveaux romans sont sortis).

Le pitch ? On est en plein dans la surveillance totale, mais version « sourire forcé ». L’auteur nous balance dans une société où tout - absolument tout - tourne autour de ton « score de bonheur » noté sur 10. Si tu flirtes avec le 10, tu fais parti de ceux qui comptent. Si t'es pas heureux, t'es suspect. Sociologiquement, c'est parfait. Bouix tisse les fils de cette dictature de la félicité avec une logique implacable. Et au bout du compte, il nous montre comment une idée de merde finit par broyer le quotidien des gens.

Passés les premiers chapitres qui posent l'ambiance de dystopie, le roman bifurque. On se retrouve avec une enquête policière presque classique, un peu trop pépère à mon goût. Le décor du "bonheur obligatoire" finit par devenir un simple papier peint, un arrière-plan qu’on oublie presque pour suivre une intrigue de polar asse convenu.
Certes, la fin tente de rattraper le coup et de reboucler les fils, mais le mal est fait. C’est moins acide, moins drôle et plus sage qu’Alfie. Ça reste un bon moment de lecture, ne boudons pas notre plaisir, mais quand on a goûté au mordant du premier, celui-ci fait un peu figure de caniche de salon.

 

Son de cloche inversé chez le Maki, pour un résultat identique : "Pour conclure, Tout est sous contrôle, malgré un début poussif et un univers bien trop classique pour le lectorat imaginaire, reste un bon divertissement"


Dans ma maison sous terre

mars 17, 2026


Nicolas Martin, Esquif édition, 2025, 56p., 5€ epub sans DRM



Dans ma maison sous terre
O ma wé ! O ma wé !
O téo téo ouistiti !
O téo téo ouistiti !
One two three !


Pitch de l'éditeur : 

Un jeune homme vient recueillir les derniers mots de Jonas, son grand-père, ancien mineur. Il vit en ermite dans une bicoque à flanc de colline, près des galeries condamnées. Il est à bout de forces, et son corps présente des anomalies physiques étranges.
Au fil de son récit, Jonas dévoile la vérité secrète qui les lie à la mine. Car la présence du garçon semble avoir réveillé quelque chose jusqu’ici endormi. Quelque chose de terrible. 

 

Mon ressenti :

Même si j'ai mis en exergue cette célèbre comptine entraînante et joyeuse, pas de cela ici. Le texte de Nicolas Martin est une immersion horrifique dans les entrailles de la Terre.

L'histoire nous entraîne dans les coulisses de la fermeture des mines et ses conséquences sur la vie des ouvriers. On lit en fait le journal de Joseph, un jeune chercheur venu sur les traces de son passé familial et syndical. Il va y découvrir l’inimaginable.

J'ai beaucoup aimé le côté social qui transpire tout au long de cette nouvelle. La réalité des mineurs ma semble bien décrite. La silicose, rebaptisée ici "le souffle noir", prend une toute autre ampleur : ce n'est plus seulement une maladie , c'est une possession cosmique !
Mention spéciale aussi aux grondements sourds qui parcourent le récit. Ces "vibrations de l’espace-temps", une allusion aux ondes gravitationnelles, donnent une version horrifique à leur existence. Désormais, lorsque j’entendrai parler de détection d’ondes, je tremblerai face à l’imminence de l’inéluctable.

Par contre, alors que je trouve que d’habitude Nicolas Martin sait créer une atmosphère et des personnages auxquels on s’attache, je n’ai pas retrouvé cela ici et cette émotion m'a manqué. Les personnages sont inexistants, comme déjà sédimentés. Au final, l’horreur qui arrive ne m’a pas vraiment ému au-delà de la curiosité. C'est dommage car le texte est construit parfaitement (voir l'analyse de Weirdaholic)

Second bémol qui n'est pas de la faute de l'auteur : l'édition électronique est un peu bancale. Le texte est composé de documents divers (rapports médicaux, transcriptions orales, journal de Joseph) et leur retranscription n’est pas toujours claire dans la mise en page numérique, obligeant parfois à revenir en arrière pour comprendre qui parle.

Interview par la librairie Mollat

Dans cette vidéo, Nicolas Martin évoque un hommage inconscient pour le titre au roman de Chloé Delaume. Mais je ne suis pas dupe : l'explication la plus rationnelle reste bien la comptine. Une fois en tête, cette ritournelle devient une petite pierre sous la langue que l'on ne peut plus cracher ! 😂

Première déception donc avec l'auteur. Pas grave, je crois que je vais bientôt me régaler :

Source : Bluesky



Là où fleurissent les rêves

mars 12, 2026

Et si nos vies n’étaient que les pétales d’une même fleur ?

Une maladie-fleur sur la poitrine, une chambre d’hôpital inconnue, un médecin butineur… Lorsque Daisy reprend conscience après une consultation, rien ne lui est familier. Comment accéder à ses souvenirs ? Comment communiquer ?Et surtout, comment comprendre ces rêves étranges, cette ville de gratte-ciel, ce goût de terre, cet être de lumière ? Ces rencontres impossibles avec les membres de sa famille ? Un récit éblouissant qui nous entraîne dans de nombreux niveaux de conscience, sous des cieux inexplorés où se mêlent spiritualité et science-fiction.

 

Mon ressenti :

Difficile de résumer le dernier bouquin d’Arnauld Pontier. C'est une plongée vertigineuse dans les questions qui hantent l’humanité : qu’est-ce que la conscience ? D’où vient-elle ? Et surtout, où va-t-elle une fois la mort venue ? Entre métaphysique, spiritualité et science-fiction, l'auteur nous emmène vers différents tropes du genre, tel la fameuse planète 9 qui sert de boîte de pétri à toutes les vies de Daisy.

L’histoire, c’est celle de Daisy, dont on suit les vies qui s’entremêlent comme les racines d’une fleur. On navigue entre un Paris futuriste, une existence étrange sur le monde de Bokan, et une mission scientifique vers la mystérieuse Planète 9.

C’est une lecture courte, à peine deux heures, mais dense. L’auteur nous balade dans une structure particulière, faite de strates de souvenirs qui m'ont parfois un peu perdu, mais c’est clairement fait exprès. On est dans le flou, comme Daisy, jusqu’à ce que le puzzle se reconstitue à la fin. J'avoue que certaines références m’ont dépassé, mais le voyage dans ces contrées imaginaires est un pur plaisir. Plaisir d'autant plus intense que Pontier cite l'un de mes chouchous, Robert Charles Wilson. On y retrouve cette obsession pour l’altérité radicale et la conscience collective.

On reproche souvent à la SF d'avoir un style un peu plat, mais ici, c'est tout l'inverse. L’écriture est précise, parfois poétique. Ma seconde lecture (je vous ai dit que c'était dense !) m’a montré tous les indices parsemés tout du long, notamment autour de la fleur : le prénom, Daisy signifie marguerite, … Une des idées du texte – si j’ai bien tout compris - est que notre cerveau n’est qu'un filtre, une « valve de réduction » nous permettant de croire à l'illusion d’être unique, alors que nous appartenons à une conscience bien plus vaste.

Une lecture qui reste en tête après avoir fermé le livre grâce à ses différents niveaux de lecture et cette idée que la mort n'est, au fond, qu'un « rempart à nos futures échappées belles ».

Si tu ne connais pas l'auteur, je te conseille d'aller lire l'interview qu'il m'avait accordé et découvrir ses mille et une vies : Arnauld Pontier, de rencontre en rencontre

Rumba Mariachi

mars 09, 2026

Fabrice Caro, Esquif édition, 2025, 32p., 3€ epub sans DRM


Il voulait mourir tranquille. Il va vivre la pire journée de sa vie.

Pitch de l'éditeur :

« Quand le téléphone a sonné, j’étais en train de me pendre. »

Interrompu en plein suicide, notre narrateur descend de son tabouret et décroche, sans se douter qu’il va vivre la journée la plus folle et bizarre de son existence.


Mon ressenti :


Rater son suicide semble être un véritable art que possède le narrateur. Interrompu dans l’installation de sa corde par un coup de téléphone, un simple presse-agrumes va transformer sa journée, prévue courte, en une longue péripétie.

Quiproquos, dialogues absurdes, rencontres improbables et petites catastrophes du quotidien s’accumulent jusqu’à l’épuisement pour le narrateur pour mon plus grand bonheur.

L’enchaînement de situations improbables, de personnages atypiques et d’absurdités du quotidien m’a fait tourner les pages avec frénésie.

Court et con, le genre de livre parfait pour commencer une triste journée de labeur.

Malvie

mars 02, 2026

Jean-Marc De Vos, Autoédition, 2024, 469 p., 6€ epub sans DRM

 

Je partais pour lever les yeux au ciel. J’ai fini par tourner les pages.

 

Pitch de l’éditeur : 

Au 50e millénaire de l’Ère Sidérale, l’homme s’était établi sur une cinquantaine de planètes dans un rayon de soixante années-lumière autour de la Terre. Avec la mainmise sur l’ensemble des fabuleux cargos interstellaires de classe «sanctuaire», la Confrérie Marchande s’était attribué le monopole du commerce entre les mondes.
Toutefois, bien que ces engins atteignissent la moitié de la vitesse de la lumière, au vu des colossales distances entre les colonies, les trajets duraient au minimum quarante ans. Dès lors, chaque destination ne pouvait espérer l’accostage d’un de ces vingt vaisseaux qu’une fois par siècle. Aussi, le passage de l’un d’eux suscitait toujours un engouement planétaire. Pour beaucoup d’humains, il s’agissait même de l’évènement d’une vie, qu’ils n’auraient manqué sous aucun prétexte. L’escale du Pèlerin sur Rivages n’échappait pas à la règle…

 

Mon ressenti :  

Le pitch ? Une jeune diplômée décroche le job de rêve : intégrer l’équipage d’un vaisseau intersidéral pour découvrir des mondes qu’elle n’aurait jamais osé imaginer. Sur le papier : un roman de Jean-Marc de Vos ? Chouette. Un space opera ? Me voilà moins emballé. Un pitch suranné ? Et merde... Mon « Scalzi belge » allait passer un sale quart d’heure.

Ce roman traînait depuis quelques mois sur ma liseuse sans que j'ose cliquer. À la faveur des fêtes, je cherchais du léger, du divertissant, de l'entraînant. Quoi de mieux qu'une histoire belge pour ça ? Côté scénario, je ne vais pas vous refaire le monde : c'est du vu et revu, à la limite de la fantasy. Une jeune héroïne découvre l'univers, se découvre elle-même et finit par accomplir l'inimaginable. En deux mots : l'Élu et sa destinée.

Pourtant, une trame éculée peut surprendre par ses détails. Et c'est là que le charme opère. Bien que je ne sois pas un mordu de space op’ (ici, on flirte d'ailleurs avec le planet opera), l'héritage littéraire est là. La référence à la psycho-histoire d'Asimov est clairement assumée. De Vos m'a entraîné dans un périple bourré d'imagination. Avec sa plume gouailleuse, il m’a forcé à une seule chose : tourner les pages frénétiquement pour savoir où il comptait m'emmener. J’ai particulièrement aimé ce passage qui rappelle Johnny s'en va-t-en guerre : ce moment où le réveil et la prise de conscience de son propre corps deviennent un combat. On est loin de la balade spatiale.

Sous ses apparences légères, le roman cache une dent dure contre notre époque. On y lit une critique des "marchands", analogie de notre logique libérale et consumériste. Le portrait de ceux prêts à tous les arrangements avec leur conscience pour prospérer, quitte à sacrifier la connaissance sur l’autel du profit, sonne juste.

Une lecture qui prouve qu'avec du style et des idées, on peut faire du neuf avec du vieux.

 

Demain, les origines

février 23, 2026

Christian Chavassieux, Mnémos, 2025, 568 p., 10€ sans DRM

 

Mon Dieu, se disaient les gens, croyants ou pas,
mon Dieu que cette apocalypse était lente !

 
Gros coup de cœur pour ce futur noir, humain et terriblement crédible.

Pitch de l'éditeur : 

Dans une Europe au bord de l’abîme, les populations, soumises aux diktats de petites milices armées, vivent dans la peur de gouvernements autoritaires.
Loin de la ville, la communauté où vit Grace pensait échapper à ces violences quotidiennes. Mais il suffira d’un vieux philosophe et d’une faute impardonnable pour que toutes et tous subissent d’inimaginables épreuves.
Et alors que le grand incendie s’abat sur le continent, Grace, Malik, Robur, Syrrha et tant d’autres au milieu des ténèbres et des déshérités d’une société en délitement vont devenir les points de départ d’une histoire, d’une légende, d’un mythe qui les dépassera…

 

Mon ressenti : 

Demain, les origines, c’est une sorte de gros fix-up en six livres couvrant la période 2042-2094, où l’on découvre que demain ne sera pas rose, mais franchement brun.

La fresque s’ouvre sur le Livre de Malik, véritable chronique du fascisme ordinaire. Dans une campagne faussement idyllique, au sein d’une ferme autosuffisante, un jeune insouciant et un vieux philosophe militant se découvrent une amitié solide… avant de buter contre l’absurdité et la bêtise d’un banal barrage policier. C’est là que le grain de sable enraye la machine : Malik, par sa passivité, réalise que son indifférence au politique l’a peut-être rendu complice de la situation.

Faire confiance à l’intelligence du peuple est aussi naïf que de faire confiance à celle des élus. Chez l’un comme chez les autres, il y a trop peu d’esprits soucieux du bien commun. La grande majorité œuvre pour son plaisir immédiat ou sa survie, c’est selon, sans se soucier du long terme. L’effondrement vient de cette irresponsabilité. Cette irresponsabilité a été accouchée par la démocratie. 
 

Le roman est âpre et noir, d’une violence froide qui ne nous épargne rien, surtout dans les deux premiers livres, sans doute les plus ardus. Le Livre de Grace nous entraîne encore plus bas que celui de Malik : dérèglement climatique, tempêtes de plastique, bidonvilles — une humanité qui n’en finit pas de toucher le fond. Une fois ce cap passé, le texte devient un peu moins dur, même si le monde, lui, continue de s’aggraver. Des respirations apparaissent aussi grâce aux interventions d’un narrateur gouailleur et narquois, presque mauvais esprit, ce qui n’est pas pour me déplaire.

La force du roman tient, pour moi, à deux éléments. D’abord l’écriture, et les styles variés donnés à chacun des livres qui composent l’ensemble. Ensuite, la manière dont ces cinquante années de futur nous sont montrées à travers des destins liés au drame initial. La catastrophe reste à hauteur humaine : intime, incarnée, et du coup d’autant plus crédible.

Quand pose-t-on le point final d’une histoire ? Il me semble que je dois parler de mon frère, de Grace, de ce qu’il advint de Prima, mon récit doit intégrer le leur. Ma vie s’est poursuivie. J’ai traversé tant de crépuscules, vu tant de matins, tant d’innocents tombés pour rien, de salauds récompensés. Et il y aura d’autres matins. Les vivants baladeront leur inconséquence ; les morts inconsolables auront peur de l’oubli. Des innocents tomberont. Il y aura toujours d’autres matins. C’est impardonnable. Rien ne devrait survivre à la mort des innocents. Quelqu’un avait écrit : « Il nous faut apprendre l’indifférence de l’univers, son indifférence à la persistance des chagrins, à la permanence des fautes, à la comptabilité défaillante des actes humains. L’apprendre, c’est-à-dire l’éprouver dans sa chair par la blessure fondatrice de l’injustice. »

Sur le fond, c’est le trio Religion–Pouvoir–Science qui mène la danse vers le pire. On y croise un scientifique à l’éthique inexistante, une sainte loin d'être sainte et un petit dictateur rêvant d’un "monde pur" (non pas l’air, mais la race). L’auteur pousse à se demander ce qui fait de nous des monstres ou des prophètes, et s’il nous reste encore une part d’humanité dans cette survie permanente.

Deux bémols toutefois. Le symbiote, d’abord, qui casse un peu le réalisme construit jusque-là. Et surtout le dernier texte, le Livre de Syrrha, sorte de spin-off où l’auteur nous entraîne dans un château peuplé de personnages étranges attendant la fin. L’idée ajoute un niveau de lecture intéressant, mais laisse aussi l’impression d’un élément tombé un peu comme un cheveu dans la soupe.

Allez-y, je vous en prie, ça ne fait rien, dit-elle. Donc, nos amis sont des littérateurs. Les littérateurs sont dangereux. Ils ont l’habitude que le monde se plie à leurs caprices. Quand ils ont le pouvoir, ils ne supportent pas que la réalité se rebiffe. Ils la tordent au besoin, ils finissent par devenir autoritaires. L’autoritarisme est l’inclination naturelle des auteurs.


Le titre Demain, les origines peut se lire de deux façons : rappel que nous sommes à l’origine de l’apocalypse à venir ; ou questionnement sur ce qui nous a menés à cette catastrophe d’un futur proche dont on avait un aperçu dans Mausolées. (Pour les habitués de l'auteur, Demain, les origines est une pièce importante reliant les livres, du Baiser de la nourrice aux Nefs de Pangée.)
 

Un gros pavé dont la noirceur ne doit pas faire peur. Car malgré tout, des lueurs d’espoir persistent. Et tant que nous lisons, c’est que nous sommes encore vivants !
Un de ces romans qu’on referme un peu sonné, avec l’impression d’avoir vécu le futur. Un futur qui se traverse à hauteur humaine, profondément incarné. Sombre, brutal parfois, mais intensément humain — et impossible à lâcher : un pavé dont on ressort étrangement vivant. Une SF noire, intime et crédible. Et un vrai coup de cœur.

Encore un doute avant de plonger dans ce demain ? Ecoute le podcast de C'est plus que de la SF en compagnie de Christian Chavassieux.

"Plus qu'un roman !
Quand l'éditeur Davy Athuil nous avait teasé ce roman en mai dernier, notre curiosité avait été plus que piquée. Un auteur qui propose une histoire d’un futur à la française, et qui démarre avec un gros pavé de 600 pages, ne pouvait que nous réjouir.
L'univers et surtout la plume de Christian Chavassieux avaient déjà été remarqués avec Les Nefs de Pangée. Avec Demain, les Origines, il nous séduit par ses ambitions littéraires autant que par la qualité de l'écriture.
Divisée en plusieurs actes, cette tragédie effraye aussi par sa vision pessimiste et radicale de l'avenir. Demain, les Origines est à nos yeux le meilleur roman imaginaire français 2025. Et nous prendrons plaisir à le défendre !"



Si vous voulez plus d'infos sur l'histoire un peu particulière de ce livre


La dissonance

février 16, 2026

Shaun Hamill, Albin Michel Imaginaire, 2025, 640p., 13€ epub sans DRM


L'amour. Que dis je, l'AMOUR est capable de soulever des montagnes. Et une bonne pipe est capable de donner une âme !


Pitch de l'éditeur :

Quand ils étaient adolescents, dans la petite ville de Clegg, au Texas, Athena, Erin et Peter ont appris à maîtriser la Dissonance, une magie qui exploite les émotions négatives – isolement, colère, mal-être, jalousie… Hal, leur ami, s’est quant à lui découvert capable de se projeter dans un lieu a priori inaccessible : le Temple de la Douleur. Puis un drame les a séparés et les trois survivants se sont dispersés à travers le pays. Sans doute pour oublier, passer à autre chose. Vingt ans plus tard, prisonniers de vies banales, les voilà invités à retourner à Clegg pour clore le chapitre le plus douloureux de leur existence. La Dissonance leur permettra-t-elle d’éviter une nouvelle tragédie ou, au contraire, accélérera-t-elle l’inévitable ?


Mon ressenti :

Quatre ados malmenés par la vie se découvrent un pouvoir qui va les marquer à jamais et leur inculquer cette fameuse maxime : de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. Et une bonne pipe implique d'avoir une bouche (et un peu de magie au bout de la langue).

Le titre La Dissonance résume parfaitement mon ressenti : c’est discordant. Autant l’histoire se lit d’une traite, autant elle est remplir de maladresses. J’ai suivi les mésaventures de ce quatuor avec plaisir ; le découpage entre leur adolescence et leur vie d'adultes ratés vingt ans plus tard fonctionne très bien et donne envie de tourner les pages pour comprendre ce qui a foiré.

Malheureusement, cela ne compense pas un système de magie peu crédible, « ta gueule, c’est magique ». Les vies amoureuses et leurs revirements émotionnels m’ont clairement saoulé. Ces romances adolescentes font dérailler le récit principal sans rien apporter, voire l’alourdissent.

Certaines thématiques, comme le racisme ou l’obésité, sont abordées sur quelques pages puis oubliées pendant des centaines de pages, pour ne réapparaître que par intermittence, ce qui donne un rendu plutôt bancal. Sans oublier quelques retournements de situation étonnants et des deus ex machina.

Mon avis se focalise grandement sur ces défauts, alors qu’ils ne représentent que peu de place dans le roman, mais cela révèle ma frustration alors que ce roman se lit facilement, qu'il est plaisant, mais qu’il aurait pu être beaucoup plus.

Ce que je sais désormais, c’est qu’en cas de danger apocalyptique, conter fleurette, rouler une pelle ou faire une pipe semble être une nécessité absolue pour sauver sa peau, voire le monde.

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